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Saloperie de temps ! Il pleuvait depuis des semaines, voire des mois. Les arbres ne cessaient d’élever leur cime plus près, toujours plus près d’un ciel bas, noirâtre comme le couvercle de la marmite d’une mauvaise ménagère tandis qu’ils enfonçaient leurs racines toujours plus loin dans le ventre de la terre grasse, molle, boueuse. Le matin ressemblait au midi ou au soir puisque le soleil ne se levait pas. Sans force, il ne répondait pas à l’appel des pilons des femmes et restait vautré derrière d’épais paravents de nuages. Malobali rentra dans une des cases hâtivement construites avec des branchages et interrogea ses compagnons :

— Est-ce qu’il ne faudrait pas tout de même reprendre la route ?

L’un des hommes leva la tête vers lui :

— Paix, Bambara ! Ce n’est pas toi qui diriges l’escorte, que je sache ?…

Après tout, c’était vrai. Avec un soupir, Malobali se rassit, fouilla dans ses vêtements à la recherche d’une noix de kola et n’en trouvant pas, s’enquit :

— Quelqu’un a-t-il un peu de tabac ou une noix de kola !…

Un des hommes lui tendit une tabatière.

Malobali et ses compagnons étaient vêtus de vestes d’étoffe agrémentées de toutes sortes de gris-gris et d’amulettes musulmanes dans leurs triangles de peau, de pantalons de coton portant à hauteur de ceinture des lanières de queues d’animaux et étaient chaussés de hautes bottes de cuir, autrefois rouges, à présent sordides et maculées de taches. Comme ils étaient à l’intérieur, ils avaient ôté leurs coiffes de peau de singe retenue par une courroie incrustée de cauris. C’est qu’ils constituaient un corps de troupe de l’Asantéhéné, chef suprême du royaume ashanti. Malobali aspira le tabac, puis s’étendit sur le sol, se roulant en boule pour tenter de trouver le sommeil. Autour de lui, l’air chargé d’humidité s’épaississait encore des effluves de sueur et de crasse de tous ces corps mal lavés. Pourtant Malobali ne méprisait pas ses compagnons parce qu’ils étaient sales : il était pareil à eux. Il avait presque oublié le temps où il était un enfant choyé dans la case de Nya, le fils d’un noble, d’un puissant. Il n’était plus qu’un mercenaire qui, en échange de vivres, du logement et, occasionnellement, d’une part de butin, louait ses services à l’Asantéhéné. Il n’était certes pas le seul dans ce cas. Les armées du souverain comptaient 60 000 hommes, captifs, tributaires, étrangers de toute origine, n’appartenant pas au peuple ashanti. Ces armées avaient asservi tous les États voisins du pays ashanti, Gonja et Dagomba au nord, Gyaman au nord-est, Nzema au sud-est, et avaient même franchi le fleuve Volta pour aller soumettre Akwamu et Anlo. Le seul peuple qui s’opposait encore à l’hégémonie ashanti, les Fantis, puissamment soutenus sur la côte par les Britanniques, venait d’être défait.

Malobali n’arriva pas à trouver le sommeil. Il se releva et s’approcha de son ami Kodjoe, celui-là même qui lui avait tendu sa tabatière :

— Lève-toi, espèce d’animal. Viens faire un tour avec moi. Nous trouverons peut-être une bête à tuer…

Kodjoe ouvrit un œil :

— Est-ce que la pluie a cessé ?

— Penses-tu ! Est-ce que la pluie cesse jamais dans ce pays de malheur ?

La voix d’un homme s’éleva :

— Si tu n’aimes pas ce pays, Bambara, quitte-le. Personne ne te retient. Retourne chez toi !

Ce n’était là qu’une plaisanterie. Sans répondre, Malobali et Kodjoe sortirent. Autour d’eux, la forêt était si dense qu’il y faisait presque noir. Toutes sortes de plantes s’enchevêtraient depuis les fougères géantes et les bambous, campés sur un tapis de mousse et de champignons, jusqu’aux irokos, dont le faîte formait une voûte rarement interrompue. À chaque pas, on butait sur des lianes montant à l’assaut des troncs en arabesques compliquées et des plantes grimpantes dotées de vrilles et de crampons, dangereux comme autant de pièges. Au début, Malobali avait haï cet univers ténébreux à odeur de mort et de pourri. Aujourd’hui, il l’oppressait encore, car il croyait y surprendre à chaque détour la forme maléfique d’un génie en courroux. Lui qui aurait voulu ne croire à rien se surprenait à marmonner les prières qui écartent maladies ou morts subites. Kodjoe se baissa pour ramasser d’énormes escargots à chair violette dont on était très friand dans la région, mais qui répugnaient profondément à Malobali. Kodjoe était un Abron du royaume de Gyaman, tombé un siècle plus tôt sous domination ashanti. Cependant, sa mère était une Goro et elle lui avait aussi appris à parler une langue très proche de celle de Malobali. C’était ce qui les avait tout d’abord rapprochés. Puis ils s’étaient découverts une identité de vues, une sorte de mépris, presque de haine pour le genre humain. Kodjoe s’assit sur une racine, énorme excroissance s’enfonçant quelques pas plus loin dans l’humus, et releva la tête vers Malobali :

— Il faut que je te dise. Si nous atteignons Cape Coast, je ne reviendrai jamais à Kumasi…

Malobali se laissa tomber à côté de lui et s’exclama :

— Tu es fou ?

— Non. J’ai préparé tout un plan là-dedans…

Il se frappa le front de manière éloquente, avant de poursuivre :

— L’avenir est sur la côte. Avec les Anglais, les Blancs. Est-ce que ce n’est pas à cause d’eux que les Fantis ont pu tenir tête si longtemps aux Ashantis ? Ils ont des armes, ils ont des navires qui marchent sur la mer, ils ont de l’argent, ils connaissent de nouvelles plantes… L’Asantéhéné Osei Bonsu tremble devant eux et cherche à gagner leurs bonnes grâces…

Malobali fixa son compagnon avec stupeur :

— Ne me dis pas que tu veux te mettre à servir ces Blancs ?

Kodjoe cueillit une baie sauvage et se mit à la ronger :

— Je veux apprendre leurs secrets… Je veux apprendre à écrire…

Malobali haussa les épaules :

— Alors fais-toi musulman, tu écriras tout aussi bien !

Sentant que le dialogue n’était pas possible, Kodjoe se leva et reprit sa marche. Pendant un moment, Malobali le suivit sans mot dire, plongé dans ses réflexions. Puis il lança :

— De toute façon, ils ne s’occuperont pas de toi, tes Anglais, si tu ne te convertis pas à leur religion…

Kodjoe tourna la tête et fit :

— Eh bien, je me convertirai !…

Or, Malobali ne pouvait entendre ce mot de « conversion » sans songer aussitôt à Tiékoro, le frère haï. C’était Tiékoro qui avait imprimé ce cours à sa vie. C’était Tiékoro qui l’avait chassé de Ségou aussi sûrement que si il lui en avait intimé l’ordre.

Après le suicide de Nadié, Tiékoro avait été lui-même quelque temps entre la vie et la mort. Puis il s’était guéri. Mais voilà qu’au lieu de se remettre à vivre avec humilité, il s’était paré de son épreuve, prenant l’univers à témoin. Ah, comme il avait souffert ! Et pourquoi avait-il souffert ? Parce qu’il était un misérable pécheur. Mais il était résolu désormais à faire pénitence. Entièrement vêtu de blanc, un chapelet à la main ou enroulé autour du poignet, il s’installait sur sa natte qu’il ne quittait que pour se rendre à la mosquée. Très vite, les gens avaient commencé à affluer autour de lui, celui-ci demandant une prière, celui-là un conseil, celui-là encore un simple attouchement de mains. Sa réputation de sainteté avait grandi sans qu’on sût comment, gagné Djenné, Tombouctou, Gao… Elle avait même atteint les oreilles d’Amadou Hammadi Boubou qui avait pris le titre de cheikh et venait de se faire bâtir une ville baptisée Hamdallay. Il l’avait donc invité à venir y séjourner afin de discuter de la meilleure manière de convertir les Bambaras à l’islam.

Un matin, Tiékoro prêchait à une poignée de fidèles, comme il avait pris coutume de le faire : « Dieu est Amour et Puissance. La création des êtres procède de son amour et non d’une quelconque contrainte. Détester ce qui est produit par la Volonté divine agissant par amour, c’est prendre le contrepied du Vouloir divin et contester sa sagesse. »

Le son de cette voix avait éveillé en Malobali une telle colère doublée d’une telle nausée qu’il avait enfourché un cheval et quitté Ségou. D’abord il envisageait seulement de se rendre à Tenenkou auprès de sa mère. Celle-là aussi, il avait un compte à régler avec elle ! Et puis, il avait rencontré des marchands de noix de kola redescendant vers Salaga et il s’était mêlé à eux. De fil en aiguille, il s’était trouvé enrôlé dans l’armée de l’Asantéhéné.

Se convertir ! Renier les dieux de ses pères et à travers eux toute la civilisation, toute la culture qu’ils avaient élaborée, cela paraissait à Malobali un crime qui ne pouvait mériter de pardon. Jamais il ne le commettrait, même sous la torture. Est-ce que Siga n’était pas revenu de Fès avec sa foi ancestrale intacte ? En pensant à Siga, le cœur de Malobali s’adoucissait. Peut-être aurait-il dû consulter cet aîné avant de se lancer dans l’aventure ? Bah, il était trop tard pour avoir des regrets.

Ils atteignirent une petite clairière, plantée d’ignames et de patates douces. C’était le premier signe de vie humaine qu’ils rencontraient depuis quatre jours qu’ils avaient quitté Kumasi. Ils se précipitaient pour fouiller sans scrupules ces tubercules qui ne leur appartenaient pas quand une jeune fille apparut, une corbeille à la main. Toute jeune, les seins petits mais ronds, les jambes interminables. De sa voix fluette, elle intima :

— Laissez cela. Ou alors donnez-nous des cauris…

Malobali se mit à rire :

— Pourquoi dis-tu nous, quand je te vois seule par ici ?

La fillette indiqua un sentier de la main :

— Notre village n’est pas loin.

— Alors pourquoi as-tu si peur ?

Pendant que Kodjoe s’asseyait en ricanant sur une racine, Malobali s’approcha de la fille. Jolie. Une peau d’un noir de jais. Le long des joues le dessin délicat des scarifications tribales. Quelque part, le désir remua en Malobali :

— Comment t’appelles-tu ?

Elle hésita, puis se décida :

— Ayaovi…

Puis, tournant les talons, elle s’enfuit. Malobali se jeta à sa poursuite. Tout d’abord Ayaovi n’avait inspiré à Malobali que le désir vague et aisément contrôlé qu’il éprouvait devant toute fille jeune et bien faite. Or cette poursuite l’exacerba. Ayaovi courait et ses fesses nues tressautaient tandis que l’eau inondant ses omoplates donnait à sa peau un relief particulier. Elle disparut derrière un arbre, réapparut entre deux fougères, trébucha sur une liane. Malobali se jeta sur elle dans un lit d’humus. Quand il la tint sous lui, réalisant son extrême jeunesse à la gracilité de ses formes, son premier mouvement fut de la laisser aller, quitte pour une belle peur.

Or, elle se mit à l’insulter, un flot si rapide que son oreille encore mal habituée au twi1 ne distinguait que des sons informes. Cela l’irrita. Il allait la gifler pour la faire taire quand, relevant sa tête agile comme celle d’un serpent, elle lui cracha en plein visage. C’en était trop. Il ne pouvait que la punir et il n’avait qu’un moyen à sa disposition. Comme il lui écartait rudement les jambes, il songea qu’elle devait être impubère et réalisa l’énormité de sa faute. Mais elle posait sur lui un regard de défi, surprenant chez un être si jeune. Alors, il la pénétra. Elle hurla et Malobali sut que jusqu’à son dernier jour, il entendrait encore ce cri lui vriller les oreilles. Un cri d’enfant terrorisée qui agonise. Un cri d’enfant qui prend les dieux à témoin de la cruauté des adultes.

Sous son membre brusquement inerte, il sentit se répandre un petit lac de sang. Il faillit se lever, la supplier de lui pardonner, mais une force mauvaise dont il ignorait lui-même l’origine l’envahit. Non sans mal, il acheva de la pénétrer. Ensuite il demeura immobile, n’osant pas la regarder. Une main lui tapota l’épaule. C’était celle de Kodjoe qui souffla :

— Tu penses aux amis ?

Il lui laissa la place.

 

Contrairement à toutes celles qui avaient été menées les années précédentes, en particulier contre les Fantis, l’expédition dont faisait partie Malobali était entièrement pacifique. Il s’agissait d’escorter à Cape Coast un Blanc du nom de Wargee. Ce Wargee était arrivé à la cour de l’Asantéhéné après un incroyable périple qui l’avait mené d’Istanbul à Tripoli, puis à Murzuk, de Kano à Tombouctou, puis de Djenné à la ville marchande de Salaga, avant de l’avoir conduit à Kumasi, capitale du pays ashanti. L’Asantéhéné Osei Bonsu, connu pour sa grande courtoisie à l’égard des étrangers, le faisait conduire à la côte sous bonne garde afin de lui éviter tout désagrément. Là, les Anglais s’occuperaient de l’aider à retourner chez lui. D’où venait ce Wargee ? Pourquoi se trouvait-il en Afrique ? Ni Malobali ni ses compagnons ne s’en souciaient. Ils se bornaient à remplir leur mission et, d’un commun accord, se tenaient à l’écart de cet homme.

Pour Malobali, qui n’avait auparavant jamais vu de Blancs, si l’on excepte les Maures qu’il croisait sur toutes les routes commerciales, Wargee et ses pareils formaient une espèce particulière, indéchiffrable et intrigante comme celle des femmes ou des animaux. Il ne comprenait pas ceux qui les admiraient à cause de leurs réalisations extraordinaires, car il flairait dans tout cela un danger, bien supérieur à celui des Peuls et de tous les musulmans réunis.

Quand Malobali et Kodjoe revinrent vers leur case, il faisait nuit noire. Les autres soldats avaient allumé un feu qui fumait plus qu’il n’éclairait, et qui ne dégageait aucune chaleur, car le bois était humide. L’un d’eux interrogea :

— Eh bien, qu’est-ce que vous avez rapporté ?

Kodjoe vida son sac : quelques escargots repliés dans leur épaisse coquille noirâtre, quelques patates douces. Il y eut un rire :

— Voilà un bon repas en perspective !…

Kodjoe s’assit et fit mystérieusement :

— Peut-être bien aussi que nous avons trouvé meilleur gibier…

Du coup, ceux qui somnolaient se réveillèrent, ceux qui étaient vautrés au fond de la case se rapprochèrent tandis que Kodjoe commençait de décrire par le détail les charmes d’Ayaovi. Cela fit enrager Malobali que la honte de son acte oppressait encore. Aussi jeta-t-il brutalement :

— Tais-toi, Kodjoe. Il y a des choses dont on ne doit pas se vanter !

Puis il sortit à nouveau. Derrière son dos, il entendit les commentaires :

— Le Bambara est fou !…

Depuis qu’il avait quitté Ségou, la vie de Malobali avait été un tissu d’actes répréhensibles. Ce n’était point parce qu’il tuait ou emmenait en captivité les ennemis de l’Asantéhéné. Non, la guerre était la guerre et il était payé pour cela. Mais parce que, trop souvent, ses armes se retournaient contre des innocents. Avec Kodjoe et quelques autres, il entrait dans les villages ashantis eux-mêmes, où les paysans paisibles arrachaient de leurs pieds des croûtes boueuses pendant que les femmes pilaient le plantain du fou-fou2. Ils violaient, volaient, incendiaient pour le plaisir d’égaler les dieux, remplaçant le bonheur et le calme de l’instant précédent par le désespoir. Un jour, ils avaient assassiné un vieillard simplement parce qu’ils lui trouvaient la figure trop laide sous la morve de sa peur. Tout d’un coup, son attitude passée le dégoûtait.

Alors que faire ? Retourner à Ségou ?

La pluie, qui s’était un moment arrêtée, avait recommencé à tomber en larges gouttes brûlantes et rafraîchissantes à la fois. Malobali revit le visage d’Ayaovi. Quel âge pouvait-elle avoir ? Pas plus de dix ou onze ans. D’habitude, une fois le viol consommé, Malobali ne songeait plus à ses victimes. Pourquoi cette honte, ce remords ? Il se mit à marcher au hasard sous la pluie et dans l’obscurité se heurta à un homme. Il reconnut le safohéné, capitaine de l’escorte. Celui-ci s’exclama :

— Ah, c’est le Bambara ! Préviens les hommes que nous reprendrons la route à l’aube…

Malobali persifla :

— Eh bien, ce n’est pas trop tôt ! Encore un peu et nous pousserions racines ici comme des plantes…

La réflexion ne plut pas au capitaine, que le comportement de Malobali avait déjà fort souvent irrité. Il fit volte-face et dit sèchement :

— Sache que c’est moi qui donne des ordres ici. Le Blanc que nous avons mission d’accompagner est un vieillard. Il éprouve beaucoup de difficultés à avancer dans la forêt…

Il est vrai que ce n’était pas une petite affaire ! Les soldats devaient couper à grands coups de hache les herbes, les lianes et les racines géantes qui entravaient la marche. Parfois aussi, ils enfonçaient jusqu’aux genoux dans le sol spongieux, et seules les cordes qui les reliaient les uns aux autres les empêchaient de s’embourber entièrement. Sans parler des reptiles et des insectes, aussi avides que des sangsues, qui s’accrochaient au visage, au cou et aux épaules. En d’autres temps, Malobali n’aurait guère prêté attention à cette rebuffade. Pourtant ce soir-là, elle lui fit l’effet d’une véritable humiliation. Il rentra dans la case.

À présent, les hommes faisaient rôtir les tubercules de patates dans la cendre et, ayant enfilé en brochette la chair épaisse des escargots, ils la grillaient sur la braise. Les gourdes de vin de palme circulaient.

Malobali alla s’asseoir dans un coin, le dos à la cloison humide. Combien de temps encore supporterait-il cette existence grossière et bornée ? mangerait-il cette nourriture fruste ? écouterait-il ces plaisanteries vulgaires ?

Comme Kodjoe s’approchait de lui, il souffla :

— Hé l’ami, raconte-moi ton beau plan…

Kodjoe eut un rire :

— Je savais bien que mon histoire t’intéresserait ! Écoute, il y a plusieurs possibilités. Dans le fort de Cape Coast, il y a une garnison, des hommes bien entraînés qui ne demandent qu’à attaquer les Ashantis. Nous pouvons leur offrir nos services…

— C’est-à-dire trahir ?

Kodjoe balaya ce mot de la main :

— Dans la ville et autour de la ville, il y a des prêtres, missionnaires qu’on les appelle, qui ont des champs où ils emploient des gens à qui ils apprennent aussi à lire et à écrire. On m’a même dit qu’ils envoient des gens étudier chez eux en Angleterre. Si tu veux, on peut tenter de ce côté-là…

Comme Malobali ne semblait pas très enthousiaste, Kodjoe poursuivit :

— Ou bien on peut faire du commerce…

Ce fut au tour de Malobali de railler :

— Et de quoi ? Les Anglais ne veulent plus d’esclaves…

Kodjoe haussa les épaules :

— Mais il reste les Français, les Portugais, les Hollandais… Il s’agit de ruser, c’est tout… Ou alors, on peut commercer avec de l’huile de palme. Les Blancs s’en servent pour faire leur savon… Ou des peaux. Ou des défenses d’éléphant…

Malobali écoutait tout cela avec stupeur, se demandant comment Kodjoe, qu’il avait cru aussi frivole et jouisseur que lui, avait pu élaborer tout cela. Du coup, il éprouvait pour lui une sorte de respect dont il était bien peu coutumier. Par contraste, il se sentait obtus et son mépris de lui-même augmentait. Il se tourna contre la cloison de boue et de branchages dont les interstices grouillaient d’insectes et il tenta de trouver le sommeil. Or, il ne trouva qu’Ayaovi. Quelle action stupide et gratuite ! Au moment de la pénétrer, son membre s’y était presque refusé et il avait dû le cingler comme un cheval paresseux en pensant à ses insultes. Il imagina son retour au village paternel, ses pleurs, sa confession haletante. D’après ses descriptions, les siens comprendraient qu’il s’agissait des hommes de l’Asantéhéné et, terrifiés, se garderaient bien d’intervenir. Alors ce crime-là aussi demeurerait impuni. Ah oui, changer de vie ! S’installer sur la côte ! S’installer sur la côte, pourquoi pas ?

Malobali se rencoigna contre la cloison. Sur les feuilles du toit, les gouttes de pluie piétinaient doucement.

1- Twi : langue parlée par les Ashantis.

2- Sorte de pâte préparée dans un mortier.