Les griots royaux atteignaient déjà la concession de Dousika, suivis des musiciens, des chanteurs, des danseurs quand Da Monzon, lui-même entouré d’esclaves l’éventant avec des plumes d’autruche, mettait tout juste le pied hors du palais. Comme il se montrait rarement en public, en dehors des expéditions guerrières, toute la ville était sortie pour le voir et l’acclamer. Les gamins s’étaient juchés aux branches des cailcédrats et des arbres à karité cependant que, sans vergogne, les femmes jouaient des coudes pour s’approcher au plus près. Da Monzon était vêtu fort simplement d’un pantalon bouffant blanc et d’un boubou rouge, car il avait adopté cet habit musulman. Il ne portait comme attribut de sa souveraineté que le long bâton gainé de cuir et le sabre à large palette. Mais il n’avait pas résisté au plaisir de chausser des bottes de cuir jaune brodées de rouge, venues de la côte par le biais des trafiquants.
Ceux qui ne l’avaient pas vu depuis son intronisation s’exclamaient qu’il était encore plus beau que son père, avec sur ses tempes les trois balafres royales, à son nez l’anneau de cuivre ouvert que Monzon avait porté comme lui et ses deux grandes tresses croisées sous le menton. C’était sa démarche que l’on appréciait par-dessus tout, son grand pas chaloupé qui mettait en relief la minceur de sa taille. On comprenait que tant de femmes se soient pâmées pour lui et que son harem ne compte pas moins de huit cents créatures à sa dévotion.
Cependant quand le griot Kéla franchit le seuil de la concession, un des frères de Dousika lui souffla que ce dernier n’avait pas attendu le Mansa et venait de passer. Kéla remonta le cortège en courant, signifiant aux joueurs de tam-tams, de bala et de buru de faire sourdine et se jetant dans la poussière aux pieds de Da Monzon, lui dit :
— Pardonne-lui, maître des eaux et des énergies, il s’en est déjà allé…
Da Monzon ne rebroussa pas chemin pour autant.
À présent les lamentations des femmes couvraient les accords de musique et selon une coutume récemment introduite, on tirait des coups de feu dans la concession du défunt avec les fusils de traite qu’il avait possédés. À ce bruit, d’autres femmes sortaient en hurlant des concessions voisines et couraient vers le lieu du deuil. Certaines se roulaient dans la poussière des rues tandis que des nuées de griots surgissaient pareils à des sauterelles s’abattant sur un champ et commençaient de clamer l’arbre généalogique et les hauts faits de Dousika. Da Monzon adressa un signe discret à Kéla et celui-ci commença de chanter à son tour. C’était là une marque d’honneur suprême : être loué par le griot du Mansa en sa présence ! Dans la case de Dousika régnait au contraire un silence contrastant avec le tumulte du dehors. Les femmes de Diémogo lavaient le corps avec de l’eau chaude aromatisée de basilic tandis que la dernière femme de Dousika, Flacoro, dépliait des pièces de coton blanc tissé par les meilleurs artisans et soigneusement gardées à cette intention. Nya et Niéli, quant à elles, avaient disposé sur le sol une natte de grosse paille et par-dessus une natte fine et souple en feuilles d’iphène. Une fois le corps de Dousika déposé là-dessus, toutes les femmes prendraient place autour de la bara muso sur de petits tabourets et recevraient en silence les condoléances. Nya ne savait pas si elle éprouvait du chagrin.
Elle était d’abord soulagée car le Dousika qu’on allait bientôt mettre en terre n’était pas le Dousika qu’elle avait tant chéri. C’était un homme diminué avant l’âge, ressassant interminablement les déboires de sa vie comme si chaque existence n’était pas en fin de compte un long deuil, aigri et mesquin. Le matin, quand elle entrait dans sa case, elle se demandait à quel être elle avait affaire. La mort et le rituel de purification qui l’accompagne lui rendait un compagnon digne de son amour et de son respect.
Diémogo, frère cadet de Dousika, qui faisait fonction de fa, était installé dans le vestibule de la case de son frère. Il entendait s’approcher le cortège du Mansa, mais n’éprouvait aucun plaisir de cette réhabilitation tardive. Il savait que les honneurs des rois ne recouvrent qu’hypocrisie et se demandait quelle machination se tramait autour du corps encore chaud de Dousika. Puis, tout en remerciant les voisins, les amis, les parents qui déjà apportaient la volaille, les moutons destinés au repas rituel de viandes, il songeait avec chagrin que le dernier vœu de son frère n’avait pas été exaucé puisqu’il n’avait revu ni Siga ni Tiékoro. Ah, il faudrait abattre un bœuf, Dousika était un homme d’importance et tous les miséreux de Ségou viendraient se nourrir une dernière fois à ses frais. Il faudrait préparer des calebasses et des calebasses de dolo, des calebasses et des calebasses de to, des calebasses et des calebasses de sauce…
Da Monzon s’encadra dans l’unique porte d’entrée de la concession, traversa la cour principale au milieu des enfants interloqués et admiratifs et s’approcha du vestibule. Diémogo se jeta dans la poussière, murmurant :
— Pardonne-lui, maître des énergies, de ne pas t’avoir attendu…
Le Mansa lui fit signe de se relever cependant que Tiétigui Banintiéni se mettait à tournoyer autour de lui en criant :
Koro, ton unique bâton d’appui s’est rompu
Il faut que tu apprennes à marcher seul
Quand tu avais besoin de soutien
Tu appelais ton frère
Quand tu auras encore besoin de soutien
Vers qui iras-tu à présent ?
Da Monzon n’entra pas à l’intérieur de la case, car la toilette du mort n’était pas terminée. Il fit signe à ses esclaves de remettre à la famille les sacs de cauris qu’ils portaient et présenta ses condoléances à Diémogo et aux frères cadets. Aux alentours, Koumaré et les autres forgerons-féticheurs accroupis dans le sable interrogeaient la volonté des ancêtres. Diémogo serait-il un bon fa ? Saurait-il gérer les vastes biens de la famille, protéger les nombreux enfants et les femmes, éviter les querelles entre esclaves ? À Ségou, il arrivait souvent que les esclaves et leurs enfants, se liguant, fassent la loi dans les foyers. À qui reviendraient les épouses de Dousika ? Les partagerait-on par ordre de primogéniture ? Ou iraient-elles toutes à Diémogo, déjà époux de quatre femmes ? Autant de questions et les féticheurs retenaient leur souffle en fixant les plateaux divinatoires. Koumaré surtout était attentif, car il devait suivre l’âme de Dousika dans son voyage jusqu’à la demeure des ancêtres. Toutes les forces déchaînées par ceux qui l’avaient haï de son vivant le guettaient pour l’égarer dans cette région sombre et torride où l’on ne retrouve jamais la paix afin que lui soit interdite la réincarnation dans le corps d’un enfant mâle.
Koumaré mâcha vigoureusement une noix de kola, puis projeta sa salive chargée de jus brunâtre et de débris contre les parois de la case de Dousika, puis il s’en alla égorger les bêtes qui, cuites ensemble, serviraient au repas funèbre. Pendant ce temps, un autre prêtre pétrissait la figure en terre du défunt que l’on placerait dans la petite case qui contenait déjà, avec les boli, la représentation des ancêtres de la famille. Tous ces préparatifs rappelaient à Da Monzon ceux qui avaient eu lieu un an plus tôt, lors de la mort de son propre père. Bien sûr, l’échelle des présents n’était pas la même. À la mort de Monzon, il n’avait pas fallu moins de sept pièces du palais pour abriter les cauris et l’or qui affluaient de tous les coins du royaume tandis que les chevaux, le bétail s’entassaient dans les cours. Distribués selon le vœu du défunt aux pauvres et aux voyageurs de passage ces biens avaient comblé des centaines d’individus. Pourtant au-delà de ces différences dues au statut des disparus, c’était la même atmosphère, ce mélange de réjouissances obligées et de chagrins particuliers, d’ostentation nécessaire et de réelle hospitalité et surtout cette terreur de l’inconnu qui venait de se manifester, masquée sous les chants, les danses, les plaisanteries. Da Monzon ne pouvait s’empêcher de penser à sa propre mort, au moment où il glisserait dans la fosse et où ses fils arroseraient la terre au-dessus de lui, en murmurant les paroles rituelles :
« Vois cette eau, ne te fâche pas, pardonne-nous, donne-nous de la pluie en hivernage et une abondante moisson. Donne-nous une longue vie, une postérité nombreuse, des femmes, des richesses… »
Il frissonna, songea à retourner au palais, mais alors il s’aperçut que son griot Tiétigui était en grande conversation avec un homme de belle mine qu’il ne connaissait pas. D’après sa haute taille, ses tatouages et son vêtement, on aurait dit un homme du Kaarta et Da Monzon se dit que Tiétigui n’oubliait jamais les intérêts du royaume.
À l’intérieur de la case, le corps de Dousika enflait et se décomposait rapidement, dégageant une odeur douceâtre. Koumaré et les autres forgerons-féticheurs comprirent que c’était là l’effet des humeurs causées par les soucis et les déboires des dernières années du mort et conseillèrent aux fossoyeurs de l’enterrer au plus vite. Ceux-ci en avisèrent la famille, mais Diémogo s’y opposa, déclarant qu’il fallait donner une chance aux fils du défunt de recevoir le terrible message et de revenir à Ségou. La plupart des gens présents pensaient que ce n’était pas sage, qu’il suffirait que les fils soient de retour pour les cérémonies du quarantième jour et concluaient hâtivement que Diémogo ne serait pas un bon fa. Trop timoré, trop respectueux de la coutume. À présent que Da Monzon était retourné dans son palais, l’atmosphère était moins solennelle et, sous l’effet du dolo, on commençait d’oublier le mort pour potiner, regarder les femmes et plaisanter. On se demandait surtout ce qui se passerait entre Diémogo et Nya. On savait qu’ils se haïssaient. Quand Dousika avait commencé de décliner, Nya s’était imaginé qu’elle prendrait les rênes de la maisonnée au nom de son fils Tiémoko. Diémogo avait promptement réuni le conseil de famille qui l’avait déboutée. Si Nya refusait d’épouser Diémogo, comme la tradition lui en donnait le droit, elle devrait retourner dans sa famille. Qui défendrait alors les intérêts de ses enfants ? Déjà Tiéfolo, fils aîné de Diémogo, semblait jouir d’une prééminence excessive sur tous. On rappelait que c’était au cours d’une chasse où il avait entraîné Naba, le deuxième fils de Dousika, que celui-ci avait disparu. De là à chuchoter que l’affaire était préméditée, il n’y avait qu’un pas que beaucoup de gens s’empressaient de franchir.
Diémogo dut finalement obéir aux recommandations des prêtres-féticheurs et donner aux fossoyeurs l’ordre de dresser l’abri sous lequel Dousika serait brièvement exposé. En même temps, on commença de creuser derrière sa case la fosse où il serait enterré. Les chants et les danses redoublèrent et tout le monde se mit à fixer Tiéfolo, notant qu’en vérité, il se comportait en héritier en titre, en fils premier-né. En réalité, Tiéfolo n’avait jamais pu se pardonner cette chasse fatale et toute son existence depuis ce jour n’était qu’une vaine tentative de l’oublier. Ses manières taciturnes et distantes, que l’on croyait hautaines, cachaient ses remords. Il venait de concevoir une idée, un moyen de se racheter. Il avait causé autrefois la perte d’un fils du clan ? Eh bien, aujourd’hui il en retrouverait un autre ! Aussi, profitant d’un moment où Diémogo se trouvait seul, il s’approcha de lui et souffla :
— Fa, permets-moi de prendre un cheval et de partir pour Djenné. Je me fais fort de ramener Tiékoro avant le quarantième jour…
Diémogo ne sut que dire. C’était assurément une bonne idée, car les esclaves qu’il avait dépêchés ne feraient pas plus de diligence qu’un enfant de la famille. Pourtant, avec tout ce qui se passait dans la région, embuscades des Peuls, captures en direction de la côte, était-ce prudent de laisser un jeune garçon s’aventurer sur les routes ! Il prit la seule décision possible :
— Nous allons consulter Koumaré.
Au même moment, une bouffée d’air lui apporta l’odeur pestilentielle que commençait de dégager Dousika et il comprit que l’inhumation ne saurait tarder davantage. Il envoya quérir Koumaré qui se tenait avec les fossoyeurs, récitant, tourné vers le Sud, les prières rituelles et l’entraîna dans un coin tranquille. Koumaré n’hésita pas. À peine eut-il trempé ses doigts dans le sable qu’il releva la tête :
— Ton fils peut partir, Diémogo.
Diémogo insista :
— Est-ce qu’il ramènera Tiékoro ?
L’autre eut une moue qui rendit son visage plus effrayant encore et fit :
— La nasse du pêcheur ne ramène pas que du capitaine !
Là-dessus, un esclave palefrenier amena un cheval, une superbe bête du Macina au poil noir luisant, sans autre tache qu’à l’un des pieds. La têtière de sa bride était couverte de gris-gris, d’amulettes, de petites cornes d’animaux contenant mille poudres destinées à protéger monture et cavalier. À la selle, on accrocha deux sacs contenant des provisions, des cauris et un énorme carquois plein de flèches. Tiéfolo, après s’être prosterné devant son père, prit son cheval par la bride. Aussitôt tous les enfants de la concession se précipitèrent à sa suite, en piaillant et battant des mains. Pour eux, c’était le couronnement d’une journée extraordinaire qui avait commencé avec la visite du Mansa et s’était poursuivie par cette débauche de mangeaille et de cidre de tamarinier. Les plus sages se bornèrent à le regarder sauter à califourchon sur le dos de la bête. D’autres coururent après lui à travers les rues brûlantes jusqu’au palais du Mansa. Les plus braves enfin poussèrent au-delà des murs de Ségou jusqu’aux berges du Joliba pour le voir prendre place avec sa monture dans une large pirogue. Le cheval, effrayé, hennissait, se cabrait et Tiéfolo le calmait et le flattait de la voix. Bientôt l’embarcation atteignit le milieu du fleuve dont les eaux étaient hautes, traversées de forts courants.
Quand le gros de la troupe des enfants regagna la concession, le cadavre de Dousika, enveloppé des deux nattes, reposait sous un abri devant sa case et chacun d’entre eux dut dominer sa frayeur, se couler dans l’ombre d’un adulte et implorer le pardon du mort. Ceux qui savaient parler tentèrent de répéter avec le chœur :
— Pardon ! Nous t’aimions, nous te respectons, sois heureux et protège-nous…
La voix haute des fossoyeurs, le visage des féticheurs et leur formidable appareil de gris-gris les terrifiaient et ce n’était pas là le moindre charme de ces heures exceptionnelles que soient si étroitement mêlés peur et plaisir, gaieté et douleur, liesse et chagrin.
Puis, chargeant le corps sur leurs épaules, les fossoyeurs se mirent à faire le tour de la concession au pas de course avant de revenir vers la tombe rouge et béante autour de laquelle tous les fils de Dousika s’étaient placés. Diémogo, quant à lui, tenait à la main les sandales de son frère, son canari à eau et un petit poulet blanc qui allaient être enterrés avec lui. Son visage était couvert de larmes, car il avait beaucoup aimé son frère. Mais les gens n’apprécièrent pas cette manifestation de faiblesse. C’est bon pour les femmes de sangloter, de hurler. Or, les épouses de Dousika demeurées dans la case se tenaient dignement sur de petits tabourets, drapées d’étoffes de coton. Pour elles allait commencer la longue réclusion du deuil : elles ne sortiraient qu’en cas d’absolue nécessité jusqu’au jour de la purification rituelle.