3

La mort qui frappe par surprise est mauvaise. Bien sûr, elle ne bat jamais le tam-tam, la mort. Pourtant elle laisse à certains le loisir de disposer de leurs femmes, de leurs biens et de donner des directives à leurs successeurs. Dans le cas de Siga, rien de cela ne fut possible. Aussi, une fois ses funérailles terminées, Tiéfolo, qui prit la direction de la famille, se trouva face à une multitude de problèmes, jusque-là masqués par le consensus d’affection apitoyée qui s’était fait autour du défunt, et rendus brutalement urgents.

Donner une réponse à Cheikh Hamidou Magassa qui attendait patiemment dans une case de passage. Faire cohabiter non-musulmans et musulmans toujours plus nombreux dans la concession. Obliger les veuves qui s’abritaient derrière des prétextes religieux à accepter les époux désignés par la famille. Et surtout accueillir Mohammed. Empêcher qu’il ne s’impose comme un héritier d’une nature particulière, comme le flambeau de l’islam qui rallierait les convertis et les indisciplinés. À vrai dire, le garçon était charmant. Facile à vivre. Respectueux. Courtois jusqu’à l’effacement. Pourtant Tiéfolo croyait flairer, dans ces qualités mêmes, un danger possible. Trop d’idéalisme. Trop de générosité. Une sorte de refus de tout ce qui est censé faire l’homme. Aussi, chaque fois qu’il était en sa présence, Tiéfolo hésitait entre le désir de le réconforter comme un enfant peureux et de le brutaliser. Il l’interrogea :

— Pourquoi n’es-tu pas allé étudier dans une de vos universités ?

Mohammed se tenait la tête baissée et, cette fois encore, Tiéfolo fut frappé, presque rebuté, par la perfection de ses traits. Cette beauté féminine, elle aussi, était dangereuse. Mohammed sembla s’armer de courage et bégaya :

— Père, il faut que vous sachiez ce que j’ai sur le cœur. Je sais bien qu’un fils respectueux prend l’épouse que la famille lui donne. Mais moi… j’aime… une jeune fille et si je ne l’ai pas… je mourrai…

Tiéfolo le regarda avec stupeur, presque avec effroi. Mourir pour une femme ? Était-ce là ce qu’enseignait l’islam ? Pas étonnant d’une religion qui interdisait l’alcool et châtrait les hommes, les transformant en moutons broutant l’herbe l’un à côté de l’autre. N’était-ce pas aussi à cause d’elle que Mohammed dormait seul chaque nuit alors qu’il ne manquait pas d’esclaves pour le satisfaire ?

Il se contint et fit :

— Une Peule du Macina ?

Très vite, Mohammed se mit à parler d’Ayisha, mais Tiéfolo l’interrompit, sourcils froncés :

— Tu dis que c’est la petite-fille de ta grand-mère Sira ? C’est donc ta sœur ?

Mohammed entama ce discours qui n’avait pas su convaincre Tidjani :

— Père, ma grand-mère Sira s’est remariée à un Peul du Macina. Quelle parenté cette descendance a-t-elle avec notre famille ?

Tiéfolo continua de réfléchir, se perdant visiblement dans le labyrinthe des généalogies. Puis il conclut, d’un air choqué :

— Cela ne se peut pas, Mohammed. C’est ta sœur…

Comme Mohammed se préparait à insister, il lui signifia avec sa fermeté coutumière que l’entretien était terminé. La mort dans l’âme, Mohammed s’en alla. Quelle conception obtuse et absurde de la géographie du sang ! Fallait-il s’incliner et renoncer à Ayisha ? Jamais ! Jamais ! Pour la millième fois, il se répéta son infaillible argumentation qui n’avait que le tort de ne convaincre personne. Lui qui n’avait jamais désobéi aurait bien passé outre et serait remonté sur son cheval pour aller enlever Ayisha. Mais se prêterait-elle à ce rapt ?

« Mon père a parlé, Mohammed ! »

Est-ce que ce sont là les paroles d’une femme amoureuse ?

Mohammed regagna sa case non loin de l’enceinte où se trouvaient les tombes des défunts de la famille. Celle de Tiékoro était placée un peu en retrait comme pour symboliser son destin particulier. Dans son désespoir, Mohammed s’assit près d’elle. Ah, si son père avait vécu, il aurait su le comprendre et vaincre les ridicules répugnances des deux familles. Mais voilà, il était seul. Sa mère au loin et tous ceux qui auraient pu le défendre à des pieds sous terre. Puis il eut honte de ce désespoir. Pourtant comment commander à son cœur ? S’il n’avait pas Ayisha, il ne désirait rien de la vie.

Comme il demeurait là, Olubunmi s’approcha de lui. Seul fils vivant d’un fils mort au loin, Olubunmi, que la famille appelait Fanko1, avait été couvé comme un enfant miraculé. Cela n’était point parvenu à lui gâter le caractère et ceux qui guettaient en lui l’héritage de Malobali s’accordaient à dire que le fils était bien différent du père. Mohammed s’était pris d’une vive affection pour ce frère qui s’était trouvé symboliquement là pour l’accueillir le jour de son retour. Il se désespérait seulement de faire de lui un musulman. Olubunmi opposait à toutes ses tentatives de conversion un scepticisme souriant.

— Tous les dieux se valent. Pourquoi vouloir en imposer un seul au-dessus des autres ?

Olubunmi s’assit près de Mohammed en prenant soin cependant de se tenir à quelque distance de la tombe :

— Un messager du Mansa vient d’entrer chez notre père Tiéfolo. Il paraît que cela te concerne…

— Comment cela ?

Olubunmi ne résista pas au plaisir de jouer à l’important :

— Il paraît que le Mansa va envoyer une délégation dans le Macina et il désire que tu serves d’interprète…

— Moi ?

Il est certain que l’idée était saugrenue. Mêler à une délégation du royaume un garçon d’à peine vingt ans qui ne s’était distingué nulle part ! Olubunmi prit un air finaud alors qu’il ne faisait que répéter ce qu’il avait entendu :

— Il est évident que le temps de l’islam est venu à Ségou et crois-moi, on va l’utiliser, le sang de notre père. Tiékow…

Une fois de plus Mohammed fut écœuré. Oui, l’islam se fanait jusqu’à ressembler à un vêtement décoloré. Après la mort de Cheikou Hamadou, très vite les soucis temporels étaient venus vicier la foi. Ce saint que tout le monde révérait n’avait-il pas, bousculant toutes les règles, préparé la succession de son fils Amadou Cheikou ? Et celui-ci ne préparait-il pas déjà l’avènement de son fils Amadou Cheikou, au détriment de ses propres frères ? Quels sont les moteurs du cœur de l’homme ?

Ce que Mohammed ignorait, c’était que, sous son calme apparent, la tête d’Olubunmi était pleine de rêves de voyages et d’aventures. Ceux qui croyaient qu’il n’était pas le digne fils de Malobali se trompaient. En réalité, la même impatience bouillonnait en lui. Le même désir d’action. Il était de ceux qui s’assemblaient près des marchés pour écouter les récits de ceux, de plus en plus nombreux, qui avaient vécu sur la côte, vu des Blancs, parlé leurs langues et manié leurs armes. Ainsi le vieux Samba lui avait-il décrit Freetown où il avait passé de longues années, son port et ses bateaux aux ventres chargés de billots de bois qui cinglaient vers l’Europe. C’est par lui qu’il avait appris que les Blancs avaient une autre écriture que celle des Arabes et que, autant que les fétichistes, ils haïssaient l’islam. Il lui avait même appris à dessiner quelques lettres qui mises bout à bout formaient son nom : Samba. Comment s’écrivait Olubunmi ? Cela, le vieux Samba l’ignorait.

Passant devant la case de Tiéfolo, ils le virent assis dans le vestibule, en grande conversation avec le messager du Mansa et Cheikh Hamidou Magassa. Sûrement d’importantes décisions allaient être prises… Dans quel sens ?

Mohammed ne savait trop que penser. Ainsi, il allait peut-être retourner à Hamdallay ? Certes il s’était juré de n’y revenir que pour obtenir la main d’Ayisha. Mais, du moins, pendant quelques jours il allait la voir et surtout découvrir ses véritables sentiments à son endroit.

« Mon père a parlé, Mohammed ! »

Est-ce que ce sont là les paroles d’une femme amoureuse ?

Ce fut le soir après le repas que Tiéfolo informa les hommes de la famille des décisions qu’il avait dû prendre sous la pression du Mansa. Des pèlerinages de musulmans seraient autorisés sur la tombe de Tiékoro. Mohammed ferait partie d’une délégation de réconciliation qui se rendrait bientôt dans le Macina.

 

C’est avec un haussement d’épaules blasé que les bonnes gens de Ségou apprirent que le Mansa Demba et le souverain du Macina s’apprêtaient à faire ami-ami. Ils s’assemblèrent près des portes pour voir partir, en direction de Hamdallay, le cortège des notables précédés de leurs griots, montés sur des bêtes magnifiques et suivis d’esclaves ployant sous le poids des présents. On leur avait dit que les agissements du Toucouleur rendaient cette réconciliation nécessaire, ce qui ne les surprenait pas outre mesure. Le nom d’El-Hadj Omar était devenu synonyme de malfaisance. Les événements de son passage à Ségou avaient été amplifiés. On parlait de pluie, de sang et de cendres tombée du ciel, de tremblement de terre qui avait englouti le palais du Mansa, puis d’une terrible sécheresse qui avait transformé en amas de croûtes pierreuses les berges du Joliba. Les gens bien informés savaient qu’El-Hadj Omar résidait pour l’heure à Dinguirayé dans le Fouta Djallon où ils n’avaient jamais mis les pieds, quelque part non loin du Joliba, mais beaucoup plus au sud. Des voyageurs racontaient que cette ville était devenue une place forte imprenable et un lieu de prières, encore plus ferventes qu’à Hamdallay. Dans chaque rue des mosquées. Au centre une forteresse dont les murs avaient dix mètres de hauteur, à l’intérieur de laquelle El-Hadj Omar résidait avec ses femmes, ses enfants et ses hommes de confiance. Les voyageurs racontaient aussi que les disciples obligeaient à prononcer la fameuse phrase : « Il n’y a de dieu que Dieu… » Sinon, clic-clac, ils coupaient les têtes.

À ceux qui les comparaient aux Peuls de Cheikou Hamadou quelques années plus tôt, les voyageurs soutenaient que les gens du Macina étaient des êtres doux et tolérants, comparés aux hordes d’El-Hadj Omar.

Une fois la poussière retombée sous les pas des chevaux, Olubunmi retourna tristement vers la concession. Mohammed était parti au milieu d’adultes qui l’entretenaient comme un pair, vu sa connaissance des choses de l’islam et de la vie à Hamdallay. Quelles aventures l’attendaient ? Peut-être aurait-il l’occasion de se faire un nom glorieux ? En tout cas, il échappait à la routine de la vie à Ségou. C’était déjà enviable !

Olubunmi avait suivi quelques années d’enseignement coranique, tout en recevant l’enseignement initiatique des sociétés secrètes. C’est dire qu’il portait des gris-gris autour de sa taille, auxquels étaient mêlés des rectangles de parchemins portant des versets du Coran dont, d’ailleurs, il était capable de réciter quelques sourates. Il se vêtait à la musulmane, mais portait les cheveux longs et tressés. En un mot, il incarnait l’époque de transition que connaissait Ségou. En outre, il ne parvenait pas à oublier le sang étranger qu’il portait en lui. Une mère Agouda du Bénin ? Qui à Ségou pouvait se vanter de pareille originalité ? Un père qui était descendu jusqu’à la côte alors que la plupart des Bambaras n’avaient jamais franchi le Joliba !

Olubunmi éprouvait des sentiments fort contradictoires à l’endroit de ce père. Il l’admirait et l’enviait puisqu’il avait effectué ces voyages dont il rêvait lui-même. D’autre part, mort au loin, sans recevoir de sépulture parmi les siens, il était sans doute devenu un de ces esprits sans bienveillance qui désespèrent de se réincarner et rôdent dans l’invisible. Aussi, parfois le soir, croyait-il entendre ses plaintes dans le souffle du vent, le piétinement de la pluie ou le crépitement du beurre de la lampe. Fidèlement, il n’oubliait jamais d’offrir des sacrifices à sa mémoire, même si Mohammed lui répétait la parole du Prophète : « Ni leur chair ni leur sang n’auront quelque effet. Seule ta piété y parviendra… »

Olubunmi entra chez le vieux Samba qu’il trouva assis sur son lit de bambou. Samba grimaça :

— Eh bien, ton frère est parti ?

Le cœur un peu gros en songeant à Mohammed qui galopait sur sa belle monture, Olubunmi haussa les épaules :

— Oui, le barbouilleur de planchettes est parti… Samba, parle-moi de tes voyages…

Le vieux Samba fit la coquette :

— Je t’ai déjà parlé de cela des dizaines de fois. Que veux-tu encore entendre ?

Puis il bourra cette pipe qui achevait de lui donner grand prestige auprès d’Olubunmi, car elle était faite de bruyère d’Écosse et venait d’un pays de Blancs, et commença :

— Vous autres, vous ne pouvez pas vous imaginer ce que c’est que la mer. Le Debo vous étonne déjà. Et pourtant, on en voit la rive. Des îlots flottent à sa surface. Vos barques zigzaguent entre les roseaux. La mer, c’est comme un grand ciel qui serait toujours en mouvement. Elle ne s’entend pas avec le vent et quand il se lève, elle se fâche, elle fait le gros dos comme une panthère furieuse et tant pis pour les bateaux à sa surface. Moi j’ai été un laptot2 pendant trois années. Tu vois, quand j’étais petit, des Maures m’ont enlevé à mes parents et emmené dans le Cayor. C’est là que j’ai rencontré des Français…

— Comment sont-ils, les Français ?

Le vieux Samba n’aimait pas les interruptions. Il feignit de ne pas entendre cette question directe :

— C’est M. Richard qui m’a employé. Cet homme-là faisait venir toutes sortes de plantes de son pays et les expérimentait. Et puis, il en inventait d’autres. Si tu savais ce que sa main faisait sortir de terre ! Coton, indigo, oignon de Gambie, bananier, papayer, soump, séné, arachide… Il disait que nos pays sont des jardins ! Puis, un jour, j’en ai eu assez de me pencher sur la terre et je suis parti droit devant moi. C’est comme ça que je suis arrivé à Freetown. Là, attention, ce sont d’autres Blancs, des Anglais…

— Parle-moi de Freetown, Samba !

Une fois encore, Samba ignora la question et poursuivit :

— Moi, je n’ai jamais travaillé avec les Anglais puisque je connaissais déjà la langue des Français et c’est comme ça que je suis monté sur leurs bateaux. Je suis descendu jusqu’à Cape Coast…

— Mon père est allé là-bas, lui aussi !

Le vieux Samba cracha un jus noirâtre :

— Peut-être, mais ce n’était pas un laptot, lui !

Olubunmi dut en convenir et insista :

— Parle-moi de Freetown…

— Mais que veux-tu que je te dise ? Tu n’as jamais vu la mer. Tu ne sais pas ce qu’est un brick, une goélette, un brigantin, une felouque. Tu ne connais que les pirogues des Somonos…

Olubunmi baissa le nez, tout honteux. Le vieux Samuel reprit :

— On m’a dit qu’à présent les Blancs font marcher leurs bateaux avec de la vapeur…

— De la vapeur !

Pour éviter que son jeune interlocuteur ne lui pose des questions sur ce sujet qu’il possédait mal, Samba changea de conversation :

— Avec les Blancs, on peut aussi devenir soldat. Un fusil double, un pantalon rouge avec des galons, et voilà…

— Qu’est-ce qu’on fait quand on est soldat ?

— On se bat, pardi…

— Mais contre qui ?

Ni le vieillard ni le jeune homme ne pouvaient répondre à cette interrogation. Les Blancs n’avaient pas besoin de se battre pour se procurer des esclaves puisqu’on leur en apportait jusqu’à la côte. Que visaient-ils donc avec leurs fusils ? Olubunmi n’osait pas penser que le vieillard se trompait, mais cela lui paraissait bien invraisemblable. Des soldats ? Peut-être alors s’en allaient-ils au pays des Blancs pour se battre contre leurs ennemis ?

Perplexe, Olubunmi reprit le chemin de la concession. Dire que Mohammed galopait dans son beau boubou bleu ciel, alors qu’il était là à s’ennuyer et traîner les pieds dans cette terre molle de fin d’hivernage ! Une foule considérable se tenait devant l’entrée de la concession, tandis que dans les cours régnait un silence de mort. À croire que les enfants eux-mêmes avaient renoncé à leurs jeux et à leur turbulence. Debout parmi les adultes ils demeuraient comme figés sur place. Olubunmi baissa la voix :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— C’est Yassa. Elle a avalé les poisons de fa Tiéfolo…

Il y avait tant d’horreur contenue dans cette brève information que Olubunmi resta sans voix. Avalé des poisons de chasse ! Si, l’âge et les charges aidant, Tiéfolo avait réduit le nombre de ses expéditions en brousse, il n’en demeurait pas moins un des grands karamoko de Ségou, présent à tous les Foutoutèguè3. Il gardait ses carquois de flèches dans une petite case où il faisait également macérer des poisons, ces mélanges de strophantus et de pourriture cadavérique. L’année précédente, des moutons, qui avaient rompu leurs liens et goûté, curieux, à ces breuvages, étaient tombés foudroyés, le museau couvert d’écume. Olubunmi bégaya :

— Elle est morte ?…

— On lui fait boire des décoctions de tiliba…

Olubunmi n’avait jamais prêté grande attention à Yassa. Ce n’était qu’une esclave, attachée, il le savait, à son père Siga. Brusquement ce geste forcené la dotait d’une individualité. Pourquoi avait-elle agi ainsi ? Il regardait la case où Yassa agonisait peut-être comme un temple où étaient à l’œuvre des forces mystérieuses. Se donner à soi-même la mort ! Quel acte terrible ! Et peut-on à ce point braver les ancêtres !

Une femme sortit dans la cour et chassa ces curieux et ces enfants, debout là les bras ballants. Une autre suivit, portant une calebasse recouverte d’un linge d’où se dégageait une odeur fétide…

Cependant, à l’intérieur de la case, la mort n’avait pas voulu de Yassa. Après l’avoir flairée, après avoir joué avec elle comme un fauve avec sa proie, elle l’avait laissée aller. Mais, suite à ce terrible face à face, le corps de Yassa s’était ouvert, expulsant avant l’heure le fruit qu’il portait. Un enfant était né, boule de membranes et de glaires.

Moussokoro, l’accoucheuse que l’on avait fait chercher, prit le petit corps et se dirigea vers le seuil de la case pour y voir plus clair. Était-ce un mort-né ? C’est-à-dire un être ayant perdu ses composantes spirituelles et dont il faudrait patiemment rechercher l’esprit là où il s’était enfui, avant de le mettre en terre ? Moussokoro sentit une faible palpitation sous ses doigts. Non, c’était un vivant ! Elle ordonna donc à une femme de lui apporter de la bière de mil mêlée d’eau afin de le purifier à l’issue de son terrible voyage. Puis elle distingua un bourgeon fragile comme une pousse d’arbuste. Son cœur s’emplit de joie. Elle se tourna vers une de ses aides :

— Va prévenir fa Tiéfolo que la famille compte un bilakoro de plus !

Déjà, apprenant que mère et enfant étaient en vie, Fatima, la veuve de Siga, qui devait donc se comporter comme la sœur aînée de Yassa, entra précipitamment. Fatima n’avait jamais haï Yassa, qu’elle considérait comme la dernière jouissance offerte à un homme qui en avait eu très peu. Elle s’agenouilla auprès de Yassa, encore inerte, les yeux clos, et murmura sans trop de sévérité cependant :

— Allah te pardonne ton péché !

Puis elle alla regarder le nouveau-né qu’à présent Moussokoro baignait dans la bière de mil avant de l’oindre de beurre de karité. Il était si petit, à peine plus gros qu’une poignée de poussins, qu’on ne distinguait pas encore ses traits. Pourtant Fatima crut reconnaître le grand front de Siga, la courbe de son menton. Son cœur s’émut. En elle-même, elle dit :

— Bonne arrivée, Fanko !

Car elle le savait, né après la mort de son père, on l’appellerait ainsi.

Tiéfolo et le féticheur Soumaworo entraient à leur tour. Il y avait naissance, donc joie. Soumaworo s’accroupit pour égorger un coq rouge dont il laissa couler le sang afin d’en badigeonner le sexe et le front de l’enfant. Tout en faisant ce sacrifice, il le scrutait du regard. De quel défunt était-il la réincarnation ? On mit l’enfant dans les bras de Yassa. Si faible. Si fragile. Les paupières pareilles à de minuscules coquillages recouvrant les yeux, le nez pas plus épais qu’une tige de mil, la bouche, tomate naissante, ronde et un peu froissée. Yassa regardait cette merveille. Qu’est-ce qui l’avait créée ? Son corps qui rechignait au plaisir de Siga, rebuté par son odeur de maladie et de mort ? Celui de ce vieillard qui soufflait en la pénétrant ? Non, les dieux s’étaient accouplés pour donner pareil prodige. Les dieux, qu’il fallait remercier.

Elle serra le petit être tout neuf contre elle. Avec une avidité qui étonnait, venant d’un corps si dérisoire, il se passait la langue sur les lèvres comme pour savourer les dernières gouttes de lait de chèvre dont on les avait humectées. Ce geste trahissait la force de vie qui était en lui et dont elle avait failli le priver à jamais. Ah, elle n’aurait pas assez de tous les jours de son existence pour expier à force d’amour, de soins, de tendresse le crime qu’elle avait tenté de commettre ! Elle souffla tout contre son oreille :

— Bienvenue, Fanko, dans le monde des vivants où, désormais, tu as ta place. Avec moi…

1- Fanko : mot bambara qui signifie « né après le père ».

2- Aide-marin africain.

3- Cérémonie anniversaire de la mort d’un chasseur.