Allongée sur une natte sur le balcon de sa maison, à Gorée, la signare Anne Pépin s’ennuyait. Elle s’ennuyait depuis dix ans, depuis le retour en France de son amant le chevalier de Boufflers qui avait été gouverneur de l’île. Il avait amassé suffisamment d’argent pour pouvoir épouser sa belle amie, la comtesse de Sabran, et cette ingratitude ôtait encore à Anne le sommeil. Elle ne pouvait oublier que, pendant quelques mois, elle avait tenu le haut du pavé, donné des fêtes, des bals masqués, des spectacles de théâtre comme à la cour du roi de France. À présent tout était fini. Elle se retrouvait abandonnée sur ce bloc de basalte, fiché au large de la presqu’île du cap Vert, seul établissement français avec le comptoir de Saint-Louis sur le continent africain à l’embouchure du fleuve Sénégal.
Tout allait de mal en pis depuis quelques années. On ne comprenait rien à ce qui se passait en France. Il y avait eu en 1789 la Révolution et puis on avait proclamé la République. Dès lors, les ordres contradictoires se succédaient. Abolition de la traite et du commerce des esclaves. Rétablissement de la traite. Ajoutez à cela les attaques des Anglais, rivaux commerciaux des Français.
Dieu merci, cela ne ralentissait pas les affaires. Sous prétexte de ravitaillement en eau ou de réparations urgentes, les bateaux de toutes nationalités venaient en rade et continuaient d’échanger leur marchandises contre des esclaves.
Anne Pépin avait trente-cinq ans, mais en avouait vingt-cinq, comme si elle voulait arrêter sa vie à la date du départ du chevalier de Boufflers. Elle avait été et était encore d’une grande beauté. Un officier, poète à ses heures, qui l’avait courtisée en vain disait qu’elle mariait la subtile distinction de l’Europe à l’impétueuse sensualité de l’Afrique, car si elle était fille de Jean Pépin, chirurgien attaché au fort de Gorée, sa mère était une négresse ouoloff dont il s’était épris. Elle avait le teint assez foncé, mais de longs cheveux soyeux d’un brun à reflets fauves qui, dénoués, atteignaient la base de son dos. Le plus extraordinaire cependant, c’était son regard dont on ne savait s’il était bleu ou gris ou vert puisque, selon l’heure et la couleur du jour, il ne cessait de varier. Anne était vêtue comme les autres métisses de Gorée, les signares, nées des amours d’Africaines et d’officiers du fort ou du personnel des diverses compagnies commerciales qui avaient tenté de faire fortune avec les tissus, l’alcool, les armes, les barres de fer et surtout les esclaves, mais qui n’y étaient guère parvenues à cause des malversations des employés. Elle portait une ample jupe bouffante de tissu de soie à carreaux bleus et mauves, filetés de blanc, une blouse de dentelle ajourée, un immense châle jaune soufre, teinte dominante de son mouchoir de tête noué d’une manière provocante afin de laisser libres les boucles de sa nuque.
Anne Pépin n’était pas la seule à s’ennuyer à Gorée. Car il ne s’y passait rien. La vie était rythmée par les allées et venues des navires venus se ravitailler en esclaves. Une ou deux fois par mois, les hommes trompaient l’ennui en organisant des chasses au gros gibier dans les forêts de Rufisque, sur le continent, en jouant aux cartes ou en buvant de l’eau-de-vie. Mais les femmes ! Si elles n’étaient pas dévotes et ne passaient pas le temps en prières, que faire ? Il y avait les amants, bien sûr. Mais faire l’amour n’a jamais rempli les jours ! Anne soupira, se leva et contourna le balcon pour héler un esclave qui lui apporterait une boisson bien fraîche.
Ce fut Jean-Baptiste qui leva la tête vers elle à contrecœur.
Un an auparavant, le frère d’Anne, Nicolas Pépin, avait ramené Jean-Baptiste d’un séjour chez son ami, le gouverneur du fort de Saint-Louis, péniche immobile, ancrée dans le fleuve Sénégal. Le gouverneur l’avait acheté fort cher, à cause de sa belle mine, pour en faire un valet de pied. Hélas ! Jean-Baptiste s’était révélé atteint d’une sorte de langueur dont il ne sortait que pour tenter de se suicider. Nicolas, qui avait vu agir son père Jean Pépin, s’était passionné pour ce mal. Il avait ramené le garçon à l’hôpital de Gorée et, tant bien que mal, il l’avait remis sur pied. Il avait même écrit un petit opuscule, Des manies suicidaires des nègres de la Petite côte, qui lui avait valu quelque crédit. Une fois Jean-Baptiste partiellement guéri, il s’en était désintéressé et l’avait donné à sa sœur qui menait plus grand train que lui, car la concession d’Anne Pépin abritait soixante-huit esclaves. Si Jean-Baptiste levait la tête à contrecœur, c’est qu’il haïssait cette appellation qu’on lui avait donnée après un simulacre de baptême à la chapelle du fort, son véritable nom étant Naba. D’autre part, on le tirait de son occupation favorite, le jardinage. Il s’en alla sans se presser annoncer à deux esclaves qui caquetaient dans le patio, encombré de bougainvillées, que la maîtresse les demandait. L’une d’entre elles, relevant sa large robe froncée, agrémentée de dentelles, s’éloigna en courant.
La population africaine de Gorée se divisait en deux groupes. D’une part, le petit peuple des esclaves domestiques attachés au service des officiers du fort ou des signares et des auxiliaires affectés aux divers travaux dans l’île. D’autre part, le bétail humain croupissant dans les diverses esclaveries. Il n’y avait aucun rapport entre les deux groupes, le premier, baptisé et portant des prénoms chrétiens, ne courant pas le risque d’être vendu. Le second attendant de partir pour les Amériques, masse informe et souffreteuse. Or les esclaves domestiques ne pouvaient oublier la présence des esclaves de traite, dont la condition les révoltait, les émouvait, bref ne les laissait jamais indifférents.
Ils se communiquaient les dates de départ des négriers et le chiffre de leur cargaison. Ils se précipitaient le long du chemin pavé menant à la plage du Castel pour tenter de les voir prendre la mer en direction des Amériques. En même temps, ils s’efforçaient de ne rien trahir, de continuer à servir, à garder les yeux baissés, en disant docilement : « Oui, maître ! Oui, maîtresse ! »
Naba prit la calebasse qu’il était venu chercher dans le patio et retourna vers le jardin.
Le jardin d’Anne Pépin était immense. La terre, comme celle du reste de l’île, y était sèche et sableuse. Heureusement entre le jardin et la mer existait un puits d’eau légèrement saumâtre et Naba avait inventé à lui tout seul un véritable système d’irrigation. Aussi sous sa main poussaient toutes les étranges plantes bonnes à regarder et à manger qu’avaient introduites les navigateurs. Melons, aubergines, citrons, oranges, choux. Naba parlait à ses plantes. Aussitôt que la première tige plissée, surmontée de deux ou trois timides bourgeons vert tendre, sortait de terre, il l’arrosait, retrouvait des mots que sa mère lui adressait quand il était tout petit tandis que toute sa vie à Ségou repassait devant ses yeux. Nya le serrait contre elle.
Allons mon bébé
Allons mon bébé
Qui t’a fait peur ?
L’hyène t’a fait peur
Vite, vite, emportons-le à Koulikoro
À Koulikoro, il y a deux cases
la troisième est une cuisine…
Puis elle l’élevait par trois fois vers l’orient et le couchant. Nya ! Quand il pensait à sa mère, Naba avait les larmes aux yeux. Quel souci sa désobéissance lui avait causé ! Avait-elle pu supporter sa disparition ? Il se rappelait son visage après les cérémonies de circoncision quand il était sorti du bois sacré. Elle chantait fièrement avec les autres femmes :
Une chose nouvelle est arrivée !
Que tous jettent les choses anciennes,
Qu’ils prennent ce qui est neuf.
Parfois aussi, il pensait à Tiékoro, le grand frère bien-aimé. Était-il devenu ce dont il rêvait ? Un lettré ? Était-il toujours à Tombouctou ? Ou alors était-il revenu à Ségou ? Marié ? Père de fils ?
Naba posa délicatement ses tomates dans une large calebasse. Quel fruit extraordinaire que la tomate ! C’est par elle que le dieu Faro féconde les femmes. Elle porte en elle en germe l’embryon, car ses grains sont multiples de sept, chiffre de la gémellité qui est le fondement de l’humain. À Ségou, Nya cultivait à côté de sa case un petit champ de tomates, le champ de Faro, dont elle écrasait les fruits pour les offrir au dieu dans la case aux autels. Aussi chaque fois qu’il récoltait ses tomates, Naba se retrouvait-il tout à côté de sa mère, dans son odeur, dans sa chaleur.
Il se releva et porta la calebasse dans la cuisine où les esclaves avaient recommencé de caqueter. À présent, il devait se rendre au jardin public, créé des années auparavant par Dancourt, un des directeurs de compagnie, car Anne Pépin lui permettait de louer ses services contre une mince rétribution : juste de quoi s’acheter quelques feuilles de tabac et un peu d’eau-de-vie.
Au fil des années, Gorée s’était considérablement développée. Quand les Français l’avaient conquise aux Hollandais qui eux-mêmes l’avaient enlevée aux Portugais, elle ne comptait que deux forts, simples retoutes de pierre de quarante-quatre mètres sur quarante-quatre, armées de sept ou huit canons et entourées d’un rempart crénelé de pierre et de terre. Ils abritaient une centaine de soldats, une vingtaine de commis et d’ouvriers spécialisés et un catéchiste « consolateur des malades » présidant les prières. Puis les Français en avaient fait le siège de la Compagnie du Sénégal qui avait succédé à la Compagnie des Indes Occidentales et donné la priorité à la traite des esclaves qui, si elle n’enrichissait pas les compagnies elles-mêmes, enrichissait les individus car ils truquaient les comptes, établissaient de fausses déclarations d’entrée et de sortie des marchandises, utilisaient de faux poids. Peu à peu, Gorée avait attiré une population venue du continent. Le règlement interdisant dans les comptoirs français la présence des épouses du personnel marié, ce dernier avait noué commerce avec des Africaines et toute une population métisse était née qui elle aussi s’était enrichie du commerce et faisait travailler nombre d’esclaves de case. De belles maisons de pierre à étage s’étaient élevées. D’autres étaient couvertes par des toits de paille ou par des terrasses en planches. Un vaste hôpital avait été édifié ainsi qu’une église où, le dimanche, les signares faisaient assaut d’élégance.
Pour aller de la maison de sa maîtresse au jardin public, Naba devait passer devant l’esclaverie centrale, édifiée par les Hollandais. C’était une forte bâtisse de pierre conçue de manière à décourager toute tentative d’évasion, entourée d’un mur épais de plusieurs pouces et donnant sur la mer par une porte basse et grillagée. C’est ce chemin qui menait aux vaisseaux négriers, venus emplir leurs cales d’un chargement d’hommes. Ce lieu fascinait Naba. Tant de désespoir en un espace si resserré !
L’entrée en était interdite à tout visiteur. Mais à Gorée, Naba passait pour fou. Aussi les gardiens, affranchis armés de fusils ou de « chats à neuf queues », le laissaient-ils circuler librement parmi les esclaves. Il était devenu une silhouette familière avec son grand sac plein de fruits qu’il distribuait aux femmes, aux enfants, tous ceux qui étaient par trop accablés de désespoir. Il gravit prestement l’escalier de pierre de l’esclaverie centrale. Pendant quelques jours, elle avait été vide. Mais la nuit précédente, un navire avait déchargé. Un des gardiens se promenait de long en large sous la véranda, tout faraud parce qu’il possédait un fusil et fumait une pipe de Hollande. En apercevant Naba, il grommella :
— Encore toi !
Puis il s’essuya le front avec un mouchoir flambant neuf de Pondichéry, symbole certain de son statut social, puisqu’il s’agissait d’un article acheté aux commerçants européens.
Sans lui prêter aucune attention, Naba entra à l’intérieur du sinistre bâtiment.
— Ma chère amie, je ne plaisante pas. Il faut vous persuader que la traite sera définitivement abolie !
Anne haussa les épaules :
— Officiellement, par décret. Mais sur le terrain, ce sera autre chose. Car on aura toujours besoin d’esclaves.
Anne et son frère Nicolas avaient certes hérité de leur père une honorable pension. Cependant, comme tous les habitants de Gorée, ils tiraient leur fortune du commerce des esclaves joint à celui des peaux et de la cire qu’ils se procuraient sur le continent.
Isidore Duchâtel insista :
— Croyez-moi, il faut songer à quelque autre source de revenu. Écoutez-moi. On parle à Paris de mettre en valeur le cap Vert et d’y planter du coton égyptien, de l’indigo et aussi de la pommes de terre, des oliviers…
Anne éclata de rire et fit avec dérision :
— Tout cela se terminera comme en Guyane. Un fiasco !
Isidore secoua fermement la tête :
— Pas du tout ! La Guyane était à l’autre bout du monde. Le cap Vert est à deux pas de nous.
Il s’approcha de la fenêtre et désigna le jardin avec ses arbres fruitiers et ses parterres de fleurs multicolores :
— Anne, rappelez-vous que cette île où tant de choses poussent aujourd’hui était inhabitée et chauve comme un œuf. Au cap Vert, la France envisage d’envoyer des ingénieurs et de créer un Jardin d’essai où on expérimentera toutes les plantes possibles, venues de tous les coins du monde. C’est un projet grandiose.
Anne Pépin s’obstina à hausser les épaules. Gorée sans esclaves, allons donc ! Gorée sans commerce. Aussi invraisemblable que le ciel sans étoiles ni soleil ! Elle regarda Isidore avec impatience. C’était son dernier amant en date, un des rares hommes qui lui aient procuré quelque amusement depuis le départ du chevalier. Mais elle le soupçonnait d’être infidèle et de la tromper avec des négresses, esclaves domestiques qui prenaient soin de son ménage. Elle ne l’avait pas vu depuis plusieurs jours. Pourquoi ? Or au lieu de s’expliquer, voilà qu’il lui tenait des contes à dormir debout. Irritée, elle interrogea :
— C’est là tout ce que vous avez à me dire ?
Isidore qui, visiblement, ce jour-là, n’avait pas la tête à la galanterie fit brusquement :
— Vendez-moi Jean-Baptiste…
Offusquée, elle répéta :
— Jean-Baptiste ? Mon jardinier ?
Isidore Duchâtel était un des officiers supérieurs mais il habitait une maison qui avait appartenu à un ancien directeur de la Compagnie du Sénégal, François Le Juge. C’est qu’il se déplaisait au fort. À la différence de la majorité des autres officiers, c’était un homme intelligent, très ambitieux, assez spirituel de surcroît, à qui cette vie de garnison pesait. Malgré l’interdiction formelle du gouvernement, il trompait son inactivité en faisant lui aussi du commerce, mettant la main sur des marchandises qui rentraient dans l’île et les revendant avec profit. De même, il s’arrangeait pour procurer les plus belles pièces d’Inde à des négriers de sa connaissance. Ce projet de s’installer dans la presqu’île du cap Vert et de s’y tailler une plantation sur le modèle de celle des Antilles le faisait rêver. Il paraissait qu’on faisait fortune là-bas avec la canne à sucre, le café et le tabac ! Aussi les talents de jardinier de Naba avaient-ils attiré son attention. Aidé d’un tel esclave, à quoi ne parviendrait-on pas ! En outre, mieux qu’un maître blanc, il saurait convertir ses congénères à des expérimentations agricoles. Isidore se voyait déjà parcourant ses champs quand Anne Pépin le ramena sur terre déclarant :
— Je ne vous vendrai jamais Jean-Baptiste. Il est baptisé. Est-ce que vous l’oubliez ?
Sur ce, Isidore proposa avec un peu d’humeur :
— Alors, épousez-moi et nos biens seront en commun…
Il parlait, bien sûr, d’un de ces prétendus mariages que les Français contractaient avec les signares, mais qui n’avaient aucune valeur légale. Ils ne les empêchaient pas de rentrer seuls en France, une fois leur temps de service terminé. Généralement, ils envoyaient les enfants, surtout si c’étaient des garçons, faire des études chez eux. Parfois ils laissaient un peu de fortune et quelques biens à leurs mères.
Anne Pépin ne répondit pas à cette proposition. Elle boudait, Isidore décida de se retirer. Il se pencha pour baiser la main qu’on lui tendait négligemment et prit son chapeau de paille des mains d’une esclave.
La plus belle résidence à Gorée était, sans conteste, celle de Caty Louet décédée l’année précédente et qui avait eu trois enfants du gouverneur de Galam, M. Aussenac. Mais celle d’Anne était peut-être plus originale. Sa façade plate ornée d’un fronton triangulaire comme un temple portait néanmoins un balcon de bois abrité d’une véranda basse, ce qui lui donnait l’aspect d’une loggia. Par les soins de Jean-Baptiste, tout cela débordait de fleurs dont le parfum s’étendait jusque dans la rue. La demeure comptait une bonne douzaine de pièces aux planchers de marqueterie selon une mode qui venait d’Italie et que des esclaves ébénistes imitaient parfaitement. De même elle avait de fort beaux meubles, des commodes ventrues, des tables, des chaises aux pieds travaillés comme des sculptures. Certains étaient reproduits localement avec tant d’habileté que, là encore, on ne les distinguait pas des originaux venus de France. Il ne s’agissait, il est vrai, que des pièces d’apparat. Dans les chambres, on ne trouvait guère que des nattes, un fouillis de vêtements, robes bouffantes, écharpes de gaze et de tulle, mouchoirs de tête faits d’une étoffe à carreaux qui venait des Indes et des calebasses débordant de bijoux d’or et d’argent, de perles, de colliers de verroterie.
Anne Pépin était rêveuse. Les propos d’Isidore ne l’avaient pas laissée indifférente. Les terres de la presqu’île du cap Vert appartenaient aux Lébous1. Le chevalier de Boufflers lui aussi avait souhaité y voir apparaître des prés, des fleurs de mille espèces, puis il y avait renoncé. Depuis quelques années, en outre, les Lébous s’étaient révoltés contre le Damel2 du Cayor3 à qui ils payaient tribut et avaient de plus pratiquement fortifié leurs établissements. Comment négocier avec eux la cession de terres ? Sans leur accord, toute tentative de colonisation était vouée à l’échec. Pourtant en dépit de toutes ces difficultés, le projet était séduisant.
Anne se leva lourdement, car l’excès d’oisiveté et de nourriture la faisait grossir. Était-il vrai que Gorée n’avait pas d’avenir ? Que le commerce des esclaves cesserait un jour ? Par quoi le remplacerait-on ? Certes il y avait la gomme arabique, produite par un petit arbuste épineux, une sorte d’acacia. Mais ce commerce était entièrement contrôlé par les Maures, et n’avait jamais pu concurrencer la traite.
Anne descendit l’escalier de pierre qui menait au large patio, lui-même communiquant avec le jardin ouvert sur la mer. Des fillettes aux seins nus pilaient le mil. D’autres lavaient le linge, puis le trempaient dans une eau bleutée pour le rendre plus blanc. Une esclave plaçait du pain de farine de blé dans un four en terre cependant qu’une nuée d’enfants se disputaient les reliefs d’un repas. Tout ce monde s’efforça au calme à la vue de la maîtresse qu’on savait irritable et querelleuse. Pourtant, contrairement à son habitude, Anne ne fit aucune observation. Elle alla jusqu’au jardin regarder les plantes que Naba faisait sortir de terre. Jusqu’alors elle n’y avait pas prêté grande attention. Soudain elle réalisait qu’elle pouvait avoir là un moyen d’augmenter sa fortune.
Il y avait des melons, des pastèques à chair rouge et cotonneuse, des carottes, des choux pansus. Des rangées d’orangers dont les branches ployaient sous les fruits. Et surtout des tomates pour lesquelles Naba avait une prédilection.
La terre de Gorée était semblable à celle de la presqu’île du cap Vert. Ce qui y poussait donnerait aussi du rendement sur le continent. Qui sait si Isidore ne voyait pas clair ? Si l’avenir n’était pas dans la production de fruits et de plantes commerciales comme celle des Antilles ? Mais précisément, qui les mettrait en valeur ? Voilà, on aurait toujours besoin d’esclaves !
En tout cas, Anne décida que s’il fallait acquérir des terres dans la presqu’île, elle ne manquerait pas de le faire. La famille de sa mère qu’elle ne fréquentait plus habitait la région de Rufisque. On pourrait toujours, si besoin était, renouer des liens.
— Elle ressemble à une fleur !
Ce fut la pensée qui vint à l’esprit de Naba, puis il réalisa l’absurdité de sa proposition. Malgré toute son habileté et les croisements hardis qu’il avait expérimentés, il n’avait jamais obtenu de fleurs noires. Comme si la couleur ne convenait pas. Comme si la nature n’en voulait pas.
Pourtant, c’est à une fleur qu’elle faisait penser. Fragile. Ployée. Comme on n’enchaînait pas les femmes, elle se tenait avec une grâce infinie sur le sol souillé. L’intérieur de l’esclaverie était immonde. Dès l’entrée, on était assailli par l’odeur. Odeur de souffrance, d’agonie et de mort. Bien des hommes et des femmes parvenaient à s’ôter la vie en refusant l’infecte nourriture qu’on leur offrait et leurs cadavres demeuraient là, mêlés aux vivants, jusqu’à ce qu’un garde s’en aperçoive. Alors on fouettait tout le monde pour n’avoir point dénoncé les coupables. La grande salle voûtée et dallée de pierres, recouvertes de bottes de paille, ne prenait le jour que par d’étroites fenêtres aux solides barreaux de fer. Les hommes étaient enchaînés aux cloisons par la cheville et ceux que l’on soupçonnait d’être de fortes têtes avaient, en outre, les bras liés derrière le dos. On ne les détachait qu’au moment des repas, bouillie de mil liquide et gluante servie deux fois par jour et si mal préparée qu’elle provoquait souvent nausées et diarrhées. Alors vomis et excréments se mêlaient à la paille pourrie dans laquelle pullulaient déjà les insectes. Quand un négrier était en rade, on faisait lever hommes et femmes en hâte. À grands renforts de seaux d’eau froide, on les débarrassait de leur vermine. Puis on rasait la tête des hommes, on enduisait leur corps d’huile afin de mettre leurs muscles en valeur et on les conduisait dans la salle voisine qui faisait fonction de marché aux esclaves. Descendus des navires, les trafiquants de chair humaine faisaient leur choix. Naba se fraya un chemin parmi ces corps présentant toutes les postures du désespoir et s’arrêta auprès d’une femme qui venait de mettre au monde un enfant, car en l’embarquant on ne s’était pas aperçu qu’elle était grosse. Il regarda le minuscule petit paquet de chair promis à un si horrible destin, tendit un fruit à la mère, puis arriva jusqu’à la nouvelle venue. Il s’agenouilla devant elle et souffla :
— Tu parles dioula ?
Elle eut un geste des épaules qui signifiait son incompréhension. D’où venait-elle ? Du Sine, du Saloum4, du Cayor comme la majorité des esclaves entreposés à Gorée ? Ou alors de ces pays du Sud, Allada, Ouidah… ? Naba s’assit sur ses talons, en face de la jeune fille. Les larmes coulaient sur ses joues noires, dessinant de petits rubans brillants. Elle n’avait pas plus de quinze ans, à en juger par la gracilité de ses formes, par ses seins à peine renflés, comme les bourgeons d’une plante rare et délicate. Une plante ! Un sentiment puissant de tendresse inonda le cœur de Naba. Il sortit du sac de peau de bœuf qu’il portait à l’épaule une des premières oranges de son jardin. Il l’éplucha, porta un quartier à sa bouche et fit signe à la jeune fille d’en faire autant. Elle refusa d’un mouvement de tête. Il n’en fut pas découragé pour autant et dit, se frappant la poitrine à plusieurs reprises :
— Naba !
Pendant un instant, elle resta immobile, absente, puis ses lèvres s’arrondissant, elle souffla :
— Ayodélé5…
Des larmes vinrent aux yeux de Naba. Ainsi, en dépit de leur condition misérable, par-delà tout ce qui les séparait, ils avaient établi un pont. Ils s’étaient nommés, ils avaient pris leur place dans la longue lignée des humains. Il fouilla à nouveau dans son sac et en tira un morceau de pain de blé, du sucre en tablettes et des restes de viande de poulet. Il les lui tendit. Cette fois encore, elle refusa d’y toucher. Naba se rappela les premiers jours de sa captivité quand lui aussi refusait de s’alimenter. Ah, il fallait qu’elle vive ! Même si la vie n’égalait qu’humiliation et détention. Comment faire pour l’en persuader puisqu’ils ne parlaient pas la même langue ? Alors il se rappela la chanson que Nya lui chantait et qu’il chantait lui-même à ses plantes pour les inonder d’affection.
Allons mon bébé
Qui t’a fait peur ?
L’hyène t’a fait peur
Vite, vite, emportons-le à Koulikoro
À Koulikoro…
Elle le fixa, écarquillant les yeux, suivant avec stupeur le dessin de sa bouche. Il savait que dans l’univers où elle avait été plongée, il n’y avait pas eu de place pour la miséricorde, le partage, les sentiments humains. Alors, il l’attira contre lui.
Naba en avait connu des femmes ! Quand il était chasseur avec Tiéfolo, il en avait pris des esclaves ! Puis, il y avait eu sa capture, sa captivité, sa maladie et il avait perdu goût à tout. Sauf à ses plantes. Brusquement des sentiments, des sensations oubliés se réveillaient en lui. C’est la main d’un ancêtre qui les avait réunis dans cette esclaverie. Pour tenir la mort en échec.
Un gardien, muni d’un chat à neuf queues s’approcha de lui et lui dit sans trop de sévérité :
— Va-t’en à présent, Jean-Baptiste ! Si le commandant te voit, tu nous feras tous punir. Tu sais bien que personne ne doit rôder par ici.
Au lieu d’obéir, Naba interrogea :
— Est-ce qu’elle est à quelqu’un ?
L’autre haussa les épaules :
— Pas que je sache. Mais comme elle est très jeune, je pense qu’on la réserve pour le Brésil ou Cuba…
Naba frémit et imagina le calvaire. Une fois choisie par un marchand et reconnue pour bonne, on la marquerait sur la poitrine au fer rouge. Puis une nuit, pour éviter une éventuelle révolte, le négrier prendrait la mer.
Hommes parqués à fond de cale. Fouettés pour danser sur le pont. Femmes violées par les marins. Malades et mourants jetés par-dessus bord. Gémissements de douleur. Cris de révolte et d’angoisse. Puis un jour, une terre d’exil et de deuil se dessinerait à l’horizon. Naba prit la petite main fripée aux ongles gris comme les coquillages d’huître de la baie du Joliba. S’ils s’étaient connus au royaume de Ségou, son père aurait dépêché au sien de la poudre d’or, des cauris, du bétail. On aurait partagé la noix de kola. Les griots auraient chanté moqueusement : « On dit qu’il ne faut pas battre la femme. Pourtant pour que le fer au feu soit droit, il faut le battre ! Il faut le battre ! »
Mais les dieux et les ancêtres en avaient décidé autrement.
Au lieu d’une concession aux murs fraîchement badigeonnés de kaolin pour symboliser le renouveau, l’atmosphère empuantie d’une prison. Au lieu des battements amples du dounoumba6, les grondements de révolte des esclaves. Au lieu de l’impatience heureuse de l’union, l’attente du départ pour un effroyable inconnu. Tant pis, ils feraient de cet enfer leur paradis.
En d’autres temps, la signare Anne Pépin ne se serait pas trop inquiétée de la disparition de Jean-Baptiste que tout le monde tenait pour un doux fantasque. Il finirait bien par revenir ! Mais les paroles d’Isidore avaient attiré son attention sur son exceptionnelle valeur. Ces champs d’orangers, de citronniers, de bananiers derrière sa maison, préfiguraient-ils une fortune ? Pour achever de s’en convaincre, elle avait interrogé son frère Nicolas. De retour d’un séjour à Paris, il lui avait tenu, lui aussi, les propos les plus stupéfiants. Eh oui, à Paris depuis la Révolution de 1789 et l’avènement de la République, on avait le souci des Noirs. On en venait littéralement aux mains pour eux. Il y avait, d’un côté, les planteurs des Antilles et surtout d’une île appelée Saint-Domingue qui s’opposaient à l’abolition de l’esclavage. De l’autre, la Société des amis des Noirs qui la réclamait. Avec, à ses côtés, certains hommes politiques invoquant les droits de l’homme. Ajoutons à cela les pressions de l’Angleterre qui du jour au lendemain devenait une nation de négrophiles ! Oui, il fallait regarder les choses en face et chercher une autre manière de se faire de l’argent qu’en vendant des nègres. La colonisation agricole était bien à l’ordre du jour.
Anne n’était pas la seule à s’inquiéter. Toutes ces rumeurs agitaient le petit monde des signares. Certes le commerce était du monopole des compagnies qui s’étaient succédé à Gorée. Mais cela n’avait jamais empêché personne de trafiquer de tout et même de vendre des marchandises qui n’auraient jamais dû quitter les entrepôts royaux. Si on ne pouvait plus vendre des nègres, que ferait-on ? Les signares se préparaient au combat. Elles en avaient l’habitude. Il leur avait fallu lutter pour revendiquer les biens qui avaient appartenu à leurs pères. Elles avaient encore en mémoire les démêlés de la signare et des enfants d’un ancien gouverneur, M. Delacombe, jetés à la rue, dispersés après le départ de ce dernier en France. Fallait-il tout abandonner et se tourner vers le continent ? Les seuls liens qu’elles entretenaient étaient avec des familles métisses de la région de Joal.
Du coup, Anne dépêcha un esclave au petit village au sud de l’île où avec les autres esclaves domestiques Jean-Baptiste avait sa case. On ne l’avait pas vu de huit jours. Où pouvait-il bien être ? Il y avait constamment à quai un navire qui avait pour mission de garder la baie. Le soir venu, des gardes faisaient la ronde, suivis d’auxiliaires auxquels on avait appris à manier le fusil. Il n’aurait pu s’enfuir. Et puis, pourquoi l’aurait-il fait ? N’était-il pas pratiquement libre ? Bien traité ?
Certains suggérèrent qu’il avait peut-être été repris par son mal et s’était jeté dans la mer où les requins faisaient bombance. Anne finit par se rallier à cette hypothèse.
Détail piquant, la disparition de Jean-Baptiste précipita la rupture d’Anne Pépin et d’Isidore Duchâtel.
Ce dernier avait pris connaissance de l’ouvrage du naturaliste Michel Adanson, qui avait herborisé au village de Hann, dans la presqu’île du cap Vert, et étudié les possibilités agricoles de la région. Avec un de ses amis du nom de Baudin, il était décidé à obtenir une concession qu’il planterait en arbres fruitiers des Antilles et en légumes d’Europe. Jean-Baptiste étant une des pièces maîtresses de ce projet, il conçut de sa disparition un dépit qu’il reporta sur Anne. Peu après, il quitta Gorée et rentra à Bordeaux dont il était originaire. Laissé à lui-même, Baudin ne se découragea pas cependant et entra en contact avec le chef d’un groupe de Lébous.