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— Ago1 !

Malobali ouvrit les yeux et reconnut la silhouette d’Eucaristus. Il sourit et lui fit signe d’approcher, car une étrange amitié s’était nouée entre l’enfant et l’adulte, mêlée chez le dernier d’une profonde pitié. Quand Malobali se rappelait sa liberté, sa gaieté, ses jeux dans la concession de Dousika et qu’il les comparait à l’éducation que recevait Eucaristus, couvert de vêtements, frappé au « palmatoire » pour un oui ou pour un non, forcé de prier des heures entières, à genoux et d’ânonner interminablement des phrases dont il connaissait à peine le sens, il se sentait tenté d’aller vers Romana et de lui exprimer ce qu’il ressentait. Mais, en vérité, de quel droit ? Apparemment, c’était l’amorce de mœurs auxquelles il ne comprenait rien.

L’enfant demeura debout timidement auprès de la porte et fit :

— Maman voudrait que tu coupes du bois…

Malobali soupira. Il sentait que, malgré ses efforts, il allait vers une confrontation violente avec Romana. Depuis plus de deux semaines, père Etienne et père Ulrich étaient partis en ambassade auprès du roi Guézo, le laissant derrière eux puisqu’il ne pouvait leur être d’aucune utilité. Et Romana s’était mise à l’employer comme un serviteur : « Samuel, fais ceci, Samuel, fais cela… »

S’il avait obéi les premiers temps, c’était en vertu de sa qualité d’hôte et par courtoisie. Mais il avait très vite compris que pour Romana il s’agissait de tout autre chose. D’un désir de l’humilier. Pourquoi ?

Il se releva et, sans prendre la peine d’enfiler ses vêtements, portant seulement un cache-sexe, il sortit dans la cour. Une hache était plantée à côté d’une pile de bois qui atteignait presque le rebord du toit. Dominant sa fureur, Malobali se mit à l’ouvrage. À grands coups puissants, il fendit les troncs et les branches cependant que sous l’effort la sueur ruisselait le long de son dos. Il avait disposé ainsi d’un bon tiers de la pile quand Romana surgit de la maison. Elle semblait en proie à une colère inouïe, prononçant des paroles incompréhensibles, entrecoupées de cris. Se jetant sur Malobali, elle lui retira la hache des mains au risque de se blesser et la lança au loin. Malobali demeura interdit. Que se passait-il ? Que lui reprochait-elle ? Au vacarme, toutes les petites servantes étaient sorties de dessous l’auvent où elles préparaient le linge pour la lessive, tandis que celles qui balayaient les pièces de la maison accouraient à leur tour. Malobali essuya de la main la sueur de son front et fit face à Romana.

À la voir ainsi hurler et s’époumonner, il fut saisi d’une réelle pitié. Cette femme souffrait. De quoi ? Modupé lui avait dit que son mari était mort au Brésil dans des circonstances telles qu’elle n’en parlait jamais et qu’elle ne voulait plus d’autre époux que Notre Seigneur Jésus-Christ. Était-ce son souvenir qui la torturait et la rendait pareillement inhumaine ? Un instant, les cris de Romana s’interrompirent et Malobali remarqua la beauté de ses yeux en amande, le dessin un peu puéril de sa bouche habituellement masqué par un pli amer. Il dit doucement :

— Qu’est-ce que tu veux ?

C’est alors qu’Eucaristus qui, terrifié, se tenait plaqué contre le mur de la maison, s’en détacha et balbutia :

— Elle dit que tu dois t’habiller, qu’elle ne veut pas de sauvage tout nu dans sa maison, parce que c’est une maison chrétienne.

Malobali se serait attendu à tous les reproches, sauf à celui-là. Depuis quand le corps d’un homme est-il objet de scandale ? Il éclata de rire, tourna le dos et rentra dans sa chambre.

Les choses auraient pu en rester là. Il n’en fut rien.

Apparemment enragée de la manière nonchalante avec laquelle Malobali se retirait dans une chambre qu’il n’occupait que grâce à son bon plaisir, Romana entra dans sa maison, en ressortit avec le palmatoire destiné à ses enfants et suivit Malobali. Peut-être n’avait-elle pas l’intention de s’en servir ? Peut-être n’était-ce qu’un geste de bravade ?

Quand Malobali la vit revenir vers lui, le palmatoire à la main, il en fut médusé. Qu’était-il donc devenu pour qu’une femme ose ainsi le menacer ? En même temps la rage l’inonda. Il allait se jeter sur Romana, l’assommer, la tuer peut-être, quand une voix lui rappela ses démêlés en pays ashanti après le viol d’Ayaovi. Que se passerait-il à présent s’il se rendait coupable de meurtre ?

Il repoussa Romana, brisa le palmatoire sur son genou et sortit.

Modupé le rejoignit dans la rue. Elle commença par lui tendre ses vêtements, objets du litige, puis cette fois encore, comme un esprit bienfaisant, elle le guida à travers les rues. Il était encore très tôt. Pourtant, dans la ville, l’activité était intense. Des femmes affluaient vers les marchés autour desquels étaient déjà installés les artisans, graveurs sur calebasses, potiers, vanniers, tisserands, offrant leurs objets aux passants. Des files d’esclaves se hâtaient vers les palmeraies nouvellement plantées aux portes de la ville ou vers les champs dont les produits nourrissaient la population. Les commerçants prenaient le chemin du port.

Modupé et Malobali passèrent devant le temple du Python, puis entrèrent dans le quartier Sogbadji où habitait la famille de Modupé.

Originaire d’Oyo, celle-ci se spécialisait dans le tissage. C’étaient des gens aisés qui ne demandaient rien à personne, mais qui avaient cru bon de confier une de leurs filles à la senhora Romana da Cunha, nago comme eux et fort estimée dans la communauté. Aussi, il ne serait jamais venu à l’idée de Modupé de se plaindre de coups ou de mauvais traitements qu’elle aurait imputés au seul désir de lui inculquer une bonne éducation. Mais son amour pour Malobali lui donnait du courage. Traversant l’enfilade de cours de la concession, elle osa se jeter aux pieds de sa mère et lui conter en pleurant ce qui venait de se produire, soulignant que Malobali était un parent de Birame. La première pensée de Molara, la mère de Modupé, fut de ne rien faire qui puisse irriter la puissante Romana. Mais la tradition d’hospitalité du peuple auquel elle appartenait prit le dessus. « Si le babalawo2 consulte Ifa3 chaque jour, c’est qu’il sait bien que la vie est changeante », dit le proverbe. Qui sait si un jour, un de ses fils, un membre de sa famille ne serait pas aussi loin de chez lui et dans le besoin ? Elle pria une de ses servantes d’apporter à Malobali de l’eau fraîche, un plantureux petit déjeuner de plantains et de haricots, en attendant le retour de son mari.

 

Francisco de Souza dit Chacha Ajinakou avait coutume d’arbitrer les querelles survenues dans la communauté des « Agoudas ». Dans sa maison du quartier Brésil qu’il avait fondé, il faisait figure de juge et de conseiller. Il écouta d’abord l’exposé de Romana da Cunha puisqu’elle s’estimait offensée, puis celui de Malobali tel que le lui présentait l’honorable famille de Modupé, comprenant bien le désir de cette dernière d’en référer à son autorité.

La maison de Chacha était belle. Une douzaine de pièces meublées d’objets venus d’Europe, fauteuils, tables, commodes, lits à moustiquaire, qui s’ouvraient sur une vaste cour carrée plantée d’orangers et de filaos. À côté de la résidence s’élevait un barracon, entrepôt formé de vastes espaces découverts entourés de palissades avec des abris pour les esclaves que l’on amenait de tous les coins du pays. Dans l’attente d’un vaisseau, ils étaient environ une centaine et on voyait leurs pauvres silhouettes prostrées, dans toutes les postures de l’abattement. Mais personne de l’entourage de Chacha n’y prêtait attention, et lui moins que tout autre.

Chacha prit un peu de tabac à priser et dévisagea Malobali, essayant de le jauger comme un mâle, un autre. Quelle folie que celle des femmes ! Ainsi, Romana avait cru pouvoir le frapper impunément ? Il se tourna vers Isidoro et rendit son verdict :

— Le père Etienne et le père Ulrich, en laissant Samuel chez la senhora da Cunha, n’ont pas dit pour autant qu’il serait à son service. Samuel est catholique, baptisé et ne saurait être traité comme un esclave. Pourtant, avouons que, se promenant indécemment vêtu chez une femme honorable, il se mettait dans son tort. Ce qui n’autorisait pas cependant la senhora da Cunha à le menacer avec un palmatoire. Pour éviter que pareils incidents se reproduisent, je prendrai Samuel sous mon toit jusqu’au retour des serviteurs de Dieu.

Là-dessus, il récita trois Pater et trois Ave, que toute l’assistance reprit en chœur. Modupé en eut les larmes aux yeux. Elle avait espéré que Malobali serait confié à sa famille, et, alors, au lieu de ces étreintes à la sauvette, quelles nuits en perspective !… Malobali, lui, s’estima comblé et alla serrer vigoureusement la main de Chacha, de son fils, d’Olu, le père de Modupé, avant de s’incliner devant sa mère ainsi qu’il l’aurait fait devant Nya, en un de ces gestes pleins de grâce qui lui gagnaient les cœurs des femmes. Olu, avec lequel il avait aussitôt sympathisé, lui avait donné des vêtements yorubas et, du coup, il avait retrouvé toute sa noblesse et sa majesté.

Le jugement rendu, Romana se retira avec Eucaristus. L’enfant glissa sa main dans la sienne, s’étonnant de la trouver brûlante, et fit :

— C’est mieux ainsi, maman !

Romana l’entendait à peine, car Malobali avait vu juste, elle souffrait le martyre. Depuis la mort de Naba et son retour en Afrique, Romana n’avait pas regardé un seul homme. Son cœur était une chapelle ardente au défunt, et dans son esprit elle revivait chaque événement qui avait conduit à sa terrible fin. Les révoltes musulmanes à Bahia. La trahison d’Abiola. Le procès. De tout cela, elle ne s’était jamais confiée à personne, sentant bien qu’au premier mot prononcé les digues de la douleur se rompraient et qu’elle risquait la folie, la mort alors qu’elle avait trois fils à élever.

Dès que Malobali avait paru, tout cela avait changé. Son cœur, qu’elle croyait racorni comme une viande boucanée au marché, s’était remis à palpiter. Le désir l’avait torturée. Dans son délire, elle croyait revoir Naba, plus jeune, plus beau. Et cependant étrangement semblable. Avec son intuition féminine que décuplait la jalousie, elle avait tout de suite deviné ce qui se passait entre Modupé et lui, comment elle le rejoignait à l’heure de la sieste quand ils croyaient la maison endormie. D’abord, elle avait pensé recourir à la délation et informer le père de Modupé. Puis elle avait eu honte d’elle-même.

Que venait-elle de faire ? Par sa stupidité, elle s’était privée de le voir. Il ne traverserait plus la cour de son grand pas nonchalant. Il ne la saluerait plus dans son yoruba hésitant. Le matin, elle ne le verrait plus boire debout sa bouillie de maïs. Le pis, lui semblait-il, c’est que chacun avait percé son secret, chacun savait qu’elle était folle de cet homme, de cet étranger, de ce serviteur des curés, plus jeune qu’elle de surcroît ! Ils arrivèrent à la maison et Romana se dirigea vers sa chambre pour pleurer en paix. Mais elle avait compté sans la communauté agouda ! Ce fut le défilé des d’Almeida, de Souza, d’Assumpçao, da Cruz, do Nascimiento… qui tous s’estimaient offensés par ce jugement. N’aurait-on pas dû punir ce nègre qui s’était promené nu chez une chrétienne ? Les exagérations allaient bon train et au bout de la matinée, Malobali avait agressé des servantes, fait des gestes obscènes à l’adresse de Romana et frappé les enfants. On parlait d’en référer au roi Guézo qui avait toujours favorisé les Agoudas et, pour la première fois peut-être, un esprit de rébellion soufflait contre Chacha.

Quand la nuit tomba, Romana ne put plus y tenir. Elle dépêcha une petite servante auprès de Malobali pour le prier de venir la voir.

Malobali, quant à lui, n’avait aucun moyen de deviner les sentiments qu’il inspirait à Romana. Il reçut ce message avec surprise et se demanda ce que cette femme qui lui avait causé tant d’ennuis lui voulait à présent. Il sortit dans la nuit noire.

Quelque part dans un quartier de la ville, un être humain avait payé son tribut à la mort et on entendait le chœur funèbre.

Le serpent qui s’en va

Compte sur les feuilles mortes

Pour dissimuler ses petits.

Toi, sur qui as-tu compté ?

À qui nous as-tu laissés

En t’en allant au pays des morts ?

O kou, O kou, O kou4…!

Ce chant lui sembla de mauvais augure et il faillit rebrousser chemin. Néanmoins, il continua sa route. Quand il atteignit le quartier Maro, il s’aperçut que la demeure de Romana était pratiquement plongée dans l’obscurité. Les petites servantes avaient regagné leurs chambres dans les dépendances au fond de la cour. Les enfants étaient au lit. Seule était éclairée par des bougies à la stéarine la chambre de Romana, pièce sommairement meublée de nattes et de calebasses, car elle gardait son beau mobilier pour les salles d’apparat. Romana avait ôté ses vêtements portugais et portait un ensemble yoruba, c’est-à-dire un court pagne tissé, noué sur le côté et une blouse largement échancrée sous laquelle son corps se dessinait soudain libre et jeune. Elle était tête nue et ses épais cheveux noirs apparaissaient finement et harmonieusement tressés. En réalité, Romana ne savait pas elle-même ce qu’elle attendait de Malobali et, quand elle le vit si près d’elle, elle manqua défaillir. Il lui sembla que c’était Naba qui venait d’entrer. Naba, jeune et vigoureux, comme il l’était sans doute avant que la captivité ne l’ait détruit, lui apportant son amour avec ses fruits. Mais Malobali demeurait silencieux, la fixant d’un regard perplexe. Enfin, il l’interrogea, cherchant ses mots dans le labyrinthe d’une langue étrangère :

— Qu’est-ce que tu veux ? Si ce que tu as à dire est bon, pourquoi attends-tu la nuit ?

Romana se détourna :

— Je voulais te demander de m’excuser…

Malobali eut un haussement d’épaules :

— Ne parlons plus de cela puisque Chacha Ajinakou a arrangé l’affaire…

Il y eut un silence, puis Romana s’arma de courage et fit front :

— Je voudrais te demander de revenir habiter ici. Par Notre Seigneur, je ne te maltraiterai plus.

Malobali sourit :

— On dit chez moi que celui qui se fie à une femme se fie à une rivière qui déborde. Malgré ta promesse, tu te fâcheras à nouveau…

En entendant ces mots, « chez moi », une phrase trembla sur les lèvres de Romana :

— Mon défunt mari était comme toi de Ségou…

Puis cela lui sembla une trahison. Parler du mort au vivant qui lui infligeait le plus cruel des outrages puisqu’il s’emparait du cœur et des sens de sa veuve. Au lieu de cela, elle fit :

— Reviens au moins voir les enfants. Ils t’aiment tant. Eucaristus surtout.

Malobali se dirigea vers la porte :

— Je reviendrai, senhora, je reviendrai.

Troublé, mécontent de lui-même, inquiet, Malobali prit la route du fort pour rencontrer Birame. Pourquoi cette femme ne le laissait-elle pas en paix ?

Le cheminement de Birame avait été entièrement différent de celui de Malobali. Il venait du Kaarta et avait été capturé par des Touaregs qui l’avaient emmené dans le Walo5. Là, il avait fait partie des recrues du gouverneur Schmaltz dans son expérience de colonisation agricole au Sénégal. De là, il avait bourlingué toujours avec des Français et finalement avait échoué avec eux au fort de Ouidah. Quand ils avaient été rappelés par leur gouvernement, il y était resté avec les autres Bambaras, se livrant à la Traite et hissant le drapeau pour signaler aux traitants qu’il y avait des esclaves disponibles. En fait, il était un peu un des hommes de Chacha.

Quand il eut entendu ce qui venait de se produire, Birame proposa :

— Viens habiter ici. Il y a place pour tous…

Mais Malobali hocha la tête :

— Non, Chacha m’a permis de demeurer chez lui et je ne veux pas avoir l’air d’être ingrat.

Birame eut une moue :

— Méfie-toi de ces Portugais, de ces Brésiliens, des Noirs surtout. C’est une sale race de singes blanchis qui méprisent tout le monde et se croient supérieurs. Évite-les autant que tu peux…

Malobali pensait à Romana. Aurait-il été question d’une autre femme qu’il aurait certainement percé son secret. Mais là, il ne comprenait rien à cette attitude, à cette douceur faisant suite à tant de violence, à ces sourires, à ces regards. Dans la totale confusion d’esprit où il se trouvait, il vida avec Birame plusieurs calebasses d’aguardente.

 

Bientôt, toute la communauté agouda et tout Ouidah eurent sujet de potins.

Chacha Ajinakou se toqua d’amitié pour Malobali. La chose était inhabituelle. Car Chacha était un homme arrogant qui ne fréquentait guère que les capitaines de négriers quand il n’était pas couché avec une de ses femmes. Il employa Malobali dans son commerce d’esclaves. Depuis plus de dix ans, les Anglais avaient interdit la Traite et forcé nombre de nations à les imiter. Les Français venaient quant à eux d’en faire autant. Et pourtant le trafic des esclaves ne diminuait pas. Des bateaux entiers faisaient voile vers le Brésil et vers Cuba.

On vit donc Malobali se diriger en chaloupe jusqu’aux négriers, en redescendre avec les capitaines, les conduire chez le yovogan Dagba, puis chez Chacha. On le vit prendre ses repas à la table de Chacha avec les traitants, inspecter avec eux le bétail humain qu’il avait lui-même rendu présentable auparavant par toutes sortes d’artifices.

Bref, en peu de temps, Malobali fut haï.

Pourquoi ? Est-ce parce qu’il pratiquait la Traite ? Certainement pas. Tout le monde s’y livrait plus ou moins à Ouidah. Parce qu’il était un étranger ? Non plus. Dans cette étroite langue de terre, entre les fleuves Coufo et Ouémé, Ajas, Fons, Mahis, Yorubas, Houédas… s’étaient rencontrés, sans parler des Portugais, des Brésiliens, des Français et même des Anglais du fort William’s. Les langues s’étaient mêlées, les dieux s’étaient échangés, les coutumes s’étaient confondues. Alors, que lui reprochait-on ? d’être arrogant, de plaire aux femmes, de boire trop, de rafler des gains dans un jeu de carte qu’ils disait avoir appris dans ses pérégrinations, de croire Ségou supérieure à tout autre endroit de la terre. Dans ce cas, que n’y était-il resté ?

Les choses se corsèrent quand les deux prêtres revinrent d’Abomey, débordant de reconnaissance pour le roi Guézo qui leur avait fait cession d’un bout de terrain en dehors de la ville. Ils réclamèrent leur serviteur, mais Chacha refusa de le leur rendre, prétextant que Malobali valait mieux que la fonction qu’ils lui réservaient.

Ce fut un beau tollé !

Les prêtres reprochèrent à Chacha de l’engager dans le trafic de « chair humaine », indigne d’un chrétien, blâmèrent Malobali et finirent par avoir d’une certaine façon gain de cause. Désormais Malobali partagea son temps entre la construction de l’église et le travail dans les palmeraies du planteur José Domingos.

En effet, conjointement au trafic des esclaves, un nouveau commerce se développait qui faisait déjà la fortune des traitants de la Côte-de-l’Or et surtout de ceux des Rivières à Huile6. Le commerce de l’huile de palme.

Désormais on vit Malobali conduire hors de la ville jusqu’aux palmeraies des pelotons d’esclaves, les surveiller tandis qu’ils grimpaient aux arbres, noués par une corde, une hache entre les dents pour abattre les régimes de noix, avant de les charger dans des pirogues ou de les acheminer dans des paniers par voie de terre.

Malobali continua de demeurer chez Chacha. Tard dans la nuit, on entendait les deux hommes jouer au billard avec les capitaines de négriers, boire du rhum en échangeant des plaisanteries au point qu’Isidoro, Ignacio, Antonio, les trois aînés de Chacha en concevaient de la jalousie et parlaient de sortilège bambara.

Ce fut apparemment un moment heureux de l’existence de Malobali. Après les dangers, les tueries et les viols de la vie de soudard, les frustrations de la vie de serviteur de prêtres, il goûtait à une totale liberté. En outre, avec les noix de palme que José Domingos lui laissait en guise de paiement, il faisait fortune, car il les vendait à des femmes qui concassaient les amandes et fabriquaient de l’huile rouge. Deux Français, les frères Régis, étaient récemment arrivés dans la ville et parlaient de transformer le fort en factorerie privée. Là, on emmagasinerait l’huile qu’on dirigerait ensuite vers Marseille, une ville de France où des négociants en feraient du savon, de l’huile pour les machines, etc. À la longue, ce serait plus lucratif que le commerce des esclaves…

Malobali hésitait. Chacha se targuait d’obtenir du roi Guézo à son intention la concession d’un terrain où il bâtirait sa maison. Ensuite, il pourrait épouser Modupé… Mais il songeait de plus en plus à retourner à Ségou. Il flairait un danger dans l’odeur sèche et brûlée du pays, dans ses lagunes, dans sa mangrove. Quelque part, celui-ci était tapi comme une bête attendant le moment de bondir sur lui, d’enfoncer ses crocs dans sa gorge. Quelqu’un lui dit que d’Adofoodia, dans le nord du royaume, on ne se trouvait qu’à dix jours de Tombouctou. Il n’eut de cesse qu’il n’apprît où se trouvait cette ville et comment on pouvait s’y rendre.

Une fois à Tombouctou, n’était-on pas pratiquement arrivé à Ségou ?

1- Mot fon qui signifie « Attention ! ».

2- Prêtre-devin yoruba (ce mot signifie « père du secret »).

3- Dieu yoruba de la divination.

4- Kou : la mort, en fon.

5- Royaume situé dans l’actuel Sénégal.

6- On appelait « Rivières à Huile » le delta du Niger dont on ne connaissait pas encore le cours.