Malobali regarda son frère aîné et s’étonna presque de le haïr si fort. À cause de Tiékoro, tout ce qui constituait la charpente de sa vie s’effondrait. Nya. Nya semblait l’oublier, absorbée qu’elle était par ces trois marmots Ahmed Dousika, Ali Sunkalo et Awa Nya. Elle les berçait, leur chantait des airs qu’il s’était cru réservés, les baignait, les nourrissait. Une nuit, quand, à son habitude, il s’était échappé de la case des garçons pour venir auprès d’elle, il l’avait trouvée serrant Ali Sunkalo dans ses bras et elle l’avait renvoyé, en lui reprochant durement de faire l’enfant.
Quant au reste de la famille ! Le soir, à la veillée, plus de contes mettant en scène Souroukou, Badéni ou Diarra. Non ! Tiékoro, sous le feu de dizaines de paires d’yeux admiratifs, racontait sa vie au loin. On l’interrogeait inlassablement :
— Est-ce que Ségou est plus belle que Tombouctou ?
— Est-ce que Ségou est plus belle que Djenné ?
— Est-ce que les Maures sont des hommes blancs ?
— Est-ce que les Marocains sont des Maures ?
— Est-ce que les gens de Djenné mangent des chiens ?
Et Tiékoro pérorait avec suffisance tandis qu’une salive amère remplissait la bouche de Malobali, s’amassant aux commissures de ses lèvres. Ah, le faire taire ! lui faire rentrer les mots au plus profond de la gorge !
Pis encore cette ostentation avec laquelle il égrenait son chapelet, assis sur une natte devant sa case avant de se jeter, cinq fois par jour, dans la poussière. Une fois par semaine, il se rendait à la mosquée des Somonvs, entraînant avec lui ses deux fils et des dizaines de garçonnets. Est-ce qu’il oubliait que des musulmans faisaient la guerre aux siens ? Pour Malobali, Tiékoro n’était qu’un traître. Il aurait souhaité que les hommes de la famille lui disent son fait. Au lieu de cela, au contraire, tout le monde béait :
— Tu as vu Tiékoro lire dans ses livres ?
— Tu as vu Tiékoro écrire ?
Même les vieillards sortaient des concessions voisines pour écouter son prêchi-prêcha :
— La parole est un fruit dont l’écorce s’appelle bavardage, la chair, éloquence et le noyau, bon sens. Dès l’instant où un être est doué du verbe, quel que soit son degré d’évolution, il compte dans la classe des grands privilégiés.
Le pire, c’est que cet engouement avait atteint le Mansa lui-même. Peu après son arrivée, il avait fait convoquer Tiékoro. Les dieux et les ancêtres seuls savaient ce que cet intrigant lui avait conté. En tout cas, le Mansa lui avait confié l’éducation de deux de ses fils afin que eux aussi connaissent les secrets de l’islam et en avait fait son conseiller aux affaires musulmanes. Tiékoro siégeait donc au Conseil et donnait son avis sur les relations à entretenir ou à nouer avec les Peuls du Fouta Djallon, du Katsina, du Macina. On parlait de l’envoyer en délégation auprès de Ousmane dan Fodio à Sokoto afin de neutraliser les alliances qu’il avait passées avec Amadou Hammadi Boubou. Bref, Tiékoro était devenu un notable. Il avait rendu à la famille son prestige à la cour au point qu’il éclipsait le fa Diémogo qui avait deux fois son âge, mais n’hésitait pas à le consulter sur tout.
Depuis quelques jours, quelque chose se tramait. Il était question de donner à Tiékoro une épouse digne de son rang. Il y avait eu un va-et-vient de griots, une circulation de cadeaux. Malobali avait entendu dire qu’il s’agissait d’une princesse apparentée au Mansa et vivant dans l’enceinte du palais, mais n’en savait pas davantage. Or Malobali adorait Nadié. Cette affection avait commencé par surprise. Un jour que Tiékoro l’avait durement rabroué, lui jetant : « Tu n’es plus un bilakoro, conduis-toi comme un homme ! » il avait rencontré le regard de Nadié qui semblait signifier : « Allons, allons. N’y prends pas garde… »
Puis, comme il s’éloignait, honteux, pour cacher ses larmes, elle l’avait suivi et lui avait offert un dyimita, une de ces incomparables friandises qu’elle avait appris à préparer à Djenné. Peu à peu, il avait pris l’habitude d’aller près de sa case. N’étaient-ils pas tous deux dépossédés ? Elle, de ses enfants et de son compagnon ? Lui de l’affection de Nya ? Malobali n’avait jamais à ce jour songé au statut fait aux femmes. Pour lui, si Dousika n’avait pas épousé sa mère, c’est qu’elle était une étrangère qui, le moment venu, avait choisi de retourner parmi les siens. Mais là, Nadié était une Bambara. Que lui reprochait-on ? De n’être pas de naissance honorable ? Était-elle responsable des malheurs de sa famille qui l’avaient conduite à être vendue comme esclave ? Devait-on considérer cela comme une souillure indélébile ? Ne suffisait-il pas qu’elle ait donné trois enfants au clan ? Qu’elle soit douce et industrieuse ? Qui mieux qu’elle savait assaisonner un poulet, faire dorer de la viande de mouton et revenir dans son jus un couscous de mil ? Qui tissait plus fin ? À Djenné, elle avait appris de nouvelles techniques de teinture qu’elle avait enseignées à toutes les femmes de la maison. Hélas ! toutes ces qualités se retournaient contre elle, car c’étaient celles d’une esclave et elles ne faisaient que justifier l’attitude adoptée à son endroit. Les premiers temps, Tiékoro l’avait défendue, l’avait protégée contre les menues humiliations que chacun lui infligeait quotidiennement. Puis, il semblait s’en être lassé, comme si lui aussi ne voyait en elle qu’un objet humble et peu adapté à sa condition. Il recevait chaque soir dans sa case les plus belles esclaves de la concession. En outre, le Mansa lui ayant offert nombre de captives, son harem personnel comptait bien une dizaine de concubines.
Tiékoro apostropha Malobali :
— Eh bien, qu’est-ce que tu as à me regarder comme cela ?
L’enfant baissa les yeux et s’éloignait promptement quand la voix de Tiékoro le rappela :
— Viens ici…
Malobali obéit et revint vers la natte étendue devant le vestibule de la case de Tiékoro. Tiékoro portait un caftan couleur soufre, orné de broderies, qu’il avait acheté à des commerçants venus de Fès. L’étoffe en était soyeuse, agrémentée ça et là de fils d’or. Sur son crâne rasé, il avait coquettement posé une calotte de dentelle écrue du même travail que la courte écharpe nouée autour de son cou. Il tenait à la main un énorme chapelet dont les grains étaient faits d’une pierre jaune, striée par endroits de blanc. Il s’était frotté les joues avec du parfum haoussa et cette odeur douceâtre écœura Malobali. Il posa sur son jeune frère son regard étincelant et fit lentement :
— Tu sais ce que j’ai trouvé pour toi ? Tu vas partir pour Djenné à l’école coranique d’un parent de mon ami Moulaye Abdallah. Quand tu auras goûté de sa chicotte à chaque mot omis lors de la récitation d’une sourate, cela t’améliorera le caractère.
Malobali balbutia :
— Djenné ? Mais je ne veux pas partir pour Djenné…
Tiékoro ricana :
— Tu ne veux pas, tu ne veux pas ! Depuis quand une vermine de ton espèce ose parler ainsi ? Tu partiras et bientôt…
Malobali regarda autour de lui avec désespoir. Quelques mois auparavant, il était un enfant parmi les autres. Puis, il avait appris l’origine de sa mère et à présent, il devait affronter la haine de son aîné. Qu’avait-il fait pour mériter cela ?
Il se dirigea vers la case de Nya. S’il ne s’était contrôlé, il se serait roulé par terre en hurlant dans une de ces crises de colère dont il était coutumier. Mais il sentait que ce comportement tournerait à son désavantage, et il s’exhortait au calme. Les autres enfants de la concession le voyant passer ainsi, grave et silencieux, se demandaient qui leur avait changé leur Malobali.
Nya était assise devant sa case. Elle venait de baigner Ali Sunkalo et frottait son petit corps de beurre de karité. Ali Sunkalo était un bambin un peu chétif, sujet à des incontinences d’urine. Aussi sa grand-mère avait-elle entrepris de le soigner et le gardait constamment auprès d’elle, tandis que, de temps à autre, elle consentait à laisser à Nadié Ahmed Dousika et surtout Awa Nya qui, après tout, n’était qu’une fille et encore nourrie au sein. Malobali s’accroupit dans un coin et regarda celle que si longtemps il avait cru être sa mère prodiguer à un autre les mêmes soins qu’à lui. Sa gorge se nouait. Qui était cause de tous ces bouleversements ? Tiékoro, Tiékoro. Il parvint à articuler :
— Ba, est-ce vrai que l’on va m’envoyer à Djenné ?
Nya lui jeta un regard rapide dans lequel il crut lire une expression de culpabilité et fit :
— Rien n’est encore décidé. Fa Diémogo ne voudrait pas que tu partes. Mais Tiékoro pense qu’à partir d’aujourd’hui, les garçons de la famille doivent apprendre à lire et écrire l’arabe. Il dit que l’avenir est dans l’islam…
Malobali protesta farouchement :
— Je ne veux pas devenir musulman…
Nya soupira :
— Moi aussi, je dois avouer que cette religion me fait peur, mais Tiékoro dit…
Tiékoro, Tiékoro ! Toujours lui ! Encore lui ! Malobali ne put en supporter davantage. Prenant ses jambes à son cou, il s’enfuit hors de la concession et courut d’une traite jusqu’au fleuve.
Ségou ! Les hautes murailles de terre. L’eau étincelante et par endroits tumultueuse. Sur les rives, les pirogues des Bozos peinturlurées de rouge et de jaune. Ségou. Cet univers qui était le sien. Les jours de marché, il accompagnait Nya, suivie de ses esclaves aux larges calebasses. Les gens chuchotaient :
— Quel bel enfant !
Ensuite pour conjurer un sort toujours jaloux, ils se hâtaient de murmurer les paroles qui tiennent en respect la maladie et la mort. Chaque après-midi, il courait jusqu’à la place devant le palais du Mansa afin d’écouter les diély. À présent, ceux-ci chantaient la paix retrouvée avec le Kaarta qui venait de donner à Ségou une nouvelle reine. Malobali, bousculant les autres enfants, prenait place au premier rang du cercle des spectateurs. Les bala et les tamani s’interpellaient, puis la voix gracile de la flé1 répondait à celle, ample et majestueuse, de l’homme. C’est de tout cela que Tiékoro entendait le priver ? Alors, il s’enfuirait à l’autre bout de la Terre. On le chercherait en vain. On s’affolerait. On pleurerait. Mais ce serait trop tard. Il serait déjà loin.
Malobali n’était pas la seule personne à souffrir du comportement de Tiékoro. Nadié était certainement bien plus malheureuse. Les premiers temps, elle s’était dit qu’il s’agissait d’une humeur excusable, due à l’idolâtrie et à l’admiration des siens, à la fortune et aux honneurs retrouvés. Elle croyait connaître Tiékoro, arrogant, égoïste, sensible à la flatterie, violemment sensuel, mais le cœur bon. Elle était convaincue que tant d’années passées ensemble avaient tissé entre eux des liens que rien ni personne ne pouvait rompre. Il suffisait de se taire, d’attendre, d’être là quand il se ressaisirait. Puis peu à peu, le doute, l’angoisse, la terreur avaient entièrement pris possession d’elle. Tiékoro, elle en était sûre, se détachait d’elle à jamais. À vrai dire, elle ne lui reprochait pas d’accepter l’épouse offerte par le Mansa. C’était là un honneur qu’il ne pouvait refuser. Elle avait d’autres raisons de désespérer. Il ne lui parlait plus. Il préférait la cuisine de sa mère à la sienne. Il évitait ses regards. Un soir n’y tenant plus, elle était entrée dans sa case. Assis dans le vestibule, il prenait son repas servi par une esclave du Mandé2 que lui avait envoyé le Mansa le matin même. La femme était belle, vierge encore puisqu’elle était complètement nue, hormis un collier de perles bleues autour des reins, et des bracelets aux chevilles. Et Nadié s’était rappelé leur première rencontre dans la concession du Maure, leur étreinte. Pourquoi n’avait-elle pas crié, protesté, ameuté le voisinage ? Sans doute parce qu’elle l’aimait déjà…
Quand il l’avait vue entrer, Tiékoro s’était exclamé avec colère :
— Mais qu’est-ce que tu veux ?
Incapable de prononcer une parole, sous le regard étonnamment compatissant de l’esclave, elle s’était enfuie.
Nadié tendit son sein à Awa Nya. L’enfant, repue, le refusa et Nadié considéra cette harmonieuse petite outre de soie noire, doublement méprisée. Si à Djenné, Nadié avait l’impression d’être utile, à Ségou elle était convaincue de sa totale inutilité. Sur le plan matériel, ni Tiékoro ni ses enfants n’avaient besoin d’elle. Il lui aurait pris fantaisie de demeurer tout le jour étendue dans sa case que la nourriture, grains, volaille, gibier, poisson, abonderait. Que les étoffes venues d’Europe ou du Maroc s’entasseraient dans les calebasses, avec les bijoux d’or et d’argent, les perles d’ambre et de corail. Que le fruit du travail des esclaves joint à la faveur du Mansa emplirait des cases dans la concession de sacs de cauris et de poudre d’or tandis que des chevaux henniraient dans les enclos. Quant à l’affection, Tiékoro ne voulait plus d’elle. Ses deux garçons, traités avec l’attention que l’on réserve aux aînés d’un fils premier-né, ne se souciaient apparemment pas d’elle. Ils dormaient avec Nya qui les baignait et les nourrissait. S’ils tombaient, mille mains se tendaient pour les relever. S’ils pleuraient, mille lèvres s’offraient à les embrasser. Distinguaient-ils encore Nadié de toutes celles qu’ils appelaient mère ?
Seule lui restait Awa Nya, car une fille n’appartient jamais qu’à celle qui l’a mise au monde. À ce moment, Nya, inclinant légèrement sa haute stature, s’encadra dans la porte, Ali Sunkalo trottinant derrière elle. Ali Sunkalo se jeta dans les bras de Nadié et dans l’état d’esprit où elle était, cela lui fit l’effet d’un baume. Nya et Nadié ne se haïssaient pas. La première jouait seulement son rôle de mère, soucieuse des intérêts de son fils. Si le conseil de famille l’avait donnée en partage à Diémogo, après la mort de Dousika, ce n’était un secret pour personne que ces deux-là ne vivaient guère comme mari et femme.
Nadié se hâta d’aller chercher un tabouret à l’intention de Nya qui y posa ses lourdes fesses. Après les salutations d’usage, celle-ci se décida à parler, avec lenteur, en choisissant chaque mot :
— Il faut que tu le saches, le mariage de Tiékoro va être célébré bientôt. Comme il s’agit de la propre fille d’une des sœurs du Mansa, la dot a été très importante. Je n’ai pas voulu que la famille royale puisse nous mépriser et prendre Tiékoro comme un indigent.
Nadié n’ignorait rien de ces tractations et de ces préparatifs de noce. Pourtant elle fut prise d’un tremblement de tous ses membres cependant qu’une sueur froide baignait son corps. Elle parvint à balbutier :
— Pourquoi kokè ne m’en parle-t-il pas lui-même ?
Nya répliqua durement :
— Pourquoi le ferait-il ? Quelle obligation a-t-il devant toi ? Est-ce que je ne suis pas déjà bien bonne de t’entretenir ?
Abasourdie, Nadié réalisa qu’elle disait vrai. Elle hocha la tête de droite et de gauche comme pour prendre l’univers à témoin. Mais rien ni personne ne semblait se soucier de ce qu’elle éprouvait. Le soleil était étalé comme un jaune d’œuf au milieu de la calebasse du ciel. Les acacias se hérissaient de fleurs sans parfum. Les enfants nus couraient. Derrière les murs, des femmes pilaient le mil. La vie continuait, une vie dans laquelle elle n’avait plus de place. La voix de Nya la ramena sur terre.
— Voilà ce que je suis venue te proposer. Tu peux, bien sûr, demeurer au service de Tiékoro…
Au mot « service », elle hésita légèrement, puis elle poursuivit avec fermeté :
— Pourtant il y a un woloso3 que je considère comme mon fils. Il s’agit de Kosa. Je lui ai parlé et il est prêt à t’épouser. Il paiera la dot et vous irez vous installer sur des terres du clan à Fabougou.
Si Nadié avait été moins submergée de douleur, elle aurait deviné la peur que de tels propos s’efforçaient de dissimuler. Non, elle n’était pas aussi dérisoire et méprisée qu’elle le croyait. Au contraire, chacun redoutait qu’elle ne pèse d’un poids trop lourd dans l’existence de Tiékoro et que les épouses légitimes n’aient raison de prendre ombrage de sa présence. C’est pourquoi on voulait l’éloigner, la jeter dans les bras d’un autre homme. Mais elle souffrait trop pour comprendre pareil calcul. Les ruades de son cœur ébranlaient sa poitrine. Ses dents se serraient comme celles d’un mourant et elle ne pouvait articuler une parole. Elle jeta à Nya un tel regard que celle-ci demeura à son tour sans voix.
Nadié trouva la force de se lever, d’équilibrer Awa Nya dans son dos et de marcher jusqu’à la case de Tiékoro. Brusquement, tous les bruits s’étaient éteints et elle avait l’étrange impression de cheminer dans un jour éclatant, silencieux pourtant comme la nuit. Elle entra. Tiékoro achevait de s’habiller, nouant autour de sa taille les cordons de son pantalon bouffant de coton blanc. Il fit rapidement :
— Je suis en retard. Je devrais déjà être au palais…
Nadié s’appuya au mur et murmura :
— Pardonne-moi, kokè, mais je dois te parler.
Il répéta avec exaspération :
— Est-ce que tu n’entends pas que je suis déjà en retard ? C’est jour du Conseil aujourd’hui.
En parlant ainsi, Tiékoro lui-même souffrait. Il savait qu’il avait beau ruser, mentir à son corps et à son cœur, il reviendrait immanquablement à Nadié. Or cette dépendance lui faisait horreur. Ah, si Nadié était parente du Mansa, ou fille de haute lignée ! Non, elle n’était que Nadié, qu’il avait sauvagement possédée dans l’odeur d’excrément et d’urine du cabinet d’aisances, qui avait connu ses misères intimes, ses humiliations et sa pauvreté à Tombouctou et à Djenné. Aussi l’aimer le ramenait-il cruellement à une part de lui-même et de sa vie qu’il ne demandait qu’à oublier. Devant l’expression désespérée de son visage, il se radoucit :
— Bon, viens me trouver à mon retour du palais.
Elle insista :
— Quand tu vas chez le Mansa, tu y passes souvent l’après-midi tout entier et une partie de la nuit…
Il enfila ses babouches et prit un large parapluie venu d’Europe dans un coin de la pièce :
— Mais non, je serai de retour avant la prière de l’icha4. Prépare-moi de tes galettes et nous passerons la nuit ensemble.
Il sortit. Demeurée seule, Nadié ramassa fébrilement les vêtements épars sur le sol, roula la natte sur laquelle il avait dormi avec une autre femme, puis se mit à balayer vigoureusement avec une touffe de feuilles d’iphène. Elle espérait ainsi retrouver la maîtrise de son corps qu’elle avait perdue. Au bout d’un moment, elle put sortir de la case, retourner vers la cour des femmes, se mêler aux activités du jour.
Cependant au palais, le Conseil était au complet. Les princes du sang, les chefs de grandes familles étaient assis sur leurs peaux ou sur leurs nattes. Entouré de ses esclaves et de ses griots, Da Monzon fumait sa pipe, allongé sur l’estrade. Tiékoro, debout, attendit que Tiétigui Banintiéni lui ait donné la parole au nom du Mansa, puis s’inclina légèrement :
— Maître des énergies, j’ai appris que Amadou Hammadi Boubou venait d’envoyer des émissaires à Ousmane dan Fodio à Sokoto pour lui demander s’il pouvait déclarer le jihad, la guerre sainte. Ousmane dan Fodio lui en a donné le droit et a béni des étendards à son intention, un par pays à soumettre. Mais il en a omis deux, ce qui signifie que deux pays échapperont à l’emprise du Macina.
Da Monzon en oublia de tirer sur sa pipe et se redressa :
— Quels sont ces deux pays ?
Tiékoro eut un geste d’ignorance :
— Ousmane ne s’est pas prononcé. Aussi, on peut tout supposer…
Vingt paires d’yeux le fixèrent et Tiékoro reprit dans le silence général :
— Ousmane dan Fodio est un saint, mais ses fils sont cupides. Je conduirai une délégation chargée d’or, d’ivoire et de cauris jusqu’à Sokoto et je me fais fort de persuader ces derniers que Ségou est un des deux pays que le Peul du Macina doit épargner…
À ces mots, ce fut un tollé. Le maître de la guerre soutenu par de nombreux princes du sang vociféra que Ségou n’avait point coutume de prier qu’on l’épargne, mais de se battre, de laisser morts et blessés sur le terrain. Tiékoro écouta tout cela avec mépris, puis se tourna à nouveau vers le Mansa comme s’il ne comptait que sur son intelligence :
— Il ne s’agit pas d’une guerre habituelle dont l’objet est la rapine et le meurtre. Il s’agit d’une guerre sainte. Ce Dieu auquel vous refusez de vous soumettre est aux côtés d’Amadou Hammadi Boubou et l’assiste dans chacun de ces combats. Vous ne pouvez gagner contre lui. Vous ne pouvez que négocier votre survie.
Prononcer de telles paroles devant le Mansa ! Mettre en doute la puissance de Ségou ! D’autres auraient payé cette audace de leur vie. Mais Tiékoro faisait figure de devin, de mage. Aussi, un silence angoissé s’établit dans la salle du Conseil. Au bout d’un moment, Da Monzon reprit :
— Est-ce que tu ne dois pas te marier, Tiékoro ? Vas-tu laisser ta nouvelle épouse pour partir en mission ?
Tiékoro s’inclina :
— Je ferai ce que tu voudras, maître de nos terres et de nos biens.
Cette formule-là aussi était pleine d’insolence, signifiant que les âmes n’appartenaient qu’à Dieu. Pourtant Da Monzon n’en prenait pas ombrage. Les courtisans chuchotaient qu’il s’était engoué de Tiékoro comme d’une femme et qu’au bout du compte, il le regretterait. Ne voilà-t-il pas qu’il lui donnait une de ses parentes en mariage ? Certes les Traoré étaient nobles et riches, mais de là à leur faire tant d’honneur ! Nombreux étaient ceux qui avaient pris Tiékoro en grippe à cause de ses airs supérieurs, de ses vêtements étranges et trop recherchés. Patients, ils attendaient sa chute. Ah, cette fois, il tomberait d’encore plus haut que son père !
Le Conseil se dispersa, mais Tiékoro demeura avec Da Monzon et ses griots favoris. Le Mansa était soucieux. Même s’il soutenait les vues de Tiékoro, négocier la paix lui paraissait à lui aussi très humiliant. Puisqu’il avait fait alliance avec les Coulibali du Kaarta, ne ferait-il pas mieux de lever des armées de tondyons et de se jeter sur les Peuls ? En même temps, une terreur superstitieuse l’avait envahi. Il se rappelait les paroles de Tiékoro, venant après les prédictions d’Alfa Seydou Konaté :
— Il ne s’agit pas d’une guerre habituelle. Dieu assiste Amadou Hammadi Boubou dans chacun de ses combats…
Pour un peu, il se serait converti à l’islam, mais la pensée de la colère de ses sujets le retenait. Il s’adressa à Tiékoro :
— Quand partiras-tu ?
Tiékoro réfléchit :
— Dans quelques semaines, la saison d’hivernage sera terminée. Le Joliba ne débordera plus de son lit. Alors je prendrai la route.
À part lui le chef des griots, qui jalousait la faveur que Da Monzon montrait à Tiékoro, se demandait pourquoi un homme à la veille de se marier manifestait si peu de répugnance à se séparer de sa femme. Qui n’a souhaité demeurer le plus longtemps possible entre les cuisses aimantes d’une vierge ? Il y avait là un mystère qu’il fallait éclaircir. Rien ne vaut une histoire de femme pour perdre un homme, et Tiékoro était un homme à femmes.
Tiétigui Banintiéni flairait Tiékoro, le tournait et le retournait comme un fauve une proie dont il n’est pas familier. Qui était cet homme ? Que voulait-il ? Que cachait sa conversion à l’islam ? Où s’arrêtait la foi ? Où commençait la comédie et le calcul ? Habitué à jauger les hommes puisqu’il vivait de leur crédulité, Tiétigui s’irritait de cette opacité de Tiékoro. Pas entièrement mauvais, mais pas bon assurément. Attirant. Irritant. Pas de la même espèce que ces soudards et ces courtisans qui entouraient Da Monzon et ne songeaient qu’à remplir leur concession d’or et de cauris, et leurs cases de femmes. Bref, une énigme.