XXXVIII
Tout d’abord, Mangeclous chipa à la devanture d’un libraire le manuel de Loiseau. Mais il entra quelques minutes plus tard dans le magasin, dit qu’il voulait faire un don au patron, déposa noblement quatre francs, prix du manuel, dont il se garda de parler. Et il sortit avec dignité, sans plus se préoccuper du commis abasourdi.
Les amis lurent attentivement le manuel de camping, assis sur un banc du Jardin Anglais, banc qui n’était pas peint en jaune et qui ne le sera jamais. Ensuite commencèrent des emplettes telles que nul alpiniste au monde n’en fit. Et les marchands de Genève n’oublieront pas de sitôt les gains immenses que leur procura la prudence des Valeureux.
Ils achetèrent notamment une tente en toile d’avion, à double toit, avec abside et trois mâts ; des couvertures et des sacs de couchage en duvet ; des matelas pneumatiques ; une canne-fusil-tabouret ; un bidon d’aluminium, vitrifié à l’intérieur ; des couteaux à trente lames ; des trompettes à deux sons ; des revolvers chargés à blanc ; une hache-pelle-bêche-pioche (ils s’exercèrent à prononcer très vite le nom de ce bel instrument) ; de la kola ; un ballon d’oxygène ; une malle à pharmacie ; de la poudre à lessive ; une lessiveuse-essoreuse ; un fer à repasser ; une tondeuse ; des graines pour semer ; des lunettes noires ; quelques instruments dentaires ; un barillet de teinture d’iode que Salomon porta aussitôt à la manière des cantinières d’autrefois ; quelques bistouris utilisables en cas d’appendicite ; du sérum antivenimeux ; des pantalons en toile cirée ; des conserves ; du fly-tox ; du pemmican ; un réchaud à pétrole ; divers instruments de musique ; des pièges à perce-oreilles ; des cartes d’état-major ; des culottes en drap de Bonneval ; des piolets ; des souliers de phoque à petites chaînes antidérapantes et ferrage Tricouni ; des blousons en cuir de rhinocéros avec manches à pivot permettant des mouvements aisés dans les précipices ; d’immenses bérets alpins ; des mocassins pour le repos ; des moufles ; des sur-moufles ; des cordes d’alpinisme. Mais celles qu’on leur montra et qui n’étaient qu’en chanvre – ô inconsidérés Chrétiens ! – ne leur inspirèrent pas confiance. Ils accordèrent leur préférence à des câbles d’acier pour ascenseurs. Ils exigèrent d’un pharmacien – qui, humoriste, feignit de déférer à leur désir – du sérum contre les moustiques.
Mais ce n’est pas tout. Ils achetèrent aussi des slips de laine pour l’intimité sous la tente ; des portefeuilles avec chaînes se fixant à la ceinture ; des chaufferettes japonaises ; des masques d’escrimeurs contre les taons ; des mouchoirs qu’ils firent imprégner de menthol-eucalyptus ; un œuf à thé dont ils supposèrent qu’il devait servir de douche portative ; une machine à écrire pour composer des souvenirs alpestres ; un monocle pour impressionner les populations ; un parapluie rouge ; un pot d’herbe pour les petits agneaux ; des boîtes étanches pour allumettes ; un bougeoir dont le mécanisme poussait la bougie toutes les minutes ; un parabellum et des grenades à main à l’intention des taureaux ; du fil de fer barbelé contre les chèvres nocturnes et les serpents ; des fusées lumineuses pour appeler au secours ; un altimètre ; un sextant ; un tube de pommade du docteur Séchehaye ; un nécessaire à couture ; des jumelles prismatiques ; un appareil cinématographique ; des fanions individuels.
De plus, ils commandèrent à une couturière effarée des pyjamas en ouate thermogène ainsi que des caleçons fourrés de cygne. Enfin, Mangeclous se fit faire cent cartes de visite dont le texte est donné ci-dessous.
Pinhas Solal
Propriétaire de Cinq Cent Mille Drachmes
Chef de l’Expédition Salévienne
Guide À Travers Toutes Montagnes Fortes
Tous dons acceptés sans Reconnaissance
Vu la Somme susdite Longue et Large
Mécène de Divers Lords et Généraux anglais
Père de Petit Mort et de Trois Merveilles
Ils surmenèrent la couturière, allèrent à deux heures du matin prendre livraison des pyjamas et des caleçons. Et le lendemain déjà, ils se mirent en route, à l’exception de Michaël qui déclara être retenu à Genève par une certaine affaire personnelle. On comprit.
Après avoir recommandé leurs âmes et surtout leurs corps au Dieu du Sinaï, ils prirent le funiculaire, le téléphérique ne leur ayant pas plu. (« Que diable, si au moins on avait mis un grand filet sous la voiture comme pour les acrobates du cirque. Ô folies et imprudences chrétiennes ! ») Mais une fois le petit train en marche, ils tremblèrent en leurs os à l’idée que les dents du funiculaire pouvaient se casser. Aussi descendirent-ils à Monnetier.
Ils pensèrent tout d’abord à louer des ânes qui les conduiraient jusqu’au sommet. Mais ils changèrent vite d’avis. En somme, ce Monnetier était à huit cents mètres au-dessus de la mer. C’était bien assez. Au cours du change cela ferait au moins quatre mille mètres à Céphalonie.
Hâte de finir. Je vais aller vite et dire brièvement. Donc à Monnetier. Ils installent leur tente dans une prairie, à cent mètres d’une villa. Il est sept heures du soir. Préparation du dîner. Le réchaud explose et on mange des conserves. Préparatifs pour le coucher. On s’injecte préventivement du « sérum contre les serpents ». On hurle avant, pendant et après la pénétration de l’aiguille. En somme, on aurait dû emmener un infirmier.
On s’introduit dans les sacs de couchage. Mais on s’aperçoit qu’il existe des fourmis montagnardes. On élit un veilleur de quart dont la mission sera de recueillir ces affreuses bêtes entre deux feuilles de papier hygiénique et de les jeter dehors. Il fait humide mais on déclare exquise la vie au grand air et on s’apprête à dormir. Des chenilles tombent sur les visages. La vigie a fort à faire. Les malheureux ne peuvent se défendre contre les chenilles car ils sont ficelés dans leurs sacs de couchage. Horreur, une araignée ! Le veilleur l’abat à coups de revolver.
Pluie. Froid. Éternuements. Une voix. C’est le propriétaire de la villa qui leur enjoint de déguerpir.
On monte la tente ailleurs. On feint de dormir. Une vache égarée entre sans frapper, regarde le foulard rouge de Salomon d’un œil stupide mais très méchant. Les ficelés ferment les yeux. La vache commence à brouter la tente. Ils n’osent protester, craignant de la froisser. Lui lancer une grenade à main ? Non, c’est pour le coup qu’elle se fâcherait. La vache s’en va enfin. Le vent se lève. La tente s’envole. Ils courent derrière la tente.
À cinq heures, ils sont réveillés par des sauterelles. Et le dôme de la tente est noir de perce-oreilles qui ont dédaigné les pièges.
— Ce froid est très sain, dit Salomon.
Silence. Les Valeureux ont l’onglée. Mangeclous parle de la mer tiède. Trois paysans viennent voir les excursionnistes et rient. C’est de jalousie, explique Mangeclous.
Un cri. C’est un jeune vacher qui vient d’avoir le pied pris dans un des pièges à loup posés par Saltiel. Indemnité. Discussions. Huées.
Ils se recouchent. Mais ils ne peuvent dormir. Tous les gens de Monnetier sont autour de la tente. Les Valeureux vont camper plus loin. Le pays grouille de chiens hurlants, pleins de canines. On mange froid car on a oublié de mettre des allumettes dans les boîtes étanches de Marbles.
— Ce que j’aime dans cette vie agreste, c’est l’imprévu, dit Mangeclous.
Vers le soir, il fit plus doux et les âmes se rassérénèrent. Et les amis s’assirent contre une meule de foin. Oui, il faisait bon et ce serait exquis de raconter cette épopée aux ignares de l’île.
Sorti d’une grange où il vivait avec sa maman, un charmant petit chat de deux mois vint s’asseoir à un mètre des amis qui étaient en train de rédiger le journal de l’expédition et de noter les mœurs et le climat. Il regarda fixement l’eau du petit ruisseau pour la comprendre, pour la penser. Telle était sa métaphysique. Mais il n’arriva à rien de bon et cette activité intellectuelle se termina par un grand grattage d’oreille. Et il se ficha totalement de l’eau. Toujours assis, il considéra candidement les alpinistes de ses yeux bleus de madone ignorante du mal. La courbe de sa queue entourait ses pattes de devant sagement parallèles et dénotait une conduite exemplaire.
Salomon tressaillit. Sa touffe se dressa et il poussa un cri.
— Qu’y a-t-il, imbécile ?
L’œil exorbité, Salomon montra la petite bête dont un milligramme de langue rose pointait. Mangeclous regarda. Mangeclous pâlit. Mangeclous se leva. Un chat c’était un petit tigre et un tigre c’était féroce ! Et d’ailleurs n’existait-il pas des chats-tigres ? Si une folie bestiale s’emparait de ce chat et si ce chat s’accrochait à sa barbe et lui crevait les yeux ? (Authentique.) Et justement le petit s’approcha en ronronnant car c’était un chaton très précoce. Mangeclous recula.
— Du calme, dit-il, le front humide et l’œil traqué. Du calme, messieurs, répéta-t-il à voix basse pour ne pas irriter le fauve. Si vous ne l’attaquez pas, il ne vous fera pas de mal.
Le petit chat bâilla et ses canines glacèrent le sang du faux avocat. De plus, si un chat même petit s’agrippait à vous avec ses griffes infectées de tétanos, il était impossible de s’en débarrasser. La chose était connue.
— Ne donnez pas de signes de frayeur, messieurs, cela les excite. Ne faites pas de mouvements brusques. Du calme.
Avec une tige de blé, il essaya de chasser la bête aux canines. (Authentique.) Le petit chat, fort ravi, se mit à jouer, assis sur ses pattes de derrière, avec la tige joliment remuante. Ses griffes luisaient et Mangeclous verdissait.
— Aidez-moi, dit-il, sans quitter du regard la bête tétanifère.
Salomon prit une petite branche et vint à l’aide. Mais le chaton était si excité, lançait de si nerveux coups de patte qu’une de ses griffes effleura la main de Salomon qui lâcha la branche et détala. Mangeclous et Mattathias se mirent à courir aussi sous prétexte de rattraper Salomon et de le rassurer.
Saltiel avança la main vers le chaton, le prit par la peau du cou et le posa sur ses genoux. Puis, tout en caressant le petit animal, il fuma rêveusement.
Là-bas, Mangeclous, Salomon et Mattathias observaient avec horreur la scène de ménagerie. C’était un fait, le petit oncle avait apprivoisé la bête ! Tout de même ce Saltiel n’était pas un Juif comme les autres. Frayer ainsi avec des animaux païens ! Enfin s’il lui plaisait de risquer ses yeux ou d’avaler des poils homicides, libre à lui ! Il était célibataire après tout.
— J’ai toujours pensé que Saltiel avait du sang chrétien dans les veines, dit Mattathias.
Cependant, au bout de quelques minutes, l’immobilité du petit chat rassura Salomon qui revint sur la pointe des pieds, prêt à fuir au moindre mouvement suspect. Mais la petite bête dormait profondément. Ému par cette innocence, Salomon s’approcha, s’enhardit jusqu’à caresser le petit chat – mais avec une touffe d’herbe pour ne pas souiller ses mains par le contact animal. Constatant que le petit chat ne l’avait pas mordu du tout, il le prit, le posa sur ses genoux et continua à le caresser avec ses herbes, sous l’œil bienveillant de Saltiel et au grand dégoût des deux autres.
Cinq minutes plus tard, le petit était à l’intérieur du manteau en peau de chèvre et ronronnait au chaud. Salomon éprouvait des sentiments coupables. Ce qui l’émouvait surtout c’était les battements du petit cœur. Il voyait avec honte quelques poils gris sur son pantalon. Bah, il se brosserait beaucoup et tout serait dit et sa femme n’en saurait jamais rien. Il entrouvrit sa pelisse pour mieux voir l’animalcule qui se réveilla et le regarda de ses yeux bleus embrumés.
— Petit chat, dit Salomon, pourquoi as-tu choisi d’être petit chat et non homme ?
À tout hasard, il lui récita tout doucement le Décalogue pour que ce mécréant l’entendît au moins une fois dans sa vie. Il exhorta la petite bête confiante à ne point se faire d’images taillées et à ne point se prosterner devant elles, à ne jamais prendre le nom de l’Éternel en vain, à observer le jour du repos pour le sanctifier, à ne point tuer, à ne point dérober et à ne jamais porter faux témoignage. Il insista particulièrement sur l’importance qu’il y avait pour le chaton à honorer ses père et mère. Oui, oui, il savait bien que le petit chat ne comprenait pas mais la Loi était si puissante et qui sait si les paroles sacrées n’auraient pas quelque bonne influence sur le petit être aux pattes sages qui vraiment l’écoutait, les yeux levés. Il termina en lui intimant de ne point commettre adultère.
Il fut décidé que le petit chat serait hospitalisé pour la nuit. On n’aurait qu’à l’enfermer dans la malle à pharmacie. Et même on lui ferait une piqûre antivenimeuse. Mais à ce moment se profilèrent à l’horizon deux chèvres noires méchamment cornues. C’en était trop. Les Valeureux plièrent bagage en toute hâte, chaussèrent leurs souliers à chaînes antidérapantes, mirent sac au dos et, piolet à la main, se dirigèrent vers l’Hôtel de Savoie.
Ils ne louèrent qu’une chambre. Ils montèrent leur tente en se conformant rigoureusement aux indications du manuel de camping. À dix heures du soir ils s’introduisirent dans les sacs de couchage, firent de petits sauts pour entrer dans la tente, s’étendirent sur leurs matelas pneumatiques et fermèrent les yeux en souriant, des miettes de pemmican sur les lèvres.
Le lendemain, vers minuit, ils reçurent la visite inopinée de Michaël, de Jérémie tenant en lourde laisse son minuscule chien, et de Scipion que le remords avait fait revenir à Genève.
— Voici, dit Michaël après les accolades. Nous sommes allés au sommet de la montagne mais les montagnards nous ont dit que nous vous trouverions ici. Vous êtes très connus dans le pays.
— Évidemment, dit Mangeclous. Si nous sommes descendus un peu c’est parce que nos oreilles bourdonnaient dans l’air raréfié. Et quel est le but de ta visite, ô janissaire étrangement parfumé et à la voix éteinte ? Et pourquoi as-tu transporté jusqu’à notre chaste séjour tes yeux cernés et cette bague nouvelle qui comprime ton énorme annulaire ?
— Êtes-vous heureux ici ?
— Certes, dit Saltiel. La vie simple, les exercices du corps.
— Ah, mon cher, dit Mangeclous, si tu me voyais marcher à travers les pierres ou me pencher sur les torrents, tu comprendrais ma passion pour la montagne ! L’âme s’éploie dans la splendeur de la nature !
— L’air est très bon, dit Salomon.
— Propice aux méditations, dit Saltiel.
— Très sain, dit Mattathias.
Silence.
— La vérité, dit soudain Mangeclous, est que nous crevons d’ennui ici, et que les vaches ont des cornes trop aiguisées à mon goût et le regard trop insistant.
— Toutes ces pierres pointues me font mal aux yeux, dit Salomon.
— Et ces Gentils qui payent pour venir les voir et crever de froid ! dit Mattathias.
— Il est incontestable, dit Saltiel, que la montagne a deux inconvénients qui sont l’altitude et les pierres.
— Moi, dit Salomon, je comptais m’enfuir en cachette.
— Moi aussi, dit Mangeclous.
— Moi aussi, dit Mattathias. Et toi, Saltiel ?
Saltiel toussota.
— Je mets en fait, dit Mangeclous, qu’une montagne est un caillou. Et que m’importe que ce caillou ait mille mètres et qu’il existe au plafond des Indes un caillou de huit mille mètres ! Cela ne m’impressionne pas. Car je puis imaginer une montagne de cent mille mètres et je trouve leur Himalaya bien petit. Suis-je un chamois ou un homme ? Eh bien, les hommes sont faits pour vivre en hommes et non dans la nature, comme les serpents. Regagnons donc la plaine, mes chers amis, et fuyons ces lieux où rôdent les chiens du Saint-Bernard, amateurs de la chair humaine des égarés. Car là est le secret de leur fameux dévouement. En réalité, s’ils cherchent les alpinistes perdus c’est parce qu’ils préfèrent la viande crue. Bref, messieurs, nous avons de l’argent. Allons le chercher à Genève et en jouir car l’homme est mortel !
— Bravo ! dit Salomon. On part tous !
— J’en suis, dit Scipion.
— Il me tarde de revoir Sol, dit Saltiel.
— Non, dit Michaël. Il est parti en voyage.
— Alors, en avant pour l’Amérique ! dit Mangeclous.
Ils décidèrent de partir sur-le-champ. Après avoir maudit et piétiné leurs splendides équipements et craché sur leurs immenses sacs et sur leur tente et décidé de les abandonner aux amateurs de vaches, ils payèrent l’hôtelier, le maudirent aussi et s’en furent à pied, impatients de revoir les aimables plaines.
La nuit était belle et le ciel était pur. Ils se tenaient par le bras et ils chantaient, accompagnés par la guitare de Michaël. Il faisait doux. C’était bon de se tenir par le bras avec parfois d’amicales pressions. On était des hommes exquis et de vrais amis. On chantait et tant d’amitié régnait dans les cœurs que Mattathias, de temps à autre, faisait don de diverses sommes à ses amis. Quoi, il mourrait un jour. Alors à quoi bon ? Ils n’étaient pas millionnaires, ils n’étaient pas jeunes, ils n’étaient pas illustres, ils n’étaient pas aimés par de magnifiques femmes mais ils étaient de vieux amis heureux de leur amitié.
Le soleil allait se lever. Ils s’arrêtèrent au tournant d’une route. Au faîte d’un arbre, un oiseau dodu et minuscule chantait tout seul dans l’air enfantin et frais. Il chantait gratis, pour rien, pour le simple et innocent plaisir d’être un petit oiseau sous le ciel. Sans en rien dire aux amis, Mattathias laissa tomber quelques francs sur la route.
Ils restaient là, abasourdis et ravis, à regarder leur petit ailé, ivre de soleil levant. Sur la plus haute et plus fine et plus flexible cime de l’arbre, il soulevait une petite patte pour la décontracter, faisait de petits mouvements de gymnastique digitale pour se faire du bien, pour faire cesser la crampe. Puis il replaçait sur la branche la patte reposée et il soulevait l’autre. Il ne se préoccupait pas des tanks allemands, ni du nouvel alignement monétaire, ni du coût de la vie, ni des impôts et n’était pas triste de ne pas connaître l’ambassadeur de Pologne. Muni d’un petit bec dont il était extrêmement et insolemment propriétaire, il se fichait pas mal des sottises méchantes de l’humaine société. Il chantait l’amour et la belle vie et les vols joyeux de tout à l’heure, s’arrêtait de chanter pour lisser à petites coutures ses petites plumes puis reprenait son poème éperdu.
— Ô mignon adoré, dit Salomon.
Ils ne pouvaient détacher leurs yeux de ce petit piocheur clair, innocent et discret prophète. Immobiles, ils sentaient que ce petit oiseau était la vérité. Émus et respectueux, ils écoutaient et ils se sentaient des cœurs paternels pour le brimborion fou et chantant, si haut juché.
— J’ai peur qu’il n’ait le vertige et qu’il ne tombe, dit Salomon.
Et soudain, dans une foudroyante illumination, tournoyante et craquante, Mangeclous comprit que Dieu aimait chaque être en particulier et d’un amour absolu, qu’il aimait spécialement cet oiseau et spécialement le ridicule homme de rien nommé Mangeclous et son plus infime insecte et chaque reptile et même cette petite pierre pointue. Il ôta son chapeau haut de forme.
— Gloire à Dieu, dit-il gravement.
D’absurdes larmes coulaient sur les rondes joues de Salomon qui pleurait doucement sans bien comprendre. Ses petits ongles s’enfoncèrent dans la main poilue de Mangeclous qui ne put retenir un gémissement. Oh bonheur, ils étaient sept amis en un clair matin et tous pénétrés de vérité et de beauté. Jamais une telle heure ne reviendrait dans leur vie. Mais ils ne l’oublieraient jamais.
— Je donnerai tout mon argent aux pauvres, dit Mangeclous.
— Et moi la moitié, dit Mattathias.
Mangeclous, Salomon, Saltiel, Mattathias, Michaël, Scipion et Jérémie reprirent leur marche, aspirant l’aube fraîche et ses festoiements de vie. Ils allaient d’un pas léger dans l’air rose et gris, bras dessus bras dessous, sept fieffés frères et amis, le long des prés, des arbres chantants et des fleurs aimantes.