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Les canons rouillés des forts Saint-Louis-de-Grégoy, Sao João Baptista de Ajuda et de Fort William’s se seraient mis à tonner en même temps contre la ville qu’ils n’auraient pas produit plus d’effet que l’annonce du mariage de Malobali et de Romana. On voyait là la main des prêtres. Mais dans quel but ? Ils étaient bien placés pour savoir que le catholicisme de Malobali n’était qu’un vernis et qu’au bout de deux mois, Romana se verrait affligée d’une ou plusieurs coépouses. Les Agoudas ne comprenaient pas qu’elle puisse troquer ce beau patronyme brésilien de da Cunha pour ce nom de Traoré qui sentait à plein nez la barbarie et le fétichisme. Tout le monde plaignait Modupé qui, elle, ne disait rien puisque les grandes douleurs sont muettes.

Le mariage fut célébré à la fin de la saison sèche. Les missionnaires, aidés des esclaves que Chacha avait mis à leur disposition, avaient fait du beau travail. Ils avaient édifié une église, assez imposante. C’était une grande case rectangulaire couverte d’un toit de paille reposant sur des piliers faits de troncs d’iroko, reliés à mi-hauteur par un mur ajouré. L’autel était dressé sur une estrade s’adossant à une palissade sur laquelle une croix était peinte avec des couleurs végétales. Une allée séparait les deux ailes dans lesquelles des bancs étaient disposés, et cet ensemble pouvait bien abriter une centaine de personnes. Derrière l’église s’élevait un bâtiment qui faisait à la fois office d’école et de logement pour les prêtres. La Société des missions africaines de Lyon était aux anges, car la mission de Ouidah se vantait d’un total de cinquante-six élèves, tous enfants d’Agoudas et demandait l’aide de sœurs pour résoudre le problème de l’enseignement féminin. En effet, ne serait-ce pas la constitution de familles chrétiennes, prenant en main la formation de leurs enfants, qui permettrait aux missions de s’installer de façon stable ?

Pour son mariage, Malobali céda aux sollicitations de Romana et fit, auprès d’un commerçant anglais en route pour les Rivières à Huile et arrêté quelques jours à Fort William’s, l’acquisition d’une redingote, d’un pantalon moulant et d’une cravate de soie noire. Romana elle-même avait acheté une robe de soie couleur parme avec des manches pagode et un châle dont l’extrémité balayait le sol. Quant à ses trois fils, Eucaristus, Joaquim et Jésus, ils étaient tout de noir vêtus et portaient de petites cannes à pommeaux d’argent. Chacha Ajinakou servit de témoin à Malobali.

Un incident gâta le bel ordonnancement de la cérémonie. Père Ulrich, qui officiait, avait à peine terminé son homélie sur la beauté de l’amour humain, reflet de celui de Dieu, qu’un long python détacha ses volutes de la branche du toit sur laquelle il était enroulé. L’animal balança la tête d’avant en arrière dans le vide puis, avec une souplesse silencieuse, sauta par terre au pied des enfants de chœur. Dagbé, le python Dagbé, incarnation de l’Être suprême ! Qu’était-il venu annoncer ? Certains prirent cela pour un bon présage. D’autres pour un mauvais. Tous furent troublés.

Tous les habitants de Ouidah sortirent de chez eux, partagés entre l’hilarité et l’admiration, pour regarder défiler le cortège des Agoudas. Comme ils devaient avoir chaud, enveloppés de velours et de soie sous le soleil ! Manoel da Cruz portait un chapeau haut de forme qu’il avait acheté à un traitant, et la foule se tordait à son passage. Ces gens oubliaient-ils la couleur de leur peau ? Les voilà qui s’habillaient comme des Blancs !

Le cortège entra chez Chacha et tous les esclaves du barracon, tirés de leur abattement, vinrent contempler les mariés. Chacha leur fit servir des rations supplémentaires. De grandes tables étaient dressées avec des services en porcelaine de Chine, des verres admirablement taillés, des plats d’argent dans lesquels s’entassaient toute sorte de nourriture. Mets brésiliens, bien sûr, fechuada, cousidou, cachuapa, piron. Mais aussi mets locaux, boulettes d’acassa, marmites de calalou, poissons pêchés à la mer ou dans le marais de Wo et bouillis entiers, monceaux de crevettes, ignames, manioc… Des calebasses de bière de mil circulaient, de l’aguardente, du gin, de l’aquavit, des vins de Porto, des vins français ainsi que des pintes de stout et de Guinness. Les capitaines des négriers prirent part au banquet. Même le yovogan Dagba fit une apparition, entouré de son cortège de danseurs et de musiciens.

Les plus heureux de l’assemblée étaient peut-être les enfants de Romana, assis au bout de la table. Ils croyaient voir poindre l’aube d’une vie nouvelle. Leur mère était transformée, souriante, pleine d’indulgence. Leur père leur était rendu en la personne du frère de leur père. C’était bien plus fantastique que les histoires de la bête tutu, de zumbi et de jurupari1 que leur contait autrefois leur mère ! Avec ce nouveau père, fini les coups de palmatoire ! Fini les psalmodies des dizaines de chapelets, des Salve Regina, des

Peuples africains dans la nuit

Non, tu n’es pas voué au mépris, à la haine

Tu n’es plus abandonné comme un peuple maudit !

suivis de :

Marchons, marchons sur les pas de Jésus.

Fini les éprouvantes séances de lecture et de calcul !

Bien plus que les autres convives, ils sentaient qu’un combat allait s’engager entre deux modes de vie, deux cultures, deux univers et, naïvement, ils croyaient deviner le vainqueur.

Au dessert, des musiciens portant en bandoulière des banderoles jaune et vert, aux couleurs nationales de Bahia, firent irruption. C’étaient les esclaves des Agoudas qui frappaient sur de petits tambours carrés, raclaient des scies avec des tiges métalliques, tapaient des planchettes les unes contre les autres, claquaient des mains, bref faisaient un beau chahut !

Les Bambaras présents à la fête, Birame en particulier, regardaient tout cela avec stupeur. Si c’était pour perpétuer ainsi le souvenir du Brésil, que les Agoudas n’y étaient-ils restés ! Les voilà qui clamaient qu’ils y avaient passé les meilleures années de leur vie. Oubliaient-ils qu’ils y avaient été esclaves ? Et qu’ils avaient choisi de revenir dans la terre d’Afrique ? Oubliaient-ils que souvent ils y avaient fomenté des révoltes ? Étrange revirement !

Vers la fin de l’après-midi, les deux prêtres se retirèrent après une dernière homélie et l’atmosphère s’encanailla quelque peu. Jeronimo Carlos se leva et commença d’imiter la cadence endiablée du « boi a ou boi », le taureau, tandis que son frère João jouait à la « careta », à l’homme masqué. Les enfants firent éclater des pétards dont le bruit emplit de terreur les autochtones de Ouidah, peu au fait de ces divertissements appris des Blancs.

La soirée se poursuivit par un bal. Tous les Agoudas avaient en mémoire les bals donnés par leurs anciens maîtres à Recife, à Bahia ou sur les fazendas, le jour de la botada2, et où ils s’étaient contentés de porter les plats. Eh bien, à présent, c’était eux qui évoluaient aux accents des quadrilles et des valses avec un emportement que les Portugais ignoraient peut-être. Il y avait dans l’air un mélange de nostalgie et d’esprit de revanche qui donnait une coloration particulière à la cérémonie et soudait étroitement tous les convives.

Tout se termina par un feu d’artifice dont les arabesques se dessinèrent longtemps au-dessus des toits de paille de Ouidah, entre les cocotiers du littoral, et jusqu’à la mer bleu sombre comme le ciel.

 

Les premiers temps du mariage furent, pour Malobali, une découverte. Peut-être parce qu’il avait possédé tant de femmes, il ne leur avait jamais prêté attention. Elles n’étaient que des corps dociles dont il aimait la tiédeur, mais qu’il oubliait aussitôt. Pour la première fois, en face de Romana, il s’apercevait qu’une femme était un être humain dont les sentiments complexes le déconcertaient. Il reconnut vite en Romana une intelligence qu’il ne possédait pas lui-même. Aussi, il aurait été porté à l’admirer, si, en même temps, elle n’avait été si dépendante de lui. Une parole un peu brusque, un geste d’impatience la mettaient en larmes. Un semblant d’indifférence l’affolait et elle pouvait passer des heures à lui demander de quoi elle était coupable.

Pour Malobali, l’amour avait toujours été un acte simple et satisfaisant comme l’absorption d’une nourriture ou d’une boisson bien préparée. Avec Romana, cela devint un drame, un jeu fascinant et pervers, un théâtre de la cruauté dont il était bien incapable de déchiffrer les signes et auquel il se trouvait mêlé presque à contrecœur, presque avec effroi. Il ne comprenait ni pourquoi Romana le désirait si fort, ni pourquoi elle semblait tant s’en repentir.

Sur le plan matériel, le couple prospéra. Chacha, qui ne s’intéressait pas au commerce de l’huile de palme, intervint auprès du roi Guézo pour donner à Malobali le monopole de sa vente aux Européens, en particulier aux frères Régis. Malobali achetait toute l’huile rouge, produite par les femmes, et, après s’être acquitté d’une taxe auprès du tavisa, fonctionnaire du roi, la revendait aux traitants. Bientôt, il fut si riche qu’il créa une tonnellerie, employant des Agoudas qui avaient appris les métiers du bois au Brésil. Les tonneaux de bois présentaient cette supériorité sur les jarres de terre, jusqu’alors employées, qu’ils ne se cassaient pas et étaient plus maniables.

Romana avait toujours été âpre au gain, Naba, autrefois, le lui reprochait. Cet aspect de son caractère s’était développé pendant ces longues années où, seule avec ses enfants, elle avait craint pour leur avenir. Elle acheta un coffre de métal où elle entassa de la poudre d’or et des cauris, bien sûr, mais aussi des pièces d’or et d’argent qu’elle obtenait de certains traitants, et dont elle enfouit la clé entre ses seins, car elle se méfiait des accès de générosité de Malobali et de sa propension à dépenser des fortunes en alcool de traite ou au jeu de cartes. C’est pour cette raison qu’elle tentait de le détourner de la compagnie de Chacha et aussi de Birame. Mais là, il se mêlait à ses efforts beaucoup de jalousie. Elle détestait le temps que Malobali passait loin d’elle, le plaisir qu’il prenait ailleurs, la liberté dont il jouissait. Elle aurait aimé le garder dans la concession à portée de sa vue comme un de ses enfants et, quand il était là, pour le forcer à s’intéresser à elle, elle ne cessait de le houspiller.

Quand commença la mésentente du couple ? En vérité, dès la nuit de noces, quand Malobali fut contraint de donner plus qu’il ne possédait. Bientôt tout devint sujet de querelles. Les Agoudas, dont Malobali trouvait les amusements puérils et guindés, et l’arrogance vis-à-vis des autochtones insupportable ; les Bambaras, que Romana trouvait quant à elle grossiers, dépravés, ennemis du vrai Dieu. Elle haïssait tout particulièrement Birame parce qu’il était musulman et que, à ses yeux, l’islam était une religion meurtrière qui mettait Oyo, son pays natal, à feu et à sang et avait causé la mort injuste de Naba ; les enfants, Eucaristus surtout, car, ayant appris que les missionnaires anglais envoyaient de jeunes Africains à Londres pour devenir prêtres, Romana voulait supplier père Etienne de songer à Eucaristus. Elle voyait déjà son dernier-né vêtu de la longue robe noire, le chapelet reposant sur la hanche comme une arme de Dieu, la croix suspendue autour du cou, tandis que la foule se prosternait devant lui. Or Malobali ne parlait aux garçons que de Ségou, ce repaire du fétichisme, et leur avait donné des noms bambaras qu’il affectait d’utiliser exclusivement.

Pour éviter ces différends suivis de réconciliations plus épuisantes encore, Malobali, qui cependant avait toujours haï l’effort, se plongea dans son commerce. Peu à peu, ses seules conversations avec Romana eurent trait à la mesure de l’huile de palme, à son conditionnement, à sa vente avec profit, à l’élimination de tel ou tel concurrent. Le pis, c’est que les lunes se succédaient et que Romana n’enfantait pas. Elle qui avait mis au monde quatre fils ! Son corps lui faisait l’effet d’un champ trop longtemps laissé en jachère et qui ne peut plus nourrir la semence.

Dans son angoisse, Romana alla trouver un babalawo. L’homme était originaire de Kétu et on en disait le plus grand bien parmi les Nagos de Ouidah. Il était assis sur sa natte, avec devant lui les instruments de divination, les seize noix de palme, la chaîne sacrée et la poudre. Il planta son regard étincelant dans le sien, la forçant à réciter les paroles rituelles :

Ifa est le maître de ce jour,

Ifa est le maître de demain,

Ifa est le maître du jour qui suit demain.

À Ifa appartiennent les quatre jours

Créés par Oosa3 sur la terre.

Puis il lança ses noix de palme sur le plateau divinatoire de bois, décoré sur le pourtour de dessins triangulaires et d’une image d’Eschu le messager. Le cœur de Romana battait à tout rompre. Mais l’homme d’Ifa la rassura, récitant un long et obscur poème qui se termina par ce mot : Olubuunmi4.

Quand Malobali reprit-il le chemin de la maison de Modupé qui, de son côté, confortée par les prédictions de son babalawo, attendait patiemment son retour ? Quand commença-t-il de la considérer comme sa seule et véritable épouse ? Non, cette cérémonie dans l’église de Ouidah ne signifiait rien. Puisque les cadeaux n’avaient pas circulé. Puisque les dieux et les ancêtres n’avaient pas été sollicités, apaisés, invités à offrir leur protection. Puisque le chœur n’avait pas chanté la bénédiction traditionnelle.

Que ce mariage soit heureux !

Qu’il en sorte pieds et mains !

Que dure le feu de cette union !

Ségou ! Ségou ! Il fallait retourner à Ségou ! Pourquoi s’attarder parmi des étrangers ? Près d’une femme qui l’épuisait, mais qui n’enfantait pas ? Que se passait-il à Ségou ?

Sûrement le règne du Mansa Da Monzon se poursuivait en grandeur et en victoire. Que n’était-il là pour vivre ces grandes heures ? Ah, poser la tête sur les genoux de Nya !

« Mère, tes cheveux ont blanchi en mon absence. Je n’ai pas vu ces rides se dessiner autour de ta bouche et je te retrouve plus frêle et vulnérable que dans mon souvenir. Mère, me pardonneras-tu mes errances ? »

Malobali fit part à Modupé de ses projets :

— Je ne sais pas très bien comment arriver jusque-là. Je dois prendre conseil des commerçants haoussas, car ces gens-là connaissent toutes les routes…

Les yeux de Modupé s’emplirent de larmes :

— Est-ce que je peux parler de tout cela à ma mère ?

Malobali la serra contre lui. Il était conscient de tous les sacrifices qu’elle consentait pour lui. Si la majorité des Agoudas, bien que catholiques, avaient deux ou trois femmes, il savait que cela lui était interdit, car Romana ne l’accepterait jamais. Aussi, malgré les cadeaux dont il comblait sa famille, il n’avait jamais pu célébrer son mariage avec Modupé. Elle souffrait, il le savait, de cette humiliation, de cette situation fausse. Il fit doucement :

— Nous célébrerons notre mariage à Ségou, parmi les miens. Ensuite, ma famille chargera une caravane de présents destinés aux tiens. Tu la vois entrer dans Ouidah ? Les gens sortiront de chez eux et s’exclameront : « Mais d’où viennent-ils, ceux-là ? Et qui cherchent-ils ? »

À force, il parvint à lui arracher un sourire. Oui, sans tarder, il fallait mettre ce plan à exécution. Birame, lui aussi, en avait assez de cette vie en terre lointaine. Il se joindrait, c’était certain, à tout projet de retour au pays natal.

 

La maison de Romana avait subi d’importantes modifications. Malobali avait fait édifier dans la cour un bâtiment aux murs de terre qui, d’un côté, tenait lieu d’entrepôt aux tonneaux d’huile de palme en attendant le passage des navires marchands ; de l’autre, de boutique avec des balances et des poids français qui servaient à peser les jarres apportées par les détaillants. Toute la matinée, c’était une rumeur, un babillage de femmes, méfiantes devant les appareils de mesure des Blancs et qui toujours s’estimaient lésées, menaçant de se plaindre au roi Guézo lui-même. Eucaristus, qui à présent maîtrisait parfaitement l’écriture, tenait un livre de comptes, assis à une table couverte d’encriers, de plumes de diverses couleurs, de cachets de cire. Sa jeune figure, sérieuse et compassée, les dessins cabalistiques qu’il traçait sur le papier intimidaient tout le monde, et sous tous les toits on parlait de lui comme d’un prodige. La tonnellerie elle-même avait été bâtie sur un terrain adjacent et employait dix ouvriers qui, toute la journée, coupaient, rabotaient, polissaient, cependant que des esclaves apportaient des troncs d’arbres venus des forêts voisines.

Mais, quand Malobali arriva chez lui, tout était tranquille, car il était fort tard. Flottait seulement ce parfum âpre de l’huile de palme mêlé à celui des bois fraîchement coupés qui s’attachait à tous les objets de la concession. Il entra dans la chambre à coucher et Romana nota avec bonheur qu’il n’était pas saoul. Il bourra sa pipe de tabac de Bahia, la ficha entre ses dents, mais ne l’alluma pas, car il savait que Romana en détestait l’odeur. Et celle-ci, qui en était réduite à se contenter de miettes, se réjouit de cette apparente attention. Puis, il fit gravement :

— Iya, je crois que je vais aller à Abomey…

Elle répéta avec incrédulité :

— À Abomey ? Qu’est-ce que tu as à y faire ?

Malobali avait tout préparé et fit avec conviction :

— Écoute, je veux posséder ma propre palmeraie. Je veux que mes propres esclaves montent cueillir les régimes et extraient l’huile. Cela sera plus rentable pour nous que de l’acheter à des détaillants…

Romana demeura un instant silencieuse, puis reprit :

— Extraire l’huile de palme est un travail de femmes libres dont certaines appartiennent à de puissantes familles fons. Par exemple, une des femmes du yovogan Dagba… Crois-tu qu’elles te laisseront faire ?

— Voilà pourquoi je dois demander audience au roi lui-même…

Romana soupira :

— Malobali… [Car il lui avait interdit de l’appeler Samuel.] Tu es un étranger, ne l’oublie pas !

Malobali balaya l’objection :

— Oui, mais je suis marié à une Agouda et le roi Guézo les adore. Et puis, étranger, étranger ! Est-ce que les Portugais, les Brésiliens qui font la pluie et le beau temps par ici ne sont pas des étrangers ?

Si elle avait rétorqué : « Oui, mais ce sont des Blancs ! » il serait entré en fureur. Alors elle ne dit rien et conclut sans entrain :

— Si tu crois bien faire…

Il fit mine de se lever et elle ne put s’empêcher de murmurer :

— Tu ne restes pas avec moi ?

Malobali songea rapidement que s’il voulait apaiser tous ses soupçons et avoir les mains libres pour préparer son départ, il valait mieux la combler sexuellement. Il s’approcha d’elle et alors il s’aperçut qu’elle s’était frotté le corps d’une crème parfumée que vendaient les Haoussas. Cela lui fit pitié et son émotion lui donna l’illusion du désir.

Que Romana n’avait-elle accepté sa condition de femme ! Que ne s’était-elle laissé conduire au lieu de prétendre le guider, lui imposer un mode de vie qu’il haïssait ! C’était poignant de passer ainsi à côté du bonheur !

Romana, quant à elle, expliquait à sa manière les difficultés survenues entre Malobali et elle. Naba, c’était Naba. Si doux et tolérant de son vivant, il ne supportait pas de voir sa veuve dans les bras de son frère. Malobali avait beau lui répéter que c’était la coutume en pays bambara, que Nya, sa mère, à la mort de Dousika, avait été donnée à son frère cadet Diémogo pour le plus grand bien de la communauté, Romana croyait flairer en tout cela comme un parfum d’inceste. Aussi, s’abîmait-elle en prières, décorant de bouquets l’autel de l’église, chantant avec passion : « Pitié, Seigneur ! »

En un mot, elle était encore plus torturée après son mariage qu’avant. Comme elle ne cessait de maigrir, les matrones de Ouidah pinçaient les lèvres. Les ancêtres avaient leur raison de ne pas favoriser ce mariage, et le Dieu des chrétiens, qui l’avait béni, l’apprendrait bientôt à ses dépens. Cette nuit-là, pour une fois apaisée, elle caressa le bras de Malobali et souffla :

— Pour obtenir une audience auprès de Guézo, il te faudra lui offrir des cadeaux très coûteux, surtout qu’il n’aime que les choses des Blancs. Demain, je vais ouvrir le coffre et tu prendras ce que tu voudras…

Ces phrases destinées à lui plaire et à lui marquer de la soumission irritèrent Malobali. N’est-ce pas lui qui aurait dû dire : « Iya, demain j’ouvrirai le coffre, car j’ai de grosses dépenses à faire ? » N’est-ce pas ainsi que cela se passait entre Nya et Dousika lors des cérémonies importantes de la famille ? Il ramassa ses vêtements dans l’ombre et se leva. Elle supplia :

— Où vas-tu ?

Sans répondre, il sortit.

Une fois dans la cour, il alluma sa pipe et aspira profondément la fumée. La nuit était douce. Un croissant de lune sans force se dissimulait derrière les branches d’un fromager. Fallait-il partir ? Laisser derrière soi les enfants de Naba, c’est-à-dire les siens, affublés de noms d’emprunt, élevés dans l’ignorance de leurs traditions et de leur langue, adorant une idole étrangère ? N’était-ce pas là un crime dont il devrait répondre devant la famille ? Comment s’en expliquer devant le clan ? Comment soutenir le regard de Nya apprenant qu’il avait retrouvé les fils de Naba et ne les avait pas ramenés à Ségou ?

Malobali s’efforçait de faire taire sa conscience, se persuadant que la prudence lui interdisait une telle entreprise, quand Eucaristus surgit de l’ombre. Cela signifiait que l’enfant avait guetté son retour, laissant sa porte entrebâillée. Des trois garçons, c’était le plus attaché à lui, le plus sensible, le plus meurtri par l’absence du père. Eucaristus pria :

— Raconte-moi une histoire…

Malobali caressa la tête ronde et fit tendrement :

— Bon, écoute ! Un homme et son fils étaient en train de manger. Un étranger affamé arriva. Ils l’invitèrent donc à partager leur repas. L’étranger s’assit et prit une énorme poignée de nourriture. Alors l’enfant s’écria : « Baba, tu as vu comme cet étranger prend une grosse bouchée ? » Le père le blâma et lui dit : « Tais-toi. Est-ce qu’il t’a dit qu’il va la manger pour en reprendre une autre ? » À ton avis, qui a chassé l’étranger du repas, le fils ou le père ?

Eucaristus, qui connaissait la réponse, ne manqua pourtant pas de feindre l’ignorance, puis il interrogea :

— Qu’est-ce que je suis : un Agouda, un Yoruba ou un Bambara ?

Malobali le serra contre lui :

— Les fils n’appartiennent jamais qu’à leur père. Tu es un Bambara. Un jour, tu viendras à Ségou. Tu n’as jamais vu de ville comme celle-là. Les villes par ici sont des créations des Blancs. Elles sont nées du trafic de la chair des hommes. Elles ne sont que de vastes entrepôts. Mais Ségou ! Ségou est entourée de murailles. C’est comme une femme que tu ne peux posséder que par violence…

Eucaristus écoutait et son imagination s’enflammait. Non, il ne voulait pas de l’avenir que lui préparait sa mère. Il ne voulait pas devenir un prêtre, un homme sans épouses. Il voulait que les jeunes filles, faisant tinter les grelots de leurs chevilles, s’exclament en chœur, pleines d’admiration et d’effroi devant lui comme les chasseurs yorubas devant le léopard :

Prince, prince, géant de ceux de ton espèce

Ton étreinte donne la mort

Tu joues et tu tues

Tu déchires les cœurs

La mort qui vient de toi est douce et rapide.

Un nuage passa devant le croissant de lune et pendant un instant le ciel fut noir. Par bouffées arrivait l’odeur de la mer, dominant celle des orangers qui poussaient à profusion dans les concessions. Malobali soupira. Il allait partir, sa décision était prise. Pourtant, au moment de quitter Romana, il imaginait sa vie sans elle et s’en désolait. Modupé comblerait-elle le vide de son absence ?

Eucaristus sentait que Malobali s’était en pensée éloigné de lui et voulait encore entendre parler de Ségou. Aussi pria-t-il :

— Parle-moi du jour de ta naissance et de ce Blanc à la porte de la ville…

— Tu as déjà entendu cela cent fois…

L’enfant eut une moue câline :

— Peut-être, mais tu ne m’as jamais dit si ta mère elle-même a pris cela pour un mauvais présage ?

— Ma mère ?

Malobali se leva. Il n’avait pas loin de trente ans à présent. Il avait bourlingué, vu le monde, serré des femmes dans ses bras. Et pourtant la douleur était là, intacte. Les paroles de Nya résonnaient encore à ses oreilles : « Je suis ta mère puisque je suis la femme de ton père et puisque je t’aime. Mais ce n’est pas moi qui t’ai porté dans mon ventre… »

Où était-elle, celle qui l’avait ainsi abandonné ? Mère absente ! Marâtre ! Sais-tu que tu m’as condamné à errer sans fin à ta recherche ?

1- Personnages du folklore brésilien.

2- Fête de la moisson au Brésil.

3- Oosa, ou Oosala, Eshu : dieux du panthéon yoruba.

4- « Dieu (te) comblera », en yoruba.