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Le cheval de Mohammed allait au pas, dressant l’oreille, tressaillant au moindre bruit, sentant dans l’ombre l’odeur des troupeaux de buffles et d’antilopes dérangés dans leur retraite et s’enfuyant à l’abri des fourrés.

Mohammed lui-même, tressautant légèrement en suivant les mouvements de sa monture, égrenait sans discontinuer son chapelet. Ce n’était point parce qu’il avait peur et voulait se garder des esprits malfaisants qui rôdent la nuit. C’était simplement parce que la prière était l’état naturel de son être.

Quelques mois auparavant, il aurait été dangereux de suivre ce chemin allant de Hamdallay à Ségou en se dirigeant vers le gué de Thio. Les méharistes touaregs, deux par deux à dos de leurs dromadaires, profitaient de l’obscurité pour foncer sur les villages des Peuls en représailles contre leur domination sur Tombouctou. Espérant profiter de ces tracasseries entre « singes rouges », les Bambaras de la rive gauche du Joliba galopaient jusqu’à Tenenkou pour razzier des bœufs et tuer des bergers peuls. Attaqués sur deux fronts, les Peuls, quant à eux, ne demeuraient pas inactifs et lançaient leurs javelots sur tout ce qui bougeait.

Or depuis peu le calme et l’unité se faisaient dans la région. Touaregs, Peuls et Bambaras pansaient leurs blessures et s’apprêtaient à se liguer contre El-Hadj Omar qui levait des armées de convertis et de captifs enrôlés de force, dans des buts que l’on ignorait encore, mais que l’on redoutait déjà.

Ce renversement d’alliances décidé par les politiciens et les religieux laissait les peuples sans voix. Pendant des générations, on leur avait appris à se haïr et à se mépriser les uns les autres. Brusquement on leur demandait d’apprendre à vivre ensemble et on leur désignait un nouvel ennemi, les Toucouleurs. Mohammed avait eu connaissance d’une lettre adressée au successeur de Cheikou Hamadou par le cheikh El-Bekkay de Tombouctou, autrefois ennemi irréductible du Macina, et qui disait :

« Ne permets pas que Ségou tombe entre les mains d’El-Hadj Omar. S’il en prenait possession et s’emparait de toute sa puissance, chevaux, hommes, or, cauris, que ferais-tu alors ? Assurément, tu ne peux croire qu’il te laisserait tranquille même si tu ne le menaçais pas. Sans l’ombre d’un doute, ce qui arriverait, c’est que le peuple de ton pays passerait de son côté. »

Toutes ces tractations l’écœuraient. Il s’en apercevait, le souci de l’islam était secondaire. Il s’agissait surtout de luttes pour le pouvoir et le contrôle de terres.

Brusquement, le cheval buta sur une racine. La bête était fatiguée. Il fallait lui permettre de se reposer. On s’arrêterait donc au premier village.

Mohammed avait vingt ans. Il était noble. Et pourtant son cœur n’était que douleur. La veille, les paroles de Tidjani étaient tombées, sifflantes comme la lame d’un cimeterre tranchant le cou d’un condamné :

— Ne parle plus de cela. C’est impossible. Tu n’épouseras jamais Ayisha.

Il la pressentait, cette réponse. Pourtant en l’entendant, il lui avait semblé que des pelletées de terre l’ensevelissaient dans la nuit de la terre. Il avait bégayé :

— Mais, père, il n’y a pas de sang entre nous.

L’autre s’était levé, en grande fureur :

— Ne parle plus de cela…

Mohammed était prêt à admettre qu’il avait bousculé les procédures d’usage. C’est un fait : il aurait dû rentrer à Ségou. Informer la famille et par l’intermédiaire de griots chargés de présents contacter Tidjani. Pourtant ne pouvait-on pardonner son impatience alors qu’il s’engageait dans un périlleux voyage ? Il ne voulait pas s’avouer qu’il avait voulu forcer la main d’Ayisha elle-même. L’obliger à se prononcer. À exprimer enfin ses propres sentiments. Hélas ! le calcul avait été faux de bout en bout. Après son entrevue avec Tidjani, il était allé la trouver sous l’auvent où elle sucrait au miel le lait caillé. Elle avait seulement dit :

— Mon père a parlé, Mohammed.

Est-ce que cela signifiait qu’elle ne l’aimait pas ? Alors autant mourir. Oter son burnous et ses vêtements. Entrer dans l’eau noire du Joliba. Dériver au gré du courant. Un jour, des pêcheurs somonos découvriraient son cadavre. Mohammed aperçut les formes sombres des cases d’un village et flatta le flanc de sa monture afin qu’elle se hâte.

C’était un village sarakolé, reconnaissable à la forme de ses cases, flanquées de leurs greniers à mil, juchées sur des pattes de bois grêles et groupées autour d’une belle mosquée de terre. Mohammed entra dans la première cour et frappa dans ses mains. Au bout d’un moment, une silhouette sortit sur la véranda au sol fait de bouse de vache battue, en s’éclairant d’une lampe au beurre. Mohammed cria :

— As salam aleykum. Je suis un musulman comme toi. Peux-tu m’abriter pour la nuit ?

— Est-ce que tu es un bimi ?

Mohammed rit et s’avança, distinguant à présent le contour du visage de l’homme jeune, méfiant, avec de gros sourcils emmêlés comme la tignasse qui couvrait le crâne.

— Moitié bimi. Moitié n’ko1… Beau mélange n’est-ce pas ?

L’homme hésitait visiblement, partagé entre les traditions d’hospitalité et le souvenir de tant de brimades et d’exactions excercées contre les paysans. Combien de fois des guerriers de toute race, peuls comme sarakolés, n’avaient-ils pas pris prétexte du Coran pour faire main basse sur leurs récoltes, s’emparer de leurs femmes et les menacer de leurs armes ? Mohammed leva comiquement les mains au-dessus de sa tête :

— Vois, je n’ai qu’un chapelet !

L’homme finit par lui faire signe d’approcher.

— Attache ton cheval près de la case des poules. J’espère qu’il ne leur fera pas peu…

Mohammed obéit, puis suivit son hôte. Déjà, sa femme s’était levée et sans attendre des ordres sortait sur la véranda pour réchauffer du couscous de mil. À chacun de ses pas, les rangées de perles de ses hanches dissimulées sous le lâche pagne de nuit tressautaient et cette douce musique rappelait à Mohammed celle des bracelets d’argent torsadé qu’Ayisha portait aux chevilles. Oui, si Ayisha ne l’aimait pas, autant mourir tout de suite. Mais comment ne l’aimerait-elle pas ? Est-ce que son amour à lui pouvait manquer de l’atteindre et de la parcourir, inondant son cœur, montant jusqu’à ses lèvres et obscurcissant toutes les pensées de sa tête ? Pourtant il n’avait jamais été capable de lire dans ses regards autre chose que la tendresse due à un frère.

La femme de son hôte lui présentant une calebasse d’eau, Mohammed sortit de sa rêverie et la remercia d’un sourire. À en juger par l’ameublement de la case, il s’agissait d’un paysan prospère. Le lit, fait de deux murettes en terre surmontées de nattes épaisses en nervures de feuilles de palmier, était recouvert d’une couverture européenne. De même, de petits tapis jonchaient le sol entre les corbeilles à habits et, luxe des luxes, des bougies, non allumées cependant, étaient plantées dans des chandeliers de métal. Ce mélange d’objets traditionnels et d’objets de traite venus de la côte, à partir de Freetown qui concurrençait Saint-Louis du Sénégal, bien que fascinant, ne retenait nullement l’attention de Mohammed absorbé par son idée fixe.

Une fois rendu à Ségou, il presserait son père Siga de faire la demande en mariage auprès de Tidjani et celui-ci finirait bien par se laisser convaincre. Autrement… Autrement ? Mohammed n’osait aller jusqu’au bout de sa pensée.

— Il paraît que le Mansa Demba de Ségou va se convertir à l’islam :

Relevant la tête vers son hôte, Mohammed sourit :

— Ou peut-être simplement faire semblant. C’est là tout ce que lui demande Amadou Cheikou…

Pendant un instant, on n’entendit que le léger bruit de mastication de Mohammed. Puis, l’homme insista :

— Est-ce que tout cela ne te dégoûte pas ? Pour garder leurs empires, ils font n’importe quoi. Ils changent de religion. Ils se font des présents après s’être fait la guerre. Ils se traitent de frères, après n’avoir songé qu’à s’égorger…

Mohammed se lava les mains :

— Que veux-tu ? C’est le monde des puissants. Un monde à côté duquel celui des bêtes dans la brousse est harmonieux et pacifique.

 

Mohammed reprit la route avant le lever du soleil, car il avait hâte d’arriver à Ségou. Si la nuit appartient aux esprits et fait se terrer hommes et animaux, au petit matin ces derniers prennent leur revanche. Des pintades sauvages et des perdrix couraient sous les pas du cheval. Campés sur les rochers, des singes cynocéphales à crinière de lionceau aboyaient furieusement au passage de cet humain trop hardi tandis que des hordes d’abeilles bourdonnaient au-dessus de sa tête. Çà et là, on apercevait les empreintes laissées par les hyènes somnolant à présent sous quelque buisson. Soudain la brousse fut en feu et, dans la lueur des flammes qui l’emportait encore sur celle du jour, Mohammed vit bondir pêle-mêle gazelles, sangliers, buffles… Le vent ne parvenait pas à dissiper les épais nuages, aussi noirs que ceux de la pluie qui heureusement s’amassait et allait mettre bon ordre à tout cela.

Dans un panier, la femme de son hôte avait placé des poules blanches, des œufs et un petit sac de haricots, présents de paix et d’amitié, outre des provisions de bouche. Mohammed avait dormi dans la case réservée aux visiteurs de passage. Il s’était à peine étendu sur le lit qu’une jeune esclave était entrée, car le paysan et sa femme entendaient l’honorer.

La fille était à peine pubère, les tresses ornées de perles de verre et de bijoux de cornaline tandis qu’à son nez brillait un petit anneau de métal. On sentait qu’elle avait été réveillée en hâte, sommée de se laver et de se parfumer avant de se livrer au plaisir de cet inconnu. Mohammed l’avait interrogée :

— Comment t’appelles-tu ?

Elle avait fait, d’une voix presque inaudible :

— Assa…

Alors il s’était approché d’elle :

— Retourne d’où tu viens, Assa. Je ne te souillerai pas…

Éperdue, hésitant entre la crainte d’encourir la colère de ses maîtres et le bonheur de n’avoir pas à livrer son corps, elle avait obéi. Au matin, le paysan avait dévisagé Mohammed à la dérobée, brûlant de lui poser des questions. Or, Mohammed était pur, son amour pour Ayisha lui ayant interdit de jeter les yeux sur toute autre femme.

Le cheval se mit à trotter. Soudain heureux de vivre, car le soleil s’était levé. La grosse boule rouge commençait à se vautrer dans le ciel luttant comme elle le pouvait contre les vapeurs de la pluie. Mohammed traversa Sansanging sans s’arrêter. C’était une importante cité où se côtoyaient librement musulmans et non-musulmans. Les premiers avaient édifié quelques-unes des plus belles mosquées de la région grâce aux dons de commençants dont les caravanes résistaient bien à l’invasion des produits de traite. Apparemment, ils ne s’offusquaient pas des cases-fétiches des seconds qui, souvent, s’élevaient près des marchés et aux carrefours. Mohammed le savait, cette tolérance, cet islam complaisant avec les infidèles faisaient horreur à El-Hadj Omar. Avait-il raison ? Dans cette grande querelle qui commençait d’agiter les esprits, Mohammed n’avait pas d’opinion définie. La générosité de son cœur lui soufflait que tous les hommes sont frères quel que soit le nom de leur dieu. Était-ce une pensée hérétique ? Cela ne revenait-il pas à pardonner à ceux qui avaient assassiné son père ?

Au sortir de Sansanding, Mohammed dirigea son cheval vers la berge du fleuve incrustée de gros coquillages, puis chercha un coin sec près d’un bosquet de graminées et de cram-cram2. Au loin, une barque tournoyait, sa voile de raphia gonflée par le vent, maintenue tant bien que mal par des cordages. Il pria longuement, effectuant des rekkat surérogatoires3. Quand il se releva enfin, il s’aperçut que des femmes étaient apparues, portant sur leurs têtes des calebasses de linge à laver. Mohammed avait appris à redouter l’effet qu’il produisait sur les femmes. Tant qu’il avait été un adolescent, mendiant à Hamdallay, elles s’étaient bornées à remplir sa calebasse de morceaux de poulet, de riz et de douceurs. Au fur et à mesure qu’il grandissait, leurs regards s’étaient chargés d’autres désirs que celui de le combler de nourriture. Et Mohammed en éprouvait une réelle horreur. C’était comme s’il avait vu Maryem, la mère lointaine et bien-aimée, ou Ayisha, la princesse interdite, dévisager un homme de cette manière. Une femme doit-elle éprouver du désir ? Non, elle doit accepter celui de l’homme que son amour pour elle purifie.

Les femmes déballèrent leur linge et, l’ayant trempé dans l’eau, commencèrent de le frotter avec du savon de séné. En même temps, leurs yeux, brillants, agrandis de kohol, ne lâchaient pas leur proie. Ce n’étaient pas des musulmanes. Leur religion ne leur imposait pas un comportement plein de retenue devant l’homme. Au contraire, elles étaient accoutumées à le railler, à le plaisanter dans des échanges aux sous-entendus chargés de sexualité auxquels Mohammed, grandi à Hamdallay, n’était pas habitué.

Que faire ? Ramasser ses effets et partir ? Il y songeait déjà quand les femmes entonnèrent une petite chanson à la fois ironique et tendre :

Le vent soufflait et la pluie menaçait.

Le bimi vint s’asseoir sous un arbre,

Pauvre bimi !

Il n’a pas de mère pour lui apporter du lait,

Pas de femme pour moudre son grain,

Pauvre bimi !

Mohammed s’arma de courage et s’approcha d’elles :

— D’abord, je ne suis pas un bimi. Je suis un n’ko comme vous et je rentre dans ma famille où, dès ce soir, j’aurai quelqu’un pour m’apporter du lait et me moudre du grain…

L’une d’entre elles était particulièrement jolie avec ses seins pareils à des mangues et son ventre bombé entouré de plusieurs rangs de perles. Elle fit hardiment :

— Tu es marié, toi ?

Mohammed s’accroupit sur ses talons :

— Non, celle que j’aime ne peut pas être à moi !

Les femmes rirent de plus belle. Il était évident qu’elles ne pouvaient entendre un tel langage. Un homme n’est-il pas force, virilité, voire brutalité ? Et celle qu’il convoite, ne doit-il pas s’en emparer ? Or Mohammed ne sentait en lui que faiblesse et douceur. Il n’avait à l’esprit nul rêve de gloire et de conquête. Il ne voulait qu’être aimé.

Une autre femme interrogea :

— Pourquoi parles-tu comme un bimi si tu es un n’ko ?

Mohammed sourit :

— Est-ce que tu ne sais pas que bientôt, il n’y aura plus ni bimi ni n’ko ? Tous unis contre le Toucouleur…

Puis il se leva et retourna vers son cheval qui broutait sans entrain quelques brindilles sur la berge. Il entra dans Ségou avant la nuit.

Après avoir vécu huit ans dans le calme austère de Hamdallay, dont les seuls bruits étaient les appels des muezzins, Ségou effraya presque Mohammed par sa turbulence. Quand il était enfant, la ville se résumait pour lui à la concession des Traoré, à la zaouïa de son père, au palais du Mansa dont il allait admirer les gardes et leurs fusils. Brusquement, il comprenait pourquoi, après les Peuls, les Toucouleurs rêvaient de s’en emparer. C’était cette richesse, cette prospérité qui débordaient sur les marchés, sur les étals des artisans, qui s’affichaient dans les façades des lourdes maisons hérissées de tourelles, touchant les basses branches des cailcédrats. Une foule de femmes et d’hommes aux vêtements faits d’épaisses bandes de coton, sous des burnous ou des boubous de soie, allait et venait, s’arrêtant pour écouter des musiciens ou regarder les bouffons dans leurs postures acrobatiques. Des tondyons en habit jaune, le fusil sur l’épaule, se dirigeaient vers les cabarets déjà pleins de buveurs de dolo, bavards et rieurs. Mohammed fut surpris, car il y avait des mosquées partout ! Autrefois, les seules mosquées étaient celles des quartiers somonos ou maures. À présent, le croissant ornait une infinité de minarets, dressés comme des houlettes de bergers.

Bien des regards se levaient vers Mohammed. À quelle famille appartenait-il ? On s’arrêtait pour épier le chemin que son cheval allait emprunter. Tiens, il dépassait le marché aux bestiaux où de jeunes Peuls tentaient de discipliner leurs troupeaux avant de les reconduire hors des murs à côté des dromadaires des Touaregs ? Est-ce qu’il se dirigeait vers la pointe des Somonos ? Non, il continuait à descendre les rues, les sabots de sa bête martelant la terre molle.

Mohammed eut un coup au cœur. Car à l’endroit où s’étendait autrefois la zaouïa de son père, il n’y avait plus qu’une étendue de terre, à présent boueuse. Les femmes l’avaient plantée de nosikû, plante qui demande le pardon aux ancêtres pour les fautes commises. Quant à la concession elle-même, elle lui parut encore plus imposante. Il descendit de cheval, attacha sa monture à un anneau fixé sur une façade et, frappant entre ses mains, entra dans la première cour.

Il y régnait une agitation extraordinaire. Des esclaves couraient dans tous les sens. Des féticheurs faisaient brûler des plantes ou interrogeaient des cauris. Des enfants étaient livrés à eux-mêmes. Personne ne lui prêta attention. Il entra dans la deuxième cour et avisa un jeune homme, guère plus âgé que lui :

— Je suis un fils de cette maison. Mon nom est Mohammed…

Le jeune homme le prit dans ses bras :

— Ah, Mohammed, je suis ton frère Olubunmi. On craignait que tu n’arrives trop tard. Père Siga est au plus mal…

 

Retrouver un être alors qu’il est engagé dans l’inexorable voyage de la mort. Alors que son esprit est déjà au loin. Ses yeux obscurcis. Sa parole inaudible.

La case était envahie par les fumigations et Mohammed aurait voulu chasser tous ces guérisseurs. Car seule la prière convient aux derniers instants. En même temps, une ritournelle obsédante trottait dans sa tête : « Faites qu’il me regarde ! Faites qu’il sache que je suis là ! »

Il lui semblait que son harmonieuse réinsertion dans la famille était liée à cette reconnaissance. Qu’il n’avait d’autre soutien que ce vieillard agonisant.

Olubunmi le toucha à l’épaule :

— Notre père Tiéfolo te demande…

Mohammed rangea son chapelet dans la poche de son burnous.

Si les années avaient défait Siga, elles avaient respecté la belle stature de Tiéfolo, l’ampleur de son torse, le modelé de ses jambes. Seuls ses cheveux, qu’il portait encore longs et tressés, avaient consenti à blanchir. Tiéfolo était partagé entre des sentiments paternels et le souvenir du rôle que Tiékoro avait joué dans la famille. Aussi son comportement était-il totalement incohérent.

Quand Mohammed parut, de le voir si jeune, si ouvertement vulnérable, son cœur s’émut. Le serrant étroitement contre lui, il fit :

— Quel triste retour nos dieux t’ont-ils préparé ! Une maison en pleurs…

Malgré lui cependant, il ne pouvait s’empêcher de prononcer « nos dieux » avec agressivité, comme pour bien signifier qu’ils n’étaient pas ceux de Mohammed. Celui-ci répondit :

— Père, seul le mécréant pleure les morts. Car il oublie le bonheur de l’âme, lampe du corps… enfin réunie au divin.

Le mot « mécréant » était certainement malheureux, mais Mohammed était trop troublé par les circonstances de son retour et la confrontation avec ce père dont il savait, d’après les paroles de sa mère Maryem, « qu’il avait joué un rôle dans la mort de Tiékoro », pour faire preuve de diplomatie. Il irrita Tiéfolo en lui rappelant les propos sentencieux et le ton supérieur de son frère défunt. Aussi, il fit brutalement :

— Accepteras-tu de demeurer parmi des « mécréants », comme tu nous appelles ?

Mohammed tenta tant bien que mal de réparer sa gaffe :

— Le sang, le sang n’est-il pas plus fort que tout ?

En fait, il aurait suffi d’un rien pour que Tiéfolo et Mohammed parviennent à s’aimer en dépit du passé. Car bien des choses les rapprochaient qui avaient nom timidité, sensibilité, manque de confiance en soi-même et par-dessus tout sens de la famille. Pourtant ils n’en eurent pas conscience. Tiéfolo crut Mohammed prévenu contre lui par des rumeurs et des ragots, qui amplifiaient le rôle qu’il avait joué dans l’arrestation de Tiékoro. Mohammed s’imagina indésirable.

Brusquement, les hurlements des femmes éclatèrent, immédiatement suivis de chants rythmés par des battements de mains :

J’irai au marigot, ma mère !

Un mauvais oiseau m’a adressé son chant !

J’irai au marigot, mes mères !

Un mauvais oiseau m’a adressé son chant !

Les femmes pleurent,

Les femmes se lamentent,

Car leur grand cultivateur s’est couché !

Tiéfolo se leva en vitesse, imité par Mohammed. Comme ils se dirigeaient vers la case de Siga, ils virent adossée à un mur une toute jeune fille, secouée de sanglots, le visage inondé de larmes. Il était évident qu’il ne s’agissait pas là de pleurs de circonstance plus ou moins rituels, mais d’un désespoir personnel, navrant et solitaire. Tiéfolo répondit à l’interrogation silencieuse de Mohammed :

— C’est Yassa, la dernière concubine de ton père Siga…

Mohammed s’éloigna, emportant la vision d’un visage jeune, infiniment défait, infiniment troublant.

1- N’ko : surnom donné par les Peuls aux Bambaras ; le mot signifie « je dis ».

2- Plantes épineuses de la région.

3- Prières supplémentaires, autres que les cinq prières canoniques obligatoires.