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— Sauve-toi, Bambara, sauve-toi. Ils viennent t’attraper !

Ce cri déchira le demi-sommeil de Malobali. Il se redressa à demi. La voix répéta :

— Sauve-toi, Bambara, sauve-toi !

Le corps encore lourd, l’esprit à moitié hors du corps, Malobali rampa vers ses vêtements qu’il avait jetés dans un coin de la pièce. Contre lui, la femme se réveilla et protesta :

— Mais où vas-tu ?

Il la fit taire d’une bourrade et, ayant enfilé son pantalon, il se rua vers la sortie. C’était l’aube. Le ciel était gris entre les palmes des cocotiers. On entendait, monotone, le ressac de la mer. Un brouhaha de voix s’élevait dans une des cours, signifiant à Malobali qu’il n’avait pas rêvé. Un kapokier s’adossait au mur de la concession. Malobali, s’accrochant aux branches basses, se jucha sur cette enceinte et de là, avec souplesse, sauta dans la rue. Puis il se mit à courir.

Un homme qui court pour sa vie n’a aucune notion de ce qui l’entoure. Il n’est qu’un assemblage de muscles qui se déploient, un souffle qui se mesure, un cœur au galop. Malobali courait et rien ne comptait autour de lui. Il courait, et à l’alignement rectiligne des cases succéda un paysage de cocotiers droits ou brisés à mi-hauteur par le vent et reposant sur le sable. Il courait et les rues firent place à un chemin mal entretenu où deux ou trois hommes pouvaient aller de front. Il courait et le soleil apparut pour planter ses échardes dans son crâne et ses omoplates.

Enfin, à bout de forces, il roula dans le sable. Depuis combien de temps courait-il ? Et pourquoi courait-il ? Il n’aurait su le dire. À quelques mètres de lui, il apercevait la mer, encore vert pâle, bientôt étincelante et qui semblait le narguer. Il essuya la sueur qui ruisselait sur son front et lui picotait les yeux comme des larmes. Au bout d’un moment, il essaya de mettre de l’ordre dans ses pensées. Pourquoi viendrait-on l’arrêter ? Qu’avait-il fait ?

Il s’était saoulé, mais pas plus que d’habitude. Il n’avait pas fait de tapage. Quant à la femme qui l’avait reçu dans sa couche, c’était une femme à tout le monde qui avait aimé la couleur de son or. Alors ?

Les Fantis, rompant la trêve, avaient-ils déclaré la guerre aux Ashantis avec la bénédiction de leurs protecteurs, les Anglais ? Dans ce cas, pourquoi se sauverait-il ? Il convenait au contraire de rejoindre le reste des troupes et de prendre les armes. Malobali était d’un caractère trop aventureux et déterminé pour se satisfaire de la fuite. Il reprit le chemin de Cape Coast. Pourtant, prudemment, il se défit de ses habits de soldat, gardant seulement son pantalon bouffant et un poignard contre son corps. Deux routes partaient de Cape Coast, l’une menant au fort d’Elmina à l’ouest, le plus ancien, autrefois possession portugaise, puis possession hollandaise, à l’est au fort de Mouri à moitié abandonné ; l’autre rejoignant la rivière Pra et menant au pays ashanti. Malobali décida d’aborder la ville par la route venant d’Elmina, peu fréquentée, vu les relations entre les occupants des deux forts. Il arrivait à l’entrée de la ville quand il vit un petit groupe d’hommes en sortir. Il reconnut des guerriers ashantis et allait se précipiter vers eux, les héler, se faire reconnaître, quand la prudence, cette fois encore, le retint. Coupant à travers une étendue broussailleuse, il alla se poster plus loin à un carrefour.

Une douzaine de soldats entouraient Kodjoe, les mains liées derrière le dos, les jambes entravées comme un malfaiteur ou un condamné qu’on mène au bourreau. Le sang qui coulait d’une plaie à sa tête avait séché sur ses joues et formait une croûte répugnante, rougeâtre contre sa peau noire. Il semblait ahuri, hébété.

Malobali ne le fut pas moins. Pourquoi arrêtait-on Kodjoe ? Qu’avait-il fait ? Puis il comprit. Le viol. La gamine de la clairière. Ce ne pouvait être que cela.

Dominant leur frayeur, ses parents avaient dû faire appel à la justice de l’Asantéhéné qui jamais ne sommeillait. Le premier mouvement de Malobali fut de se porter au secours de son ami. Mais que pouvait-il faire, demi-nu, contre ces hommes en armes ? Il resta accroupi au milieu des herbes. Puis le sentiment de son impuissance se mêlant à celui de sa honte le submergea et il vomit longuement. Une colonie de fourmis voraces émergeait de la terre.

Que faire à présent ?

Il n’était plus en sécurité en ville. S’il se présentait chez le résident, il ne manquerait pas de connaître le sort de Kodjoe. Un sentiment de fatalisme l’envahit. Eh bien, n’était-ce pas cela qu’il avait souhaité ? Un changement de sa vie ? Les dieux moqueurs le remettaient nu comme un enfant. Quand Sira avait accouché de lui là-bas à Ségou, il n’était pas plus vulnérable.

Vers midi, la faim commença à lui dévorer les entrailles. Au cours de sa vie aventureuse, il avait appris à poser des pièges aux oiseaux, à allumer du feu entre deux pierres, à fabriquer du sel avec la cendre. Il aiguisait des branches de bois quand une voix le fit sursauter :

— Que les dieux m’enlèvent la vue si ce n’est pas le Bambara qui est là !

Malobali sauta sur ses pieds. Il avait devant lui un vieillard édenté, les jambes couvertes d’ulcères, mais qui en dépit de cela paraissait parfaitement robuste. Il portait pour tout vêtement un cache-sexe de coton qui dissimulait mal une énorme hernie. Malobali fit respectueusement :

— Papa1, comment me connais-tu ?

L’autre rit à gorge déployée, découvrant une luette violacée :

— Toute la ville ne parle que de toi. Et tu me demandes comment je te connais ? Tu sais ce qui est arrivé à ton camarade ?

Malobali eut un soupir :

— Je l’ai vu passer…

Le vieillard rit de plus belle :

— Le pis, c’est que ce n’est pas lui que le kontihéné envoyait chercher, la fillette n’ayant parlé que de toi.

— Que de moi ?

— Hé oui ! Quelle impression tu as dû lui faire et quelle tête elle fera en voyant arriver Kodjoe, mais il s’est dénoncé lui-même…

Malobali rit à son tour. Pourtant, en se rappelant Ayaovi, son corps gracile, son odeur de feuilles vertes, il eut quelque regret. Puis il se ressaisit :

— Papa, qu’est-ce que je dois faire à présent ? Tu pourrais avoir engendré mon père. Conseille-moi.

Le vieillard s’accroupit, tira une noix de kola de son cache-sexe et l’ouvrit. Puis, regardant la chair veinée de rouge, il fit :

— Fuir ! C’est tout ce que tu peux faire. Fuir. La mer est couverte de bateaux…

La mer est couverte de bateaux ? Mais dans quelles directions allaient-ils ? Vers des terres de servitude et de deuil : la Jamaïque, la Guadeloupe… Et puis, né à la lisière du désert, la mer avait toujours inspiré à Malobali une répulsion doublée de terreur. Ce sol trompeur qui cédait sous les pieds et vous précipitait vers de secrets abîmes. Relevant la tête pour presser le vieillard de questions, il s’aperçut que celui-ci avait disparu. Alors, il comprit que c’était un ancêtre venu lui indiquer la voie à suivre et une grande paix l’envahit.

Évitant la ville, il se dirigea vers la plage. C’était toujours le même va-et-vient fiévreux en direction des bateaux des Européens ancrés en large. Malobali, qui pourtant n’avait pas l’âme sensible, s’attendrit en pensant à tous ceux qui, enchaînés, désespérés, avaient piétiné cette côte. Il savait que l’Asantéhéné s’opposait aux Anglais qui avaient déclaré la Traite illégale, et cette décision qui pourtant aurait dû les rendre sympathiques lui semblait suspecte. Que cachait-elle ?

Un instant, Malobali se demanda s’il n’allait pas reprendre le chemin de Ségou. Ségou ! Comme sa ville natale lui manquait ! Quand nagerait-il dans les eaux du Joliba ? Mais le souvenir de Tiékoro, le souvenir de sa voix, orgueilleuse dans son humilité même, revint l’inonder de nausée :

« Il est nécessaire que je vous parle encore de la charité, car je suis peiné de voir qu’aucun de vous n’a suffisamment cette vraie bonté du cœur. Et cependant quelle grâce ! »

Ah non, il ne pourrait le supporter ! Marchant résolument vers l’extrémité de la plage, il vit un jeune garçon à la mine avenante qui surveillait le déchargement d’une pirogue et l’aborda :

— Dis-moi, pour qui travailles-tu ?

Le garçon sourit fort gracieusement :

— Je surveille la livraison des marchandises de M. Howard-Mills.

— Un Anglais ?…

— Non, non, un mulâtre !

Malobali s’exclama :

— Un mulâtre ! Désormais, ces bêtes-là prennent pied partout…

Le jeune homme eut un geste résigné :

— Que veux-tu ? Les Blancs les favorisent puisque ce sont leurs enfants. M. Howard-Mills est très riche. Tu n’es pas de cette côte, toi ?

Malobali lui prit le bras :

— Ne t’occupe pas d’où je viens. Aide-moi plutôt à sortir d’ici…

Autour d’eux, des files de porteurs convoyaient vers Cape Coast les ballots des marchandises les plus diverses. Le jeune homme mit une pirogue à flot, fit signe à Malobali d’y prendre place, puis se mit à pagayer vigoureusement vers le large, vers les navires, pareils aux tabourets symboliques de nouveaux dieux. La mer s’étendait, tapis royal sous leurs pieds. En tournant la tête, on apercevait le dessin sombre des arbres de la côte et la masse du fort. Les Blancs étaient venus, ils avaient mendié un peu de terre pour bâtir ces forts et depuis, à cause d’eux, plus rien n’était pareil. Ils avaient apporté des produits inconnus pour lesquels on s’était battu, peuple contre peuple, frère contre frère. À présent, leur ambition n’avait plus de bornes. Jusqu’où irait-elle ?

On arrivait au flanc d’un navire, un trois-mâts de belle apparence. Au moment de s’engager sur l’échelle qui menait à bord, Malobali eut un mouvement de recul. Savait-il seulement vers quoi il se dirigeait ? Puis il se ressaisit. N’était-ce pas l’ancêtre lui-même qui l’avait conseillé ?

 

Quand le résident de l’Asantéhéné Owusu Adom apprit la disparition de Malobali, il vit dans cela la main des Anglais. Eux seuls avaient pu lui donner refuge, protéger sa fuite en lui donnant accès à l’un de leurs navires sur la mer.

Owusu Adom était d’autant plus furieux que depuis qu’il habitait Cape Coast, il n’avait jamais été reçu à l’intérieur du fort. Ni par l’ancien ni par le nouveau gouverneur anglais. Cette insulte ne s’adressait pas seulement à lui. Mais, à travers lui, à la royale personne, à l’Asantéhéné lui-même. Aussi, décida-t-il de quitter Cape Coast et de retourner sans tarder à Kumasi.

Dès le matin, il prit la route. En tête du cortège venaient des esclaves armés de sabres avec pour mission de couper lianes, racines et branches encombrantes. Ensuite venaient deux hommes portant chacun par une extrémité l’épée d’or symbolique de sa charge, les prêtres, les conseillers et le personnel à tous usages. Owusu Adom lui-même était porté par un groupe d’hommes choisis pour leur endurance à la marche dans un solide hamac autour duquel se tenaient les musiciens qui soufflaient dans des trompes, ou dans des cors, frappaient sur des tam-tams et agitaient des clochettes de telle sorte que les oiseaux fuyaient leurs nids et que, dans l’herbe, les serpents apeurés s’enfuyaient, cherchant leurs cachettes.

Peu à peu, ce cortège se grossit de commerçants, venant de conclure des affaires sur la côte. Les conversations allaient bon train. Les Anglais et les Hollandais n’achetaient plus d’esclaves. Du moins ouvertement, car il y avait toujours au large quelque négrier sournois. Mais, Dieu merci, il y avait les Français. Mauvais payeurs et chicaniers ceux-là, mais plus avides que tous les autres ! Leurs navires se pressaient à Elmina et Winneba. Que deviendrait-on si on supprimait le commerce des esclaves ? Ce n’était ni le commerce de l’huile de palme ni celui du bois des forêts qui pouvaient le remplacer. Tout le monde y gagnait, à l’esclavage, et pas seulement les souverains. Les petits chefs pouvaient vendre tous ceux qui étaient condamnés par les tribunaux. Quant aux gens ordinaires, ils pouvaient vendre leurs débiteurs !

On parlait aussi de Kodjoe et de Malobali. Ce n’était pas le viol d’une fillette qui choquait. Mais la manière dont l’affaire avait été conduite. A-t-on jamais vu deux lascars se partager une fille de cette façon ? Il en faudrait des moutons pour apaiser la Terre ! D’une certaine manière, il était heureux que l’un des deux compères se soit enfui. Sinon, quel dilemme pour les juges ! À qui marier la fille ? Les uns soutenaient que ce devait être au premier qui l’avait pénétrée. Les autres soutenaient que c’était au second, le premier n’ayant fait que lui frayer la voie.

Tout le monde se tut, cependant, et le silence se fit car on entrait dans la forêt. Les acajous, les irokos, les mahoganis dont la voûte se confondait avec celle du ciel formaient un cadre oppressant. La forêt est l’habitacle des dieux et des ancêtres. C’est là qu’ils se manifestent le plus fréquemment. N’était-ce pas à l’orée d’une forêt que les dieux, à l’appel du grand prêtre Okomfo Anokyé, avaient fait descendre le tabouret d’or sur les genoux d’Osei Tutu, le désignant à la vénération de tous ? N’était-ce pas dans une forêt qu’étaient tenus les tabourets des rois ? N’était-ce pas dans une forêt que les grands prêtres se réunissaient pour toute consultation importante ? La forêt est comme le ventre d’une femme d’où sort la vie, d’où sort l’espoir.

Quand il fit trop sombre pour avancer, des esclaves coupèrent des branches basses et bâtirent rapidement des cases. D’autres allumèrent des feux et les musiciens donnèrent un véritable concert jusqu’au moment où un linguiste se lança au milieu du cercle improvisé pour raconter l’histoire qui plaisait le plus à l’oreille de tout Ashanti, celle de la fondation du royaume et des aventures d’Osei Tutu.

« C’est du ciel qu’est descendu le peuple ashanti, du ventre de la lune, la lune-femme qui veut que le pouvoir se transmette par les femmes. Aussi le roi Obiri Yéboa était-il soucieux, sa sœur la princesse Manou, mariée depuis cinq ans, n’ayant jamais enfanté. Qui donc allait lui succéder sur le trône ? Un jour, la reine mère convoqua Manou devant elle : “Je ne crois pas que tu sois stérile. C’est du moins ce qu’affirme le grand prêtre. Aussi, tu vas le suivre et faire tout ce qu’il t’ordonne…”

« Manou obéit et, neuf mois plus tard – battez tambours sacrés de la naissance ! sonnez trompettes d’ivoire ! – un fils lui naquit. Les grands prêtres penchés sur le bébé surent vite de quel ancêtre il était la réincarnation et lui donnèrent le nom d’Osei suivi de Tutu, car Tutu était le dieu de l’abondance qui venait de combler Manou…

« Et Osei Tutu grandit, grandit… »

Quelque part au-dessus de la voûte des arbres, la lune se leva. Elle transperça l’épaisseur du feuillage de ses rayons comme si elle aussi tenait à entendre l’histoire familière. N’était-elle pas concernée ? En effet Osei Tutu était son fils, même si dans le cours des temps, le soleil avait usurpé sa place dans le monde et commencé de régner en souverain, revendiquant la paternité de toutes les créatures :

« Quand Osei Tutu eut dix ans, le roi son père l’envoya chez son oncle au royaume de Denkyira. L’échange de jeunes princes est un gage de paix. Comment un roi n’hésiterait-il pas à déclarer une guerre quand il sait que l’ennemi a en otage son héritier ? »

Les hommes assemblés, la lune, Owusu Adom, tous écoutaient le récit du linguiste. Et la confiance renaissait. Le peuple ashanti était immortel. Jamais les Anglais, ce peuple de l’eau, à peau froide et pâle, couleur de maléfices, ne sauraient les détruire. Pendant ce temps les prêtres à l’affût des bruits de la forêt interprétaient les signes de l’invisible. Ils sentaient que de grands événements se préparaient, qu’au lieu même où ils se trouvaient s’écrirait une histoire redoutable et singulière qui effacerait celle d’Osei Tutu.

1- On appelle « papa », par respect, un homme beaucoup plus âgé que sois. Et « maman », une femme.