Combien d’hommes ont fait l’amour en même temps à une mère et sa fille et éprouvé autant de plaisir dans les bras de l’une et de l’autre ?
Bien sûr, il ne s’agissait pas du même plaisir. Quand Siga quittait Fatima, il se sentait plus heureux, plus léger, poli, affiné par cet échange comme une pierre précieuse dans la main d’un bijoutier. Quand il s’extirpait de la couche de Zaïda, il se haïssait et la haïssait, s’irritant rétrospectivement de son avidité et grommelant : « Si elle continue, elle va m’arracher les couilles ! »
Il vivait dans des affres constantes, craignant que la mère n’apprenne ses relations avec la fille et que la fille n’apprenne ses relations avec la mère. Comme il dormait peu et épuisait toute sa semence, il était fatigué, distrait, négligent. À présent, continuellement, Moulaye Idris le tançait. Un jour même, il le fit appeler dans son bureau :
— Écoute-moi, depuis plusieurs années que tu es ici, je n’avais eu qu’à me féliciter de tes services. Or, depuis quelque temps, tu as changé au-delà de toute expression. Je te donne un dernier avis. Si cela continue, je me verrai dans l’obligation de te renvoyer à Tombouctou auprès d’Abdallah.
Que faire ? Rompre avec Fatima ? Il n’en était pas question. Rompre avec Zaïda ? Il n’en avait pas la force.
C’est que Zaïda, outre ses exceptionnelles qualités au lit, était un personnage fantastique. Elle débordait d’histoires réelles ou imaginaires. À l’en croire, le sultan Moulaye Slimane, amoureux fou d’elle, avait voulu la prendre dans son harem. À l’entendre, un manuscrit sur peau de gazelle de la Qarawiyyin contenait des poèmes à sa louange. Selon ses dires, son portrait figurait dans le palais d’un seigneur de Cordoue en Espagne. Tout irrité qu’il fût, Siga ne se lassait pas de l’entendre parler. Il mourait de rire en retombant entre ses cuisses largement ouvertes et leurs premières étreintes avaient toujours un goût ludique. Que faire ?
Revenant du Mellah1, où il avait livré du broché à un riche commerçant qui mariait sa fille, il s’assit dans les jardins Lalla Mina. À quelques pas, un bateleur s’accompagnant d’un tambourin chantait une romance. Plus loin, deux gueux faisaient danser des singes accoutrés de chiffons rouges. Spectacle familier auquel Siga ne prêtait plus aucune attention. Soudain, un vieillard prit place à côté de lui, vêtu comme un pauvre d’un mauvais burnous et d’un bonnet sans oreillette. Il lui tendit sa tabatière, que Siga refusa d’un geste, et après s’être mis un petite prise dans les narines, il fit observer :
— Tu as l’air bien malheureux, jeune homme !
Siga eut un soupir. Dans les moments de grande affliction, c’est connu, l’individu se confie au premier venu. Siga n’échappa pas à la règle et vida son sac. Quand il se tut, l’homme hocha la tête :
— Que c’est beau, la jeunesse ! Moi aussi, avant d’être décati comme tu me vois à présent, j’ai connu une situation semblable. Je me trouvais à Marrakech chez mon oncle…
Se reprochant de s’être laissé aller à se confier, Siga décida de couper court à ce récit insipide et se levait déjà quand le vieillard le retint :
— Fuir, c’est tout ce que tu peux faire !
Siga se rassit :
— Fuir. Mais Fatima ?
— Enlève-la. Emmène-la avec toi… Mets le Sahara entre la mère et toi…
La proposition ne manquait pas d’un certain culot ! En même temps, Siga s’apercevait que ce vieillard ne faisait que dire tout haut ce qu’il n’osait pas exprimer. Il murmura :
— Partir ? Mais je n’ai pas terminé mon apprentissage.
L’homme eut un rire :
— Tu me fais penser à quelqu’un que la mort viendrait chercher et qui lui dirait : « Attends, je n’ai pas fini mon apprentissage. » La vie, la vie est un apprentissage sans fin.
Siga se prit la tête entre les mains. Partir ! Retourner à Ségou. Pourtant Fatima accepterait-elle de le suivre ? Sinon, faudrait-il réellement l’enlever ? Cela supposait des complicités dans cette ville étrangère. Il se tourna vers le vieillard pour exprimer ses objections. Il avait disparu. Alors il comprit que c’était un ancêtre qui, sous ce déguisement, lui avait indiqué la voie à suivre, et un grand calme l’envahit.
Il se leva. Voilà qu’au moment de quitter Fès, il se rendait compte à quel point il l’aimait. Il ne s’était jamais attaché à Tombouctou, mais Fès lui avait envahi le sang comme une femme. Partout il garderait sa nostalgie. Il passa devant l’antique mosquée du Minaret rouge, traversa les jardins de Bou Jeloud et regagna lentement Fès el-Bali. Des voix d’enfants psalmodiaient les premières sourates et toute la ville s’étendait à ses pieds, devant une chaîne d’altières montagnes. Avait-il mis à profit le temps qu’il y avait passé ? Peut-être avait-il été exclu de sa vie intime parce qu’il ne partageait pas sa religion. Il ne se prosternait pas dans ses mosquées. Il ne fréquentait pas ses médersas. Il ne s’était jamais mêlé aux foules franchissant le seuil de la Qarawiyyin pour écouter les grands commentateurs des hadiths, venus du monde entier, en particulier de l’Andalousie.
Quand il rejoignit Fatima, il la trouva en larmes, sa mère l’avait encore battue. Siga la couvrit de baisers. Puis l’ayant saoulée de plaisir, il décida de tâter le terrain. Accepterait-elle de le suivre ? Mais Fatima, qui n’avait pas quinze ans, n’était qu’une enfant. Elle avait pu faire écrire une lettre à un homme pour lui déclarer son amour, car il y avait dans ce geste un caractère à la fois romantique et pervers qui était bien de son âge. De là à lui demander davantage ! De là à espérer qu’elle pourrait prendre sa vie en main !
Siga décida d’agir seul et dressa rapidement un plan. Depuis des années qu’il travaillait pour Abdallah de Tombouctou, puis pour Moulaye Idris, il n’avait jamais reçu de salaire, étant nourri et logé. Il fallait donc percevoir ces arriérés. Grâce à eux, il fallait charger une caravane de cotonnades, de soieries ornées de fils d’or, de brochés et de tissus brodés. Le monde changeait. À Ségou, même ceux qui n’étaient pas musulmans voudraient acquérir pareilles nouveautés. Les femmes céderaient à cette mode. Il ouvrirait une grande maison de commerce. Outre les tissus, il ferait la soudure avec le sel de Tombouctou et le kola. Mieux encore, il ouvrirait une tannerie.
Que fallait-il pour cela ? Un espace découvert où l’on pourrait creuser des bassins et des fosses. À Ségou, l’espace ne manquait pas. Le Joliba fournirait l’eau en abondance. Le soleil travaillerait au séchage. On pourrait fabriquer ces babouches de cuir souple jaune ou blanc que Fès exportait à travers tous les pays musulmans. Siga se vit employant des dizaines de garankè2 car lui-même, fils de noble, ne pouvait s’abaisser à travailler le cuir. Ah, il prouverait à tous de quoi était capable le fils-de-celle-qui-s’était-jetée-dans-le-puits !
Au moment où il comptait déjà ses sacs d’or et de cauris, Siga se retrouva près de la médersa des Chaudronniers et de son humble minaret, les pieds dans les détritus que les habitants jetaient partout abondamment. Il pressa l’allure et se rendit dans la boutique de Sidi Mohammed. Celui-ci était en grande conversation avec un client qui lui commandait une selle pour un pur-sang dont il parlait comme d’une femme. Siga cacha son impatience. Enfin, le détestable bavard s’en alla et tout à trac, Siga fit part de sa résolution. Il y eut un long silence, puis Sidi Mohammed se décida :
— Zaïda est une fine mouche, je dirais même que c’est la créature la plus intelligente qui ait nom de femme. Si tu disparais avec sa fille, elle saura que deux plus deux font quatre. Elle ameutera le sultan et on arrêtera tous les voyageurs et toutes les caravanes se dirigeant vers Ségou. En moins de deux jours, tu seras de retour ici, les fers aux pieds.
L’objection ne manquait pas de justesse. Siga fixa Sidi Mohammed avec désespoir.
— As-tu une autre idée ?
Sidi se gratta vigoureusement la tête comme il aimait le faire. Cet homme matois cachait la finesse de son esprit sous des airs de brute. Finalement il laissa tomber :
— Une autre route. Tu dois prendre une autre route…
Siga écarquilla les yeux :
— Une autre route ? Tu en connais d’autres, toi ?
Sidi Mohammed se versa lentement du thé, but à petits coups la moitié de sa coupe, puis fit :
— La mer.
— La mer ? Où vois-tu la mer à Fès ?
Sidi Mohammed soupira, comme découragé par tant de stupidité :
— À Fès, il n’y a pas la mer, mais à quelques kilomètres d’ici, près de Kénitra, et puis j’y ai un oncle… Là, tu trouveras des bateaux pour te conduire dans toutes les parties de la Terre.
Siga rentra à petits pas chez Moulaye Idris.
Quand le soir tombait, assombrissant les murs blanchis à la chaux, les habitants aimaient s’assembler sur les places, jusqu’à ce que le grand appel du muezzin Allah Akbar les ramène à l’intérieur des maisons pour la dernière prière. Les marchands d’amandes, de menthe, d’épis de maïs grillés essayaient de tirer profit des heures qui restaient avant la nuit et à chaque porte, des conteurs publics chantaient la fondation de Fès. Siga fit un crochet jusqu’à Bab el-Guissa où, comme chaque jour, un poète déclamait les vers d’Abou Abdallah el-Maghili devant une foule recueillie : « O Fès ! qu’Allah fasse revivre ton sol par l’humidité. Qu’il l’arrose de la pluie du nuage généreux. O paradis de ce monde ! Toi qui surpasses Hims par ton panorama splendide et admirable… »
En l’écoutant, ses joues se couvrirent de larmes. Il allait partir, reprendre la route ! Pourtant, il pleurait aussi sur sa faiblesse, car il savait qu’à minuit, il courrait retrouver le lit de Zaïda.
Siga sortit de la cabane de blanchisseur où il était terré depuis la veille. D’après ses calculs, ses amis, ou plutôt ceux de Sidi Mohammed, ne devaient pas tarder. Avaient-ils réussi leur coup ? Il savait que le principal obstacle au succès de l’entreprise était Fatima elle-même. Elle prendrait peur, elle s’affolerait, elle refuserait de les suivre ! Si Siga avait eu un féticheur à ses côtés, il lui aurait payé n’importe quel prix pour en avoir le cœur net.
Tout avait bien marché jusque-là. Avec une hauteur princière, Moulaye Idris lui avait versé son dû, puis reprenant d’une main ce qu’il avait donné de l’autre, il s’était engagé à lui livrer de la belle marchandise. À vrai dire, il semblait satisfait du départ volontaire d’un garçon qui ne le servait plus à sa convenance. Seule sa femme Maryam s’était étonnée :
— T’es-tu entendu avec Abdallah ?
Siga était parvenu à cacher son dessein à Zaïda, lui prodiguant chaque nuit les caresses les plus violentes et endormant ainsi toute méfiance. Sidi Mohammed et ses amis devaient s’emparer de Fatima alors qu’elle revenait de l’école coranique. Comme la coutume du rapt simulé avant le mariage ne s’était pas entièrement perdue, personne ne songerait à intervenir. Puis le petit groupe sauterait sur des chevaux attachés sous les oliviers du Lemta et sortirait par la porte Bab el-Guissa. Simple comme un jeu d’enfant !
Pourtant Siga avait peur. Il croyait Zaïda capable de tout. De remuer ciel et terre pour le retrouver et le punir de sa perfidie. Tant qu’elle vivrait, il ne serait jamais en repos. Il marcha jusqu’à la rivière, l’oued Fès, qui jointe à une dizaine de sources alimentait Fès en eau courante. Sur l’autre rive s’élevait un verger d’orangers, pour l’heure sans fleurs ni fruits, contre le ciel gris d’un hiver finissant. Puis, il retourna vers la cabane et s’accroupit par terre. Il n’était pas loin de maudire l’amour qui avait jeté tant de désordre dans sa vie rangée. En même temps, il savait que seul ce désordre donnait du sens à l’existence. Ainsi, il allait rentrer à Ségou. Quels changements y trouverait-il ? Le père était mort. Tiékoro était-il rentré de Djenné ? Siga s’apercevait que sa rancune à l’égard de son frère n’avait pas désarmé. L’imbécile possédait une femme qu’il ne méritait pas ! En pensant à Nadié, le cœur de Siga s’emplit de douceur. Il avait commandé à son intention une pièce de broché où des passementiers devaient incorporer des fils d’or et d’argent ainsi que des paillettes de métal. Épouse légitime ou non, il entendait l’honorer !
Il crut entendre un piétinement de chevaux sur la route, et sortit en hâte. Mais ce n’était qu’un groupe d’âniers poussant leurs bêtes lourdement chargées, revenant des abattoirs. Il rentra de nouveau à l’intérieur et las de se ronger les sangs, il déroula sa natte et tenta de dormir. Dans les heures d’émotion, les anciens cauchemars reprenaient possession de l’esprit de Siga. Aussi, à peine avait-il clos les yeux que le cadavre de sa mère, dégoulinant d’eau, vint prendre sa place près du puits.
Le corps frêle. Les seins aigus comme ceux d’une fille nubile. Le ventre bombé comme un doux monticule. Le cercle apitoyé et terrorisé des femmes. Pourtant cette fois, le décor avait changé. Au lieu de la concession de Dousika, on se trouvait dans une étendue détrempée par la pluie où pointaient çà et là des arbustes aux feuilles vernissées. L’ouverture du puits béait dans sa ceinture de branchages et le féticheur, accroupi, suppliait la Terre de ne pas s’irriter, de continuer à donner ses fruits.
— Que cette mort mauvaise, inféconde, ne te détourne pas de nous !
Mêlé aux curieux, Siga s’approcha. Et ce ne fut pas seulement un corps qui lui apparut. Mais deux. Elles étaient deux. Deux femmes jeunes, fragiles et entre elles était étendue une petite fille. Siga joua des coudes pour se placer au premier rang, mais implacablement, comme à dessein, le cercle le repoussait. Il ne parvenait pas à distinguer le visage des femmes, ni celui de l’enfant dont il apercevait seulement les pieds potelés et les ongles nacrés. Quoi de plus absurde que la mort d’un enfant ? Qu’un fruit vert qui tombe avant un fruit mûr ?
— Pourquoi se sont-elles tuées ?
On n’en savait rien. Elles appartenaient à l’espèce dangereuse des femmes qui aiment trop. Qui placent leurs sentiments au-dessus des règles de vie en société.
— Laquelle des deux a emmené son enfant avec elle ?
— Elle a bien fait. Une fille n’appartient jamais qu’à sa mère.
Le murmure des voix féminines s’éteignit. Siga joua plus fort des coudes et parvint à apercevoir l’arrondi d’une joue, la blancheur des dents sous des lèvres retroussées. Nadié. C’était Nadié. Un cri de terreur s’arrêta à la base de sa gorge. Puis, par une reptation lente, il monta, parvint à franchir le barrage de sa luette et fusa. Nadié. C’était Nadié. Comme il se dressait, impuissant et torturé, une main le secoua. Il ouvrit les yeux sur une ombre épaisse. Des rires s’élevèrent :
— Eh bien, en voilà une façon d’accueillir ta femme !
L’ombre se dissipa et émergèrent les visages rigolards de Sidi Mohammed et de quelques hommes en bonnet de laine. Siga gémit :
— Elle est morte, elle est morte !
Les hommes rirent à gorge déployée :
— Mais non, elle n’est pas morte…
Et ils s’écartèrent pour faire place à Fatima informe, enveloppée de couvertures comme un ballot, encore effrayée, mais jubilante.
Il fallut bien des minutes à Siga pour que les ombres se dissipent, pour qu’il se persuade que ce n’était qu’un rêve et reprenne pied dans le réel. Néanmoins, l’impression était si forte qu’elle annulait toute joie et flottait comme un mauvais présage. Sous les regards réprobateurs du groupe et surtout de Fatima, il alla se verser une forte rasade d’eau-de-vie.
Sidi Mohammed et ses compagnons avaient apporté des galettes de blé dur, des olives et des oignons. Tout le monde se restaura.
Bon, la première partie du plan avait réussi. Restait la seconde. Il s’agissait de remonter en barque jusqu’à l’oued Sébou, puis jusqu’à l’Atlantique. La voie était sillonnée de navires depuis le temps où le commandeur des croyants Abou Inan y avait lancé des vaisseaux de guerre. Quant à l’Océan, d’aucuns affirmaient qu’il était noir de mâts, se dirigeant dans toutes les directions, vers l’Espagne, et le long des côtes d’Afrique, jusqu’à disait-on l’embouchure du Joliba.
Quand Siga se retrouva seul avec Fatima, il n’éprouva pas la joie qu’il avait escomptée. Le souvenir de son rêve le bouleversait encore. C’était comme si l’esprit de Nadié, avant de s’enfoncer au pays des invisibles, avait voulu dire un adieu à ceux qui l’avaient aimée. En outre, il s’en rendait compte, Fatima n’était qu’une gamine qu’il faudrait tenir par la main à travers la vie. Pour l’heure, elle regrettait déjà Ali, son petit frère :
— Le pauvre, avec qui va-t-il jouer quand je ne serai plus là ? Et puis, il oubliera de faire ses prières. Comme toi d’ailleurs, Ahmed, tu es un mauvais musulman… Tu grilleras dans le feu éternel.
Celui qui n’a jamais vu la mer reçoit en la découvrant un grand coup au cœur. Sa respiration s’arrête sous ces effluves. Devant ce grand suaire déroulé, il prend aussitôt la dimension de l’infini et de la mort. Siga, qui avait vu le lac Débo en se rendant à Tombouctou, croyait n’être pas surpris. Et pourtant ! Ses yeux interrogeaient l’horizon. Qu’y avait-il au-delà de cette courbe grise ? Sans doute les pays d’autres hommes à peau claire comme les Arabes, à peau blanche comme les Espagnols et qui méprisaient les hommes à peau noire. Siga avait eu le temps de comprendre qu’une peau noire faisait de vous une créature à part. Pourquoi ? Il avait beau tourner et retourner cette question dans sa tête, il n’entrevoyait pas de réponse. Les Bambaras étaient aussi forts, orgueilleux, créatifs qu’un autre peuple. Était-ce simplement le fait de la religion ? Si c’était cela, par un esprit de défi, il s’accrochait à ses dieux, à ses ancêtres. Contre vents et marées, il resterait un buveur d’alcool, un fétichiste. Fatima et Siga étaient allés de Kénitra à Salé, autrefois port actif échangeant avec l’Espagne des huiles, du cuir, des laines, des céréales, pareille à présent à un grand cimetière de pierres grises. Évitant Rabat sur l’autre rive du fleuve qu’on leur avait dit grouillante de trafiquants d’esclaves, ils étaient descendus à Mohammedia.
Siga avait laissé Fatima à l’auberge, car depuis le matin elle pleurait. Elle réalisait soudain qu’elle n’aurait pas le mariage de ses rêves : un trousseau somptueux, du mobilier, une esclave attachée à son service. Siga avait beau lui répéter qu’il lui offrirait tout cela à Ségou, il commençait de se demander de quel œil elle regarderait leurs concessions de banco, leurs calebasses, leurs nattes et le peu de raffinement de leurs habits. Eh non, ils ne possédaient pas tous les biens matériels des fassi ! Il soupira et se dirigea vers le quai. Dans des entrepôts à toits bas s’entassaient des sacs de blé ou de riz, des paniers de dattes et d’olives. Il y avait aussi des poteries dites « fekkarines » en terre vernissée bleue que des hommes, torse nu, enveloppaient délicatement dans la paille.
Les amis de Sidi Mohammed n’avaient pas menti. L’Océan était couvert de navires dont des marins lavaient les ponts à grande eau. Siga avisa un Noir assis sur un tas de cordages et lui exposa son projet. Pour toute réponse, l’homme se frappa le front :
— Tu es fou. Aucun bateau ne va jusque-là. Tu prétends descendre plus loin que l’embouchure du fleuve Sénégal et de là, entrer à l’intérieur des terres ? Pourquoi n’as-tu pas pris une caravane ?
Siga fit sèchement :
— C’est mon affaire. Connais-tu un navire qui va vers le sud ?
Le marin indiqua un brick d’assez méchante apparence.
Le capitaine Alvar Nunez était né en Andalousie, avait roulé sa bosse le long des côtes d’Afrique, tâté du trafic négrier, mais depuis que ces satanés Anglais arraisonnaient tous les navires de traite, il s’était reconverti dans un commerce plus légitime. Il regarda avec surprise ce Noir de belle allure, vêtu à la manière des gens de Fès, s’exprimant parfaitement en arabe et l’interrogea :
— Qu’est-ce que tu fais si loin de chez toi ? Raconte…
Mais Siga n’avait aucune envie de parler de lui-même. Il exposa sa requête. Il était prêt à payer le prix qu’il faudrait pour être conduit à l’embouchure du fleuve Sénégal ou du fleuve Gambie. Alvar Nunez tira son brûlot de la bouche :
— Il y a quelques années, je n’aurais pas donné cher de ta liberté dans ces coins-là. À présent tout est changé. Je ne suis ici qu’à la suite d’une avarie. En réalité, je vais à Bonny3 chercher de l’huile de palme. Tu as de la poudre d’or, dis-tu ?
Siga descendit d’un bond l’échelle qui menait au quai. Non, les dieux et les ancêtres ne l’abandonnaient pas ! Voilà qu’à peine arrivé à Mohammedia il trouvait un navire et un capitaine qui ne semblait pas un trop mauvais bougre. Pour fêter l’événement, il entra dans une taverne où des hommes de toutes couleurs, Arabes basanés, Espagnols à chair blanche, Noirs, juifs au teint blafard ingurgitaient ces liqueurs qui permettent d’oublier les soucis quotidiens : eau-de-vie, rhum, vin, genièvre… Il y avait aussi quelques femmes fardées, le visage découvert. Siga s’assit à une table et allumait une pipe quand un homme se précipita vers lui :
— Jean-Baptiste ! Ma parole, tout le monde te pleure, te croyant mort…
Désagréablement surpris par ces propos, mais s’efforçant de n’en rien laisser voir, Siga frappa le bois de la main :
— Je ne suis pas Jean-Baptiste, mais je vais tout de même t’offrir à boire !
L’homme prit place. Il semblait confondu et conta son histoire. Avec son maître Isidore Duchâtel, un Français complètement fou qui voulait transformer le cap Vert en un immense Jardin d’essai, il allait chercher des graines de fleurs, des bourgeons d’orangers et de citronniers et des plants de mûrier dans la région de Beni Guareval. Il avait connu à Gorée un esclave bambara du nom de Jean-Baptiste qui ressemblait trait pour trait à Siga. Siga haussa les épaules :
— Jean-Baptiste ! Les musulmans nous affublent de leurs noms et les chrétiens aussi. Quel était le nom que son père lui avait donné ? Le sais-tu ?
L’homme eut un geste d’ignorance :
— Tala, je crois, ou Sala…
Siga se pencha vers lui et demanda avec passion :
— Naba, est-ce que ce n’était pas Naba ?