Le chagrin de Nya depuis le départ de son fils aîné faisait peine à voir. Pour le suivre par l’esprit et prévenir les dangers qu’il pourrait rencontrer dans cette terre inconnue et impie, Nya entretenait dans la concession d’innombrables féticheurs. Certains ne faisaient que sacrifier de la volaille pour apaiser les boli de la famille, en particulier le boli individuel de Tiékoro qu’elle abritait dans le vestibule de sa case, au milieu d’épis de maïs et de calebasses de lait. D’autres, du matin au soir, lançaient en l’air des cauris et des noix de kola dont ils observaient la position, une fois retombés sur le sol.
En eux-mêmes, les gens la blâmaient. Après tout, elle était mère de neuf enfants dont cinq fils. Pourquoi perdre la tête parce qu’un d’entre eux était au loin ? Qu’aurait-elle fait si la mort le lui avait arraché ? Si, comme un fruit vert qui tombe avant le fruit mûr, il était parti avant elle ? Ne lui restait-il pas une case pleine de rires, de têtes rondes et d’affectueuses bagarres ?
Nya avait parfaitement conscience de ce que son entourage pensait d’elle. Elle savait que sa conduite pouvait paraître déraisonnable. C’est que l’on ignorait la place de Tiékoro dans sa vie. Il n’était pas simplement un premier-né. Il était le signe, le rappel de l’amour qui l’avait liée à Dousika. Elle l’avait conçu la nuit même de ses noces.
Sa famille résidait à Farako, de l’autre côté du Joliba. Quand les Diarra avaient usurpé le trône, il n’avait plus été sain pour les Coulibali de demeurer dans les murs de Ségou. Alors son grand-père et ses frères, réunissant leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves et leurs captifs, étaient allés s’installer sur d’autres terres du clan laissées en jachère depuis des années et qui, à présent, se peuplaient de tiékala1. C’est là que Bouba Kalé, le diély du père de Dousika, s’était présenté chez son père. Ce dernier avait hésité, étant donné les liens particuliers qui unissaient les Diarra et les Traoré. Puis, pensant à tant de coudées de terre, tant d’or et tant d’esclaves, il s’était laissé fléchir. Selon la tradition, elle n’avait jamais vu Dousika avant leur mariage et même avant le moment où on l’avait conduite dans sa case. C’était la nuit. Sa mère l’avait rassurée : les féticheurs avaient été formels, ce serait un bon mariage, un mariage fécond. Néanmoins, elle avait peur. Peur de cet inconnu qui soudain aurait droit de vie et de mort sur elle, qui la posséderait comme ses champs de mil. Dousika était entré. Elle avait entendu son pas hésitant dans le vestibule. Puis, il était apparu près d’elle, s’éclairant d’une branche enflammée. Seul son visage se détachait de l’ombre. Il souriait d’un sourire embarrassé, timide, qui soulignait la douceur de sa physionomie. Instinctivement, elle avait remercié les dieux :
— Ah, il est beau et il n’est pas fanfaron…
Il était assis à côté d’elle, qui détournait son regard. Ils n’avaient rien trouvé à se dire pendant quelques instants et, brusquement, la branche achevant de se consumer en lui mordant les doigts, il avait eu un petit cri de douleur. Ensuite, elle avait vainement essayé de se rappeler les recommandations des sœurs de sa mère : pas de cris, de plaintes, de gémissements intempestifs. Le plaisir, comme la douleur, se souffre en silence. Les avait-elle respectées ?
Au matin, les griottes, chargées de veiller à la bonne consommation du mariage et à la virginité de l’épouse, avaient exhibé le pagne de coton rougi de sang neuf. Neuf mois plus tard, jour pour jour, Tiékoro était né. Aussi, à chaque fois qu’il se trouvait devant elle, c’était cette nuit-là qu’elle revivait. Ce torrent d’émotions, de sensations inconnues et incontrôlables, ce vertige, cette paix, cette douleur. Oui, elle avait conçu neuf fois, enfanté neuf fois. Pourtant seule comptait cette première expérience !
Oubliant que c’était Tiékoro lui-même qui avait demandé ce départ, elle en rendait Dousika responsable et cela ajoutait à son ressentiment. Non seulement il la bafouait en affichant son amour pour une concubine, mais encore il la séparait de son fils favori. Et elle se réjouissait de le voir vieilli, sombre, taciturne, comme frappé à mort par sa brouille avec le Mansa. Par moments, son amour pour lui reprenait le dessus. Mais elle le surprenait à regarder Sira comme il l’avait regardée autrefois, et tout recommençait.
Pourtant le chagrin qu’éprouvait Nya du départ de Tiékoro n’égalait pas celui de Naba. Naba avait grandi à l’ombre de son aîné. Il avait appris à marcher en s’agrippant à ses jambes, à se battre en cognant par jeu sur sa poitrine, à danser en le regardant évoluer le soir au milieu d’un cercle d’admiratrices. Son absence le laissait comme orphelin et il éprouvait constamment ce sentiment d’injustice que cause la mort d’un être cher. Pour combler ce vide, il s’était raccroché à Tiéfolo, fils aîné de Diémogo, le cadet de son père.
Malgré son jeune âge, Tiéfolo était un des karamoko2 les plus connus de Ségou et de la région. On avait entendu parler de lui jusqu’à Banankoro au nord et à Sidabugu au sud. À dix ans, il avait disparu dans la brousse. Ses parents le croyaient mort, sa mère le pleurait déjà quand il avait réapparu, la dépouille d’un lion sur les épaules. Alors le grand Kéménani, grand maître chasseur gow3, l’avait pris sous sa protection. Non seulement il lui avait communiqué le secret des plantes toxiques qui paralysent le gibier et empêchent sa fuite, mais encore il avait partagé avec lui son boli personnel, qu’il nourrissait avec des cœurs d’antilopes. Du même coup, il lui avait révélé les prières, les incantations et les sacrifices qui permettent toujours à l’homme de sortir victorieux de ses rencontres avec l’animal. Tout d’abord Naba avait éprouvé une certaine répugnance pour la chasse, car Tiékoro lui avait communiqué son horreur du sang. Puis il s’était pris au jeu. Pourtant à présent encore, à chaque fois que la bête ployait le genou avant de s’affaisser, en jetant à son bourreau un regard de totale incompréhension, il frissonnait. Alors il se précipitait vers elle et soufflait passionnément à son oreille les phrases rituelles destinées à se faire pardonner.
Il trouva Tiéfolo occupé à se préparer un poison. Il faisait cuire sur un feu de braises très doux un mélange d’ouabaïne4, de têtes de serpents, de queues de scorpions, de sang menstruel et d’une substance qu’il tirait de la sève du palmier rônier. Naba prit bien garde de ne pas le déranger à ce moment, car les incantations qu’il murmurait ajoutaient à la force mortelle du produit. Comme tous les chasseurs, Tiéfolo allait le torse nu abondamment couvert de gris-gris et portait pour tout vêtement un cache-sexe fait d’un assemblage de peaux d’animaux qu’il avait tués. De la crinière du lion qu’il avait su vaincre à dix ans, il s’était fait une sorte de ceinture dont il nouait les extrémités sur ses hanches. Quand il eut fini ses préparatifs, il invita Naba à venir vers lui, tout en commençant d’enduire délicatement ses flèches :
— Des lions ont dévoré une partie du troupeau des Peuls près de Masala, il faudra que nous allions leur donner une leçon, car les Peuls n’ont rien pu contre eux…
Naba crut avoir mal compris, puis la lumière se fit jour en lui et il interrogea d’un ton incrédule :
— Tu veux dire que tu m’emmèneras avec toi ?
Pour toute réponse, Tiéfolo eut un sourire. Naba l’avait souvent accompagné dans des chasses à l’antilope, au phacochère, au buffle sauvage. Mais la chasse au lion, la chasse au prince de la savane pelée dont sa robe a la couleur et ses yeux l’éclat, est une chasse réservée aux maître gow et à leurs élèves, les karamoko. Pas de mâles au cœur mou sur leurs traces ! Il faut de l’endurance pour suivre le lion parfois pendant des jours entiers, de la subtilité pour déjouer ses ruses et quelle bravoure pour ne pas fuir en débandade quand il pousse ses rugissements qui résonnent jusqu’au fond des entrailles ! Alors la terre tremble et des nuages de poussière s’élèvent ! Les villageois apeurés se barricadent de leur mieux dans leurs cases. Le lion crie : « Le seigneur a faim. Garez-vous ! »
Naba ne put contenir son impatience. Il balbutia :
— Quand partons-nous ?
— Pas tout de suite, petit frère. Il faut d’abord se préparer… Tu vas m’accompagner chez le maître chasseur Kéménani…
Tiéfolo était beau. Tiéfolo était brave. Marcher à son côté dans les rues de Ségou était goûter aux plaisirs des vainqueurs. Les tondyons, de retour du sac de quelque ville, chargés de butin, n’étaient pas traités autrement. Les femmes sortaient sur le pas des portes. Les hommes le hélaient et les diély frappant leurs tamani déclamaient ses louanges, rappelant surtout la fameuse chasse au lion à l’arc de son enfance :
Le lion jaune au reflet fauve
Le lion qui délaissant les biens des hommes
Se repaît de ce qui vit en liberté
Corps à corps, Tiéfolo de Ségou
Au plus fort de sa chasse, c’était encore un enfant
Tiéfolo Traoré…
Naba s’enivrait de ces vapeurs d’adulation. Pour l’instant, elle s’adressait à un autre. Bientôt pourtant, elle s’adresserait à lui. Lui aussi reviendrait victorieux de la brousse, un lion en travers des épaules. Alors on l’appellerait karamoko. Il jetterait son lion dans la cour principale du palais du Mansa, ce Mansa qui avait humilié son père, pour rappeler à son souvenir la descendance de Dousika. Il rêvait du jour où, accompagné de Tiéfolo, il se présenterait aux grands maîtres de la confrérie des chasseurs avec dix noix de kola rouges, deux coqs, une poule et du dolo afin de les offrir aux génies de la chasse Sanéné et Kontoro. Oui, un jour, Ségou parlerait de lui.
Dans les cours de la concession de Kéménani, descendant en ligne directe de l’ancêtre gow, prénommé Kourouyoré, se pressaient tous les maîtres chasseurs venus des différents coins du royaume. Car les lions multipliaient leurs attaques et s’amusaient même à déchiqueter des bergers. Les esclaves leur servaient des calebasses de bouillie de mil pendant qu’ils attendaient l’issue des sacrifices. Kéménani avait passé la nuit à s’entretenir avec les grands forgerons-féticheurs, en particulier avec Koumaré qui avait dit que la chasse ne serait pas bonne. Les génies de la brousse étaient irrités et risquaient de manifester leur colère en frappant quelqu’un. Aussi tout le monde attendait. Tiéfolo haussa les épaules. Qu’est-ce que cela signifiait, que la chasse ne serait pas bonne ?
Dépité, il s’assit dans un coin avec Naba et quelques autres jeunes chasseurs parmi lesquels on comptait cependant des karamoko, car ils avaient déjà abattu du gibier à poil, fort mécontents de l’attente qu’on leur imposait. L’un d’entre eux, Masakoulou, était le fils aîné de Samaké. Il fit avec exaspération :
— Koumaré, toujours Koumaré. Celui qui n’entend qu’une voix n’entend qu’une parole. Pourquoi ne pas faire parler un autre féticheur ?
Tiéfolo soupira :
— C’est bien mon avis. Le malheur, c’est que personne ne nous demande jamais ce que nous pensons.
Tiéfolo exprimait là un sentiment auquel les jeunes donnaient rarement voix, habitués qu’ils étaient à une obéissance absolue. Mais un vent de révolte soufflait sur eux qui les surprenait eux-mêmes. Masakoulou continua :
— Il y a Fané qui est lui aussi un des maîtres du Komo…
Il y eut un silence, puis les jeunes gens se regardèrent comme si cette dernière phrase avait suivi le même cheminement dans leurs esprits. Ce fut Tiéfolo qui murmura :
— Peux-tu nous conduire à lui ?
Le milieu du jour est le moment où la brousse vit intensément. On croit que le soleil l’ayant déjà beaucoup échauffée, elle commence de s’assoupir. Au contraire. Chaque brin d’herbe, chaque insecte qu’il cache, chaque arbuste, chaque animal s’interpelle et l’air, qui semble immobile, vibre en réalité d’une multitude de cris. Voilà pourquoi pour l’homme, c’est l’heure des hallucinations, des mirages, l’heure la plus dure.
La troupe des jeunes gens, Tiéfolo et Masakoulou en tête, marchait depuis le matin. Sans s’arrêter, ils avaient traversé Dugukuna, un village de guerriers et quelques villages de captifs car Tiéfolo, qui s’était spontanément institué chef de cette expédition, estimait qu’il fallait gagner Sorotomo pour la nuit afin que le jour suivant, en quelques heures, on atteigne la région de Masala. Ils suivaient le cours du fleuve, avançant presque dans son lit. Là, la végétation était assez dense. Outre d’énormes graminées, des fromagers, des cailcédrats et, bien sûr, des balanzas et des karités. Personne en vue. Pas une femme accroupie au bord de l’eau. Pas un pêcheur somono dans sa barque. Pas une case bozo faite d’une mosaïque de nattes. La chaleur comme un linge brûlant collé aux lèvres. Brusquement Masakoulou s’arrêta :
— J’ai faim. Si on mangeait ?
Et sans attendre de réponse, il s’assit et tira des provisions de son sac en peau de chèvre. Tous les autres l’imitèrent, Naba le premier.
Tiéfolo en conçut de l’humeur et fit avec irritation :
— Continuons jusqu’à Konodimini. Là, nous pourrons nous procurer de la nourriture, car il vaut mieux garder nos provisions pour demain, la journée sera rude.
Masakoulou mordit dans un poisson séché :
— Tiéfolo, ce n’est pas parce que dans le temps tu as tué un lion malade que tu dois nous commander tous. Avoue-le maintenant, il était malade, ce lion ? Il traînait la patte ?
Tout le monde s’esclaffa, même Naba. Ce n’était qu’une plaisanterie comme en font entre eux les garçons du même groupe d’âge. Pourtant Tiéfolo crut percevoir une lueur mauvaise dans le regard de Masakoulou qui témoignait d’un réel désir de le blesser. Ce qui l’irritait encore, c’est que Masakoulou semblait prendre Naba sous sa protection, en lui témoignant d’une familiarité qui ne pouvait que griser ce tout jeune homme. Quel jeu jouait-il ? Tiéfolo s’en voulait de n’avoir pas tenu compte de la haine qui existait entre les Samaké et la famille Traoré. Un moment, cette pensée lui avait bien traversé l’esprit, puis il l’avait écartée. Les fils doivent-ils absolument épouser les querelles des pères ? Il s’efforça de se calmer, s’éloigna et, dénouant son cache-sexe, se dirigeait vers l’eau quand il entendit à nouveau la voix moqueuse de Masakoulou :
— J’en ai vu de plus grosse…
Les rires fusèrent. C’en était trop. Tiéfolo revint sur ses pas. D’un bond, il fut sur Masakoulou. D’une main, il le prit à la gorge. De l’autre, il lui martela le visage.
La mêlée fut terrible. D’abord les garçons se bornèrent à faire cercle autour de Tiéfolo et Masakoulou, en les excitant de la voix, comme il est d’usage. Puis voyant le tour que prenait le combat, le caractère vicieux des coups que chacun se portait, ils se décidèrent à intervenir. Ils les séparèrent à grand-peine, Masakoulou, le visage en sang, hurlait :
— Mon père me l’a bien dit : là où il y a un Traoré, pas de paix, pas d’entente. Toujours, toujours le besoin de dominer.
Les autres garçons n’étaient pas loin d’être de cet avis. Pourquoi Tiéfolo avait-il réagi si violemment à une plaisanterie innocente ? Sans doute croyait-il que son pénis égalait celui de l’éléphant ou celui du buffle du fleuve Bagoé ? Pourtant l’essentiel était à présent de faire la paix entre les deux adversaires afin que l’expédition ne s’en ressente pas. Entre eux, les garçons chuchotaient :
— Forçons-les à faire le pacte du dyo5…
— Ils n’accepteront jamais…
Tant bien que mal, la troupe reprit sa route. À présent, elle s’écartait du fleuve. Le sol se recouvrait d’une croûte fendillée par endroits d’où s’élevait une sorte de vapeur brûlante aux chevilles. On croyait apercevoir les cases de paille et les abris des Peuls nomades. Ce n’était qu’effet de chaleur. De grands oiseaux noirs volaient bas et fonçaient soudain sur des proies invisibles. Trois serpents verts filèrent sous les pas du garçon qui venait en tête, car Tiéfolo traînait à l’arrière pour bien montrer qu’il se désintéressait de tout. Brusquement un troupeau de bœufs surgit flanqué de bergers en tablier de cuir sous leurs chapeaux en entonnoir. Ces derniers semblaient terrifiés. Oui, ils avaient entendu parler de lions, mais aussi d’hommes qui incendiaient les villages, violaient et tuaient les femmes et emmenaient les hommes.
— Où cela ?
Les bergers peuls n’en savaient rien. Les jeunes chasseurs se regardèrent avec désarroi. Une même pensée flottait dans les esprits que personne n’osait formuler. Fallait-il continuer ? Fallait-il retourner à Ségou ? En ces heures d’indécision, toute communauté a besoin d’un chef. Tiéfolo se tenait en retrait, mâchonnant quelques tiges sèches, apparemment plongé dans la contemplation du pelage des bêtes. Comme angoissés, tous les regards se tournaient vers lui ; il les soutint avec une sorte d’arrogance, puis, sans mot dire, contournant le groupe, il en reprit la tête. Ils arrivèrent enfin à Sorotomo.
Quelles harmonies inimitables que celles des pilons dans les mortiers, des voix des jeunes filles s’exhortant au travail et des rires des enfants guettant le lever de la lune avant de s’endormir ! Dans la grisaille de la nuit naissante, Sorotomo apparut comme une terre d’accueil avec ses cases, troupeau tranquille, pressées au flanc du balanza central. Justement, les hommes tenaient conseil. Le chef accueillit les jeunes chasseurs courtoisement, mais c’était visiblement un homme effrayé. Oui, il avait entendu parler de ces lions qui avaient dévoré des troupeaux. Pourtant, ce n’était certainement pas à ce sujet qu’il s’apprêtait à envoyer une délégation au Mansa. Des hommes attaquaient les villages, mettaient le feu aux cases, tuaient les femmes et les enfants, emmenaient les mâles. Des hommes ? À quel peuple appartenaient-ils ? D’où venaient-ils ? Savaient-ils à qui ils avaient affaire ? Ségou avait réduit tous ses ennemis et contrôlait la région. Elle écrasait les velléités de révolte des Peuls du Macina. Elle terrifiait les Bambaras du Kaarta. Qui pouvaient bien être ces hommes ? Les villageois n’en savaient rien. Les morts n’avaient pu le révéler, ni les captifs. Pourtant, des calebasses de to servies avec une sauce aux feuilles de baobab et du sibala6 apaisèrent la faim et pour un temps l’inquiétude. Dans la case de passage, offerte par le chef, tout le monde s’endormit. Sauf Tiéfolo.
Quand il repassait les événements des derniers jours dans sa tête, il avait l’impression qu’un autre, glissé à l’intérieur de sa peau, avait pensé, agi, parlé pour lui. De sa vie, il n’avait jamais désobéi à un aîné. Or qu’avait-il fait sinon mettre en doute la parole de Kéménani, un grand maître chasseur, et de Koumaré, un grand maître du Komo ? Son audace le terrifiait. Quel esprit l’avait possédé et dans quel but ? Et il avait entraîné un cadet dans l’aventure ! Il n’y avait qu’une chose à faire : retourner à Ségou Il se leva, enjamba précautionneusement les corps de ses camarades jusqu’à la natte de Masakoulou, endormi près de la porte :
— Masakoulou, réveille-toi…
Les deux garçons sortirent. Seuls bruits à présent, le halètement des esprits, jouissant enfin librement de ce monde qu’ils ne se consolent pas d’avoir quitté, le frottement soyeux des ailes des chauves-souris. Tiéfolo s’efforça de faire taire ses terreurs et souffla :
— Écoute, il faut retourner à Ségou. Nous devons persuader les autres…
Masakoulou recula d’un pas. Dans la nuit, il paraissait immense, le visage déformé comme s’il portait un masque, habité par un esprit inconnu. Il dit froidement et sa voix elle-même était autre, sèche, craquante comme des brindilles au feu :
— Tu sais mon nom ? Tu sais ce que Samaké veut dire ? Homme-éléphant, enfant de l’éléphant, fils de l’éléphant et tu viens me parler de retraite ? Ah, c’est vrai, tu es le fils d’un charognard.
L’injure était grave, tellement grave, Tiéfolo le comprit, que si Masakoulou l’avait prononcée, c’est qu’il n’était pas lui-même non plus. Un autre s’était glissé à l’intérieur de sa peau pour penser, agir, parler à sa place. Tiéfolo s’interrogea. L’un d’eux avait-il commis l’acte sexuel avant le départ ? Ou avait-il irrité les ancêtres protecteurs des chasseurs par un acte plus abominable encore ? Non, c’était un esprit qui se jouait d’eux. Mais pourquoi ? Tiéfolo tenta de se rappeler quelque formule rituelle destinée à conjurer le sort. Dans son trouble, il n’en trouva aucune.
Le malheur est comme l’enfant dans le ventre de sa mère. Rien ne peut arrêter sa naissance. Il gagne secrètement en force et en vigueur. Le réseau de ses veines et de ses artères se dessine. Puis il apparaît au jour dans un déluge de sang, d’eaux usées et de souillures.