— Eucaristus da Cunha ! Comment un nègre peut-il porter un nom pareil ?
Le révérend Williams haussa les épaules :
— C’est le descendant d’un esclave affranchi du Brésil. Son père avait pris le nom de son maître…
— Mais c’est illégal !
Williams leva les yeux au ciel :
— Illégal ? Pourquoi ? Ces pauvres diables perdaient toute identité en traversant l’Atlantique. Il fallait bien leur en donner une.
Le révérend Jenkins continuait de fixer le jeune homme à distance :
— Quel âge a-t-il ?
Williams rit. Ces questions trahissaient l’ignorance de son interlocuteur en toute matière relative à l’Afrique :
— Vous savez, l’état civil et les nègres ! D’après un passeport établi pour sa mère et dont j’ai vu la copie, il est né vers 1810. Jenkins, ce garçon est un trésor. Il a fait des études au collège de Fourah Bay en Sierra Leone et le révérend Kissling assure que, avec Samuel Ajayi Crowther, il est un de nos plus grands espoirs en cette terre de barbarie…
Jenkins ne pouvait vaincre ou raisonner son antipathie. Il demanda :
— Pourquoi Crowther lui a-t-il été préféré pour l’expédition sur le fleuve ?
— Est-ce que je sais, moi ? Je ne suis pas dans les secrets de la Société pour la Civilisation de l’Afrique. Crowther est plus robuste et parle parfaitement yoruba…
Jenkins coupa :
— Je crois surtout qu’il est moins arrogant.
Puis il jeta une dernière question :
— Pourquoi n’est-il pas marié ?
Il fit un rapide calcul, ajoutant :
— Il en a largement l’âge. Près de trente ans…
Le révérend Williams choisit de rire :
— Posez-lui la question…
Le révérend Williams était le premier missionnaire anglican à mettre le pied à Lagos, où, à cause du climat malsain, on ne lui donnait pas une année à vivre. Or il était là depuis trois ans, et sans aucune aide il avait bâti la première case où s’était célébrée la messe. La première année, il n’avait pas dix fidèles. Mais depuis peu, il se produisait un afflux de familles de « Brésiliens1 » et de « Saros » immigrants en provenance de Sierra Leone, tous impatients d’envoyer leurs enfants à l’école. Ils s’ajoutaient aux Européens qui malgré l’interdiction de la Traite continuaient de faire le commerce des esclaves et, comme en Côte-de-l’Or, celui fort lucratif de l’huile de palme. Aussi, depuis quelques semaines, la société des missions à Londres lui avait envoyé un compagnon en la personne de Jenkins. Hélas ! Cet Anglais qui n’avait jamais été plus loin que le village de Chelsea s’offusquait de tout. Des manières relâchées des Européens. De la nudité des Noirs païens. Du grand nombre de métis nés d’illicites rencontres entre Blancs et femmes noires. Pour couronner le tout, voilà qu’il avait pris Eucaristus en grippe !
Or Eucaristus était un véritable trésor. À Abéokuta où il résidait avec son oncle maternel, son intelligence avait frappé les missionnaires anglicans qui avaient obtenu une bourse de leur maison mère et l’avaient envoyé à Fourah Bay Collège dont il avait été un des premiers élèves.
C’est vrai qu’Eucaristus n’était pas toujours facile ! Mais le révérend Williams, qui lisait en lui comme dans un livre, savait qu’il n’était pas arrogant, mais timide et angoissé. Il ne parvenait pas à se remettre de la mort de ses parents et il était hanté par un désir totalement irrationnel : retrouver le berceau de sa famille paternelle, quelque part au Soudan, à Ségou.
Le révérend Williams n’avait qu’un désir : voir Eucaristus embrasser le sacerdoce. Or, il ne savait pas pourquoi celui-ci s’y refusait. Sans doute était-il là encore victime de son perfectionnisme. Mais l’homme est une créature toute pétrie de faiblesse que seule la miséricorde divine conduit au salut éternel.
D’où il était, Eucaristus sentait peser sur lui le regard des deux prêtres et savait qu’ils parlaient de lui. L’inimitié du révérend Williams ne le gênait en rien. Au contraire, il s’émerveillait de cette capacité du nouveau venu à déceler ce qu’il s’efforçait de cacher à tous. Son goût pour les femmes. L’alcool. Même le jeu. N’avait-il pas un soir perdu dans un bouge le salaire d’une livre par mois que lui payait la mission ? Et surtout son orgueil ! Son incommensurable orgueil. C’est ainsi qu’au lieu d’habiter avec les autres « Brésiliens » le quartier de Popo Agouda, encore dénommé « Portuguese Town », il avait choisi de demeurer à la Marina, parmi les commerçants européens et métis. C’est qu’il se croyait d’une espèce supérieure et plus fine. Et pourquoi, en vérité ?
Il ferma son livre de cantiques et frappa dans ses mains pour signifier aux enfants que la leçon était terminée. Ceux-ci s’égaillèrent en riant. Sitôt franchie l’enceinte de la mission, ils ne disaient plus un mot d’anglais et n’utilisaient plus que le portugais ou le yoruba. Eucaristus lui-même parlait le portugais et le yoruba, langues de sa mère, l’anglais, langue de l’enseignement à Fourah Bay College, un peu de français et tout cela mêlé pour former le pidgin qui était la lingua franca de la côte. Cette confusion de langues, qui faisait penser à celle de la tour de Babel, lui semblait à l’image de sa propre identité. Qu’était-il lui-même ? Un animal composite, incapable de se définir.
Il donna un tour de clé à son pupitre, puis remonta vers la maison. Les deux prêtres assis sur la véranda s’éventaient avec de larges feuilles de pandanus, car la chaleur était torride. Le révérend Williams supportait assez bien la chaleur. Mais son compagnon, perpétuellement en nage, avait les traits tirés et les yeux bordés de rouge. Une fois de plus, Eucaristus se demanda ce que ces hommes faisaient si loin de chez eux.
Quand il les eut salués, le révérend Williams lui tendit un pli :
— Tiens, c’est pour toi…
Ce pli venait de son unique ami, Samuel Ajayi Crowther, qu’il avait laissé à Freetown.
Si la vie d’Eucaristus contenait nombre d’éléments de nature à frapper l’imagination, celle de Samuel Ajayi Crowther était un véritable roman. À treize ans, il avait été capturé par des marchands d’esclaves dans son village natal en pays yoruba, emmené à Lagos et, là, embarqué sur un navire qui faisait voile vers le Brésil. L’escadre britannique de surveillance des côtes l’avait libéré en mer et débarqué à Freetown où il avait été baptisé. Quand Eucaristus l’avait connu à Fourah Bay, il revenait de faire ses classes à Islington, en Angleterre, où il avait ébloui ses maîtres par son intelligence. C’était un esprit aussi serein que celui d’Eucaristus était tourmenté et qui croyait fermement à sa mission de civiliser l’Afrique.
« Mon bien cher ami,
« Il faut d’abord que je vous dise que ma femme Susan et moi sommes en bonne santé et guéris de ces fièvres par un médicament miraculeux qui vient d’Angleterre. Nos enfants, Samuel, Abigail et Susan, se portent également très bien et si Dieu le veut nous aurons bientôt un quatrième petit chrétien sous notre toit.
« Je dois ensuite vous faire part du bonheur qui m’a été fait. J’ai été choisi pour accompagner l’expédition britannique qui, d’ici douze ou quatorze mois, ira explorer le fleuve Niger dans l’espoir d’établir une ferme modèle à Lokoja à la confluence de la Bénoué. Elle a pour but le commerce, mais aussi l’évangélisation de nos frères noirs. Ces deux objectifs n’en font qu’un. “La charrue et la Bible”, voilà la nouvelle ligne politique qui inspire les missions. Ah, cher ami, quelle tâche exaltante que la nôtre ! C’est grâce à nos efforts que notre chère patrie connaîtra le vrai Dieu. Non, ce ne sera pas l’œuvre d’étrangers… »
Eucaristus replia la missive et l’enfouit dans son vêtement. Etait-il jaloux de voir son ami choisi pour cette mission ? Oui. Pourtant, ce n’était pas le plus important. Il était jaloux du calme et de l’ordre de sa vie. De sa foi. Sa foi tranquille. Civiliser l’Afrique en la christianisant. Qu’est-ce que cela signifiait ? Tout peuple ne possède-t-il pas sa propre civilisation que sous-tend la croyance en ses dieux ? Et en christianisant l’Afrique, que faisait-on sinon lui imposer une civilisation étrangère ?
Eucaristus suivit ses compagnons à l’intérieur de la maison et récita avec eux le bénédicité. Comme il enfonçait sa cuiller dans de la purée d’igname, le révérend William dit d’un ton moqueur :
— Sais-tu quelle question le révérend Jenkins m’a posée à ton sujet ? Il m’a demandé pourquoi tu n’étais pas marié.
Eucaristus sursauta. Le révérend Jenkins savait-il quelque chose ? Mais il eut beau le dévisager, il ne discerna sur ses traits que la malveillance commune à certains Européens, prêtres ou pas, qui haïssaient les Noirs. Il baissa les yeux sur son assiette, murmurant :
— Simplement, je n’ai pas encore trouvé la compagne chrétienne qui me conviendrait.
Eugenia de Carvalho était certainement la plus jolie métisse de Lagos. Son père était un riche commerçant portugais qui vendait de tout, des esclaves, de l’huile de palme, des épices, de l’ivoire, du bois. On disait qu’il avait tué un homme dans son pays et ne pouvait plus y retourner, mais on disait cela de tous les Européens dont la fortune était considérable et qui aimaient l’Afrique au point de souhaiter y être enterrés. La mère d’Eugenia était une Yoruba qui appartenait à la famille royale du Bénin et souvent, quand elle était lasse de l’ivrognerie et du sadisme de son compagnon, elle retournait dans le palais de l’Oba.
Ce monde habitait un sobrado2 bâti par des maçons « brésiliens ». C’était une énorme bâtisse de forme rectangulaire, haute d’un étage et surmontée d’une mansarde. Sur trois façades, elle était percée de cinq fenêtres en ogive et de deux portes dont la partie supérieure était décorée de petits vitraux bleus, rouges et verts qui diffusaient dans la galerie circulaire une lumière doucement confuse qui respectait les coins d’ombre. Derrière s’étendait une grande cour plantée de papayers, d’orangers et de goyaviers, où babillait un peuple d’esclaves logé dans des communs dissimulés par une haie vive. Le soir venu, on suspendait des lanternes sur cette énorme façade afin que les habitants et les visiteurs de la maison puissent éviter les détritus de toute sorte qui en jonchaient les alentours, mêlés à des flaques d’eau usée et malodorante.
Eucaristus était entré dans cette famille pour donner des leçons d’anglais à Jaime de Carvalho junior, l’héritier, un garçon d’une douzaine d’années au teint sale, déjà occupé à culbuter les esclaves de sa famille. Car Jaime senior, tout débauché qu’il était, était un homme d’éducation, qui éprouvait une admiration éperdue pour les Anglais :
— Ce sont des seigneurs. Comparez-les à ces bâtards de Latins, Portugais, Espagnols, Français. Bientôt, ils gouverneront toute cette côte et cet énorme arrière-pays. Pour l’instant, ils hésitent, ils se contentent de faire du commerce, de remonter les fleuves, de placer leurs pions. Mais bientôt leur pavillon flottera sur les palais des Obas, des Alafins et des sultans… Parler anglais est pour un homme le privilège suprême !
En se rendant chez les de Carvalho pour sa leçon quotidienne, Eucaristus se rappelait les paroles de Malobali, comparant Ouidah à Ségou :
— Tu n’as jamais vu de villes pareilles à celles-là. Les villes par ici sont des créations des Blancs. Elles sont nées du trafic de la chair des hommes. Elles ne sont que de vastes entrepôts…
Ah, comme il haïssait Lagos et son odeur de vice et de boue ! Comme il serait heureux de la quitter ! Mais pour aller où ? Cela il l’ignorait et n’arrivait pas à prendre de décision. En vérité, depuis qu’il avait fait la connaissance d’Eugenia de Carvalho, il était moins impatient de s’en aller. Car il s’était pris pour la jeune fille d’un amour d’autant plus violent qu’il le savait impossible. S’il arrivait à impressionner des Africains qui n’avaient jamais vu un livre de près et allaient demi-nus, il n’était que bénin, dérisoire devant une créature alliée d’une part à une famille royale autochtone et d’autre part à un Blanc. Pour certains, les Blancs n’étaient-ils pas les nouveaux seigneurs ? Ils parlaient d’égal à égal avec les plus puissants souverains noirs. Ils les réprimandaient, voulant à tout prix leur prouver la fausseté de leurs croyances et, peu à peu, leur loi s’imposait. Une fois de plus, la haine envahit le cœur d’Eucaristus, haine fort illogique, car n’était-il pas lui-même une créature des Blancs, un de « leurs plus sûrs espoirs dans cette terre de barbarie », comme le répétait le révérend Williams ? Comme il avait l’esprit ailleurs, Eucaristus mit le pied dans une flaque d’eau et considéra avec rage son soulier et le bas de son pantalon de drap noir tout crottés. C’est donc en proie à un malaise plus violent encore qu’à l’accoutumée qu’il entra dans la maison. Eugenia était assise sur un escabeau et se faisait coiffer. Sa chevelure plus crépue que véritablement bouclée couvrait tout son dos, atteignant le haut de ses fesses et il s’en dégageait une odeur acide comme celle du pelage de certaines bêtes, agréable cependant. Comme elle se penchait en avant pour permettre à ses esclaves de la peigner, sa robe de chambre de soie fleurie s’écartait et on voyait ses seins petits, ronds, presque blancs, décorés de mamelons couleur aubergine. Eucaristus frémit. Elle releva la tête vers lui et sourit :
— Ah, bonjour ! Monsieur Eucaristus da Cunha…
Elle ne prononçait jamais son nom sans une intonation de profonde raillerie, comme pour lui souligner l’incongruité qu’il y avait pour un Africain à s’appeler ainsi. Il fit, d’un ton rogue :
— Je vous ai déjà dit que vous pouviez m’appeler Babatundé si vous vouliez. C’est mon prénom yoruba.
Elle se mit à rire :
— Babatundé da Cunha ?
Les esclaves se mirent à rire à leur tour comme si elles comprenaient quelque chose à cet échange. En fait, Eucaristus connaissait également son patronyme paternel, puisque Malobali le lui avait révélé. Mais, à chaque fois qu’il voulait le prononcer, quelque chose l’arrêtait, lui révélant toute la réalité de son aliénation. Babatundé Traoré, non, jamais ! Il choisit de fuir et interrogea :
— Où est Jaime junior ?
— Je crois qu’il a fini de faire l’amour avec Bolanlé. Vous pouvez l’avoir tout à vous…
Profondément choqué, presque terrifié, Eucaristus se tourna vers l’extrémité de la galerie comme s’il s’attendait à voir surgir le père de la jeune fille et protesta :
— Mademoiselle de Carvalho ?
Elle rit à nouveau de son joli rire de gorge :
— Et vous, Monsieur da Cunha, faites-vous l’amour ?
C’en était trop pour Eucaristus ! Battant en retraite, il entra dans le salon où trônait un énorme billard, ce jeu étant la passion de Jaime senior, et courut presque vers le bureau où, chose inhabituelle, Jaime junior l’attendait déjà.
— Et vous, Monsieur da Cunha, faites-vous l’amour ?
Cette diabolique fille avait mis le doigt sur la plaie.
Eucaristus était un élève des missions. Il avait appris à leur contact que l’acte d’amour hors des liens sacrés du mariage est le plus grave des péchés et que la pureté est la principale vertu. Sans doute Malobali lui avait-il tenu un tout autre discours. Mais il n’était alors qu’un enfant et Malobali était mort. Alors à présent comment accepter son corps ? Ces désirs violents qui le secouaient ? Cette ondée blanche qui souillait ses cuisses ? Cette main, la sienne, qui cherchait son sexe et les cris de bête qu’il poussait alors ? Et, surtout depuis quelque temps, ces rencontres dans le plus horrible des bouges avec une catin que Portugais et Anglais avaient chevauchée tour à tour ?
Jaime junior ânonnait :
— « L’Éternel répondit à Moïse : “Passe devant le peuple et amène avec toi quelques anciens d’Israël. Prends dans ta main le bâton dont tu as frappé le fleuve et marche. Je vais me tenir devant toi…” »
Le silence de son maître, d’habitude pointilleux et tatillon, toujours à le reprendre et à lui faire répéter des phrases entières, le surprenait et il l’épiait à la dérobée. Eucaristus était beau avec son front haut, ses yeux brillants et le délicat modelé de ses joues. Mais pour Jaime junior, habitué à valoriser la seule couleur de la peau, il était affreux avec son teint très noir et ses cheveux en grains de poivre. Derrière son dos, il se tordait de rire avec Eugenia, imitant ses manières pompeuses et guindées. Ah, qu’un Noir est laid quand il singe un Blanc ! Eucaristus regarda son élève et lui dit avec une gentillesse surprenante :
— Très bien, Jaime ! Vous faites des progrès surprenants…
La voix, les yeux trahissaient un trouble extraordinaire. Jaime décida de porter un grand coup :
— Est-ce que vous savez qu’Eugenia se marie ? Mon père a finalement accepté Jeronimo Medeiros. Vous savez que c’est un quarteron ? Son père est un Portugais, et sa mère une mulâtresse…
Eucaristus resta d’abord pétrifié. Il savait bien qu’Eugenia ne serait jamais à lui. Pourtant d’apprendre ainsi qu’elle allait appartenir à un autre ! Puis il se précipita sur Jaime et le saisit aux épaules, le secouant comme un arbre fruitier :
— Ce n’est pas vrai ! Vous mentez, vous mentez !
L’enfant parvint à se dégager et fit le tour du bureau, cherchant refuge derrière de lourds fauteuils. Quand il fut à l’abri de toute attaque, il se mit à crier :
— C’est vrai, c’est vrai, elle va se marier ! Est-ce que vous croyez que nous n’avons pas vu comment vous la reluquiez ? Mais elle n’est pas pour vous ! Sale nègre, cannibale, tu pues, tu manges de la chair humaine. Sale nègre ! Fous le camp… Retourne à ta brousse…
— Et dire que ces gens-là sortent du ventre d’une femme noire ! Est-ce qu’ils l’oublient ?
Eucaristus avait beau se répéter cette phrase, elle ne l’apaisait pas. La douleur, la colère, l’humiliation se mêlaient en lui au désir éperdu d’être consolé comme un enfant. Ah, Romana ! Pourquoi avait-elle abandonné ses enfants pour suivre Malobali même dans la mort ? Où trouver un sein qui ait pareille douceur ? Eucaristus ne pensait jamais à sa mère sans qu’un sentiment de rancune se mêle à sa piété filiale. Doit-on mourir quand on a quatre fils, dès lors désarmés dans ce combat de la vie ? Bénies soient celles qui sont plus mères qu’épouses ! N’est-ce pas le cas de la Très Sainte Vierge Marie ?
À défaut d’un sein de femme, Eucaristus se rabattit sur ce qui y ressemblait le plus : un verre d’alcool. Mais, quand il en eut ingurgité un grand nombre, son désir charnel ne fit que s’exacerber et il se retrouva, saoul et titubant, sur le chemin d’Ebute-Metta.
Une honte, ce quartier d’Ebute-Metta ! Un amas de cases où les marins descendus des négriers venaient se défouler auprès de femmes, métisses pour la plupart. L’année précédente, une épidémie de variole et une épidémie d’influenza décuplée par une saison des pluies torrentielles avaient fait leur plein de cadavres. Néanmoins, les catins étaient déjà nombreuses, comme si elles se reproduisaient aussi rapidement que les insectes et les rats qui infestaient la région. On pataugeait dans la boue, au milieu de laquelle, imperturbables, des femmes vendaient des acaraje3 et des tranches de plantain frites dans l’huile de palme.
Eucaristus poussa la porte du Flor do Porto, un bordel où les catins étaient les moins chères de Lagos. Souvent elles se faisaient payer d’un mouchoir rouge et d’un collier de verroterie. C’est dire qu’elles n’étaient ni de première beauté ni de première fraîcheur. Pourtant Filisberta était jolie. Elle avait certainement du sang européen, car elle était très claire, toujours vêtue à la brésilienne de larges jupes d’indienne rouge, de chemises de coton blanc, et la tête couverte d’un turban à carreaux. Les marins des négriers ne la recherchaient pas parce qu’elle avait la triste habitude de pleurer après l’amour et qu’avaient-ils à faire de ses larmes ? Mais Eucaristus, lui, la préférait à toute autre. Avec stupeur, elle dévisagea le jeune homme, qui s’il buvait sec comme tous ceux qui pénétraient au Flor do Porto se saoulait rarement, et s’enquit :
— Mais qu’est-ce qui t’est arrivé ?
— Je viens de me faire traiter de sale nègre par un fumier de métis…
Filisberta haussa les épaules pour signifier que ces choses-là arrivaient tous les jours. Les métis étaient bien plus arrogants que les Blancs car ils voulaient faire oublier leur moitié de sang noir. Quant aux « Saros » et aux « Brésiliens », les premiers calquaient leur comportement sur celui des Anglais et méprisaient les seconds à cause de leur ancien état servile. Mais les deux groupes abominaient les autochtones de la même manière et avaient partie liée avec les métis et les Blancs. Voilà le monde tel qu’il était ! Saleté d’époque !
Eucaristus suivit Filisberta. Une passerelle de planches zigzaguait à travers la gadoue et menait à un baraquement divisé en cellules, où les filles recevaient leurs clients. Aussi, à travers les cloisons, chacun avait les oreilles remplies du tumulte obscène de l’autre.
Il y a des moments où un homme a sa vie en horreur. Elle est debout là à le regarder dans les yeux, avec sa face grêlée et ses dents avariées dans la lie violette des gencives. Alors, il se dit : « Non, je n’en peux plus. Il faut que cela change ! » Telles furent les pensées d’Eucaristus dans la pièce à odeur aigre au moment précis où Filisberta faisait glisser sa blouse par-dessus sa tête.
Il se vit instituteur d’une école de mission, sans statut défini, incapable de s’imposer à la société qui l’impressionnait, obligé de partager le lit d’une catin. Il fallait en sortir. Et quelle était l’issue ? La seule issue possible ? Partir à Londres pour étudier la théologie et devenir un prêtre. Les prêtres n’étaient-ils pas les héraults de la nouvelle civilisation qui s’avançait conquérante ?
Oui, mais son corps ? Eh bien, il le vaincrait. Il ferait de sa triste enveloppe charnelle un temple digne de son créateur. Quelle tâche exaltante ! Se vaincre soi-même ! Jésus n’avait-il pas dit : « Éfforcez-vous d’entrer par la porte étroite ? »
Pendant ce temps, Filisberta, nue, allongée sur la couche, s’impatientait :
— Mais qu’est-ce que tu attends ?
Eucaristus ramassa ses vêtements qu’il avait à moitié enlevés, puis la fixa dans les yeux, martelant :
— Tu ne me reverras plus. Je ne reviendrai jamais plus ici, tu m’entends ?