Tous les Pandoriens seront libres le jour où la première gyflotte crèvera la surface de l’océan.
Panneau à l’entrée d’une exploitation de varech.
Cinq tonalités de tambour à eau tirèrent brusquement Brett d’un rêve où il tendait… tendait les bras vers Scudi Wang sans jamais pouvoir la toucher. A chaque fois, il retombait, entraîné vers le fond comme lorsque la mascarelle l’avait arraché à la jetée de Vashon.
Ouvrant les yeux, il reconnut la chambre de Scudi. Il faisait noir mais ses yeux de nyctalope distinguèrent la main qui tâtonnait sur le mur à la recherche de l’interrupteur.
- Un peu plus haut à droite, dit-il.
- Tu y vois?
Il y avait une grande perplexité dans la voix ensommeillée de Scudi. Sa main cessa de tâtonner et trouva aussitôt l’interrupteur. Une clarté aveuglante illumina la chambre. Il prit une profonde inspiration, expira lentement et se frotta les yeux. Ils étaient endoloris jusqu’aux tempes.
Scudi était assise sur son lit, les couvertures remontées plus ou moins jusqu’à sa poitrine.
- Tu y vois dans l’obscurité? répéta-t-elle.
- Quelquefois, c’est pratique, fit Brett en hochant la tête.
- Alors, ta pudeur est moins prononcée que je ne l’aurais cru.
Elle se glissa hors des couvertures et enfila une combinaison à rayures verticales jaunes et vertes. Brett essaya de ne pas la regarder s’habiller, mais ses yeux ne lui obéissaient plus.
- Je dois préparer mon matériel d’ici une demi-heure, dit-elle. Ensuite, je sors travailler à proximité de la station.
- Que faut-il que je fasse pour… les formalités?
- J’ai fait mon rapport. Je devrais être de retour dans quelques heures. Ne va pas n’importe où; tu pourrais te perdre.
- J’ai besoin qu’on me guide?
- Qu’on te conseille amicalement, fit-elle avec son petit sourire. Si une faim te prend, voilà où ça se trouve. (Elle montra le placard de la kitchenette.) Quand je serai de retour, tu iras te présenter. A moins qu’on ne t’envoie chercher avant.
Il regarda autour de lui, sûr que cette chambre allait lui paraître toute petite quand Scudi serait partie en le laissant sans rien à faire.
- Tu n’as pas bien dormi? lui demanda-t-elle.
- J’ai fait de mauvais rêves… Je n’ai pas l’habitude de cette immobilité. Tout est tellement silencieux, tellement… mort.
Le sourire de Scudi fut un éclair blanc dans son visage foncé.
- Il faut que je me sauve. Plus vite partie, plus vite revenue.
Lorsque la porte ovale se referma derrière elle, le silence de la petite chambre agressa les oreilles de Brett. Il regarda le lit où elle avait dormi.
Je suis tout seul.
Il savait qu’il était inutile d’essayer de se rendormir. Son attention resterait fixée sur le creux imprimé par Scudi dans l’autre lit. Une si petite chambre. Pourquoi donnait-elle l’impression d’être bien plus grande quand Scudi était là?
Soudain, son cœur se mit à battre plus rapidement. Sa poitrine lui faisait mal chaque fois qu’il essayait de respirer fort.
Il quitta son lit, s’habilla et se mit à faire les cent pas. Son regard erra nerveusement d’un côté puis de l’autre. L’évier, les robinets, le placard aux coins en volute, la porte des toilettes… tout était en métal coûteux, mais de conception rigide et très simple. Les robinets étaient des dauphins argentés. Il les toucha et toucha la paroi derrière eux. Les deux métaux n’avaient pas du tout la même texture.
La chambre ne possédait ni hublot ni lucarne, rien qui pût s’ouvrir sur le monde extérieur. Les murs, avec leurs ondulations de varech, n’étaient interrompus que par les deux portes. Il sentait qu’il disposait de quantités illimitées d’énergie, sans un endroit pour les dépenser.
Il remit les lits en position canapé et fit de nouveau les cent pas. Quelque chose en lui était en ébullition. Sa poitrine se resserrait et des formes noires se mirent à danser devant ses yeux. Il n’y avait rien d’autre autour de lui que d’immenses masses d’eau. Un sifflement strident s’amplifia dans ses oreilles.
Brusquement, il ouvrit la porte donnant sur l’extérieur et tituba dans la coursive. Tout ce qu’il savait, c’était qu’il avait besoin d’air. Il tomba sur un genou, étreignant sa gorge.
Deux Siréniens s’arrêtèrent à sa hauteur. L’un d’eux lui saisit l’épaule.
- C’est un Ilien, fit une voix d’un ton qui ne trahissait rien d’autre que de la curiosité.
- Du calme, fit une autre voix. Vous ne risquez rien.
- De l’air! haleta Brett. Un poids lui écrasait la poitrine et son cœur battait toujours précipitamment dans sa cage thoracique endolorie.
- L’air ne manque pas ici, mon garçon, lui dit l’homme qui le tenait par l’épaule. Appuie-toi bien contre moi et respire un bon coup.
Brett obéit et sentit la constriction de sa poitrine se relâcher d’un cran, puis d’un autre. Une nouvelle voix, derrière lui, demanda sur un ton autoritaire :
- Qui a laissé ce mutard tout seul ici? Appelez-moi un médic, en vitesse!
Il y eut un bruit de pas s’éloignant en courant dans la coursive. Brett voulut respirer à fond, mais la chose lui fut impossible. Il entendit un sifflement au fond de sa gorge contractée.
- Détends-toi. Respire lentement et calmement.
- Conduisez-le devant un hublot, fit la voix autoritaire. Qu’il puisse voir dehors. Cela marche en général.
Des mains agrippèrent Brett et le soulevèrent par les aisselles. Ses lèvres et le bout de ses doigts fourmillaient comme sous un choc électrique. Un visage flou se pencha sur lui en demandant :
- C’est la première fois que vous descendez ici?
Les lèvres de Brett firent un « oui » silencieux. Il n’était pas sûr de pouvoir parler.
- Ne craignez rien, lui dit le visage flou. Cela se produit parfois la première fois qu’on reste seul. Tout va s’arranger.
Brett eut conscience d’être porté dans une coursive au plafond orange pâle. De temps à autre, une main se posait sur son épaule pour le rassurer. Les fourmillements commencèrent à disparaître ainsi que les formes noires qui dansaient devant ses yeux. Ceux qui le portaient s’arrêtèrent, retendirent sur le pont puis le redressèrent en lui soutenant la tête. Ses idées s’éclair cirent. Il distingua une enfilade de lumières au plafond. Le plafonnier le plus proche de lui avait des boulettes de poussière et des insectes morts à l’intérieur. Puis une tête s’interposa dans son champ de vision. L’impression générale était celle d’un homme de la stature et de l’âge de Twisp, avec un halo de cheveux noirs éclairés par-derrière.
- Vous vous sentez mieux, maintenant? demanda l’homme.
Brett voulut lui répondre, mais sa gorge était si nouée qu’il ne réussit qu’à croasser :
- Je me sens… idiot.
Comme tout le monde éclatait de rire autour de lui, Brett pencha la tête et aperçut une large baie transparente qui donnait sur la mer. On voyait à perte de vue un champ de varech aux thalles courts entre lesquels nageaient de nombreux poissons. Cette perspective sous-marine différait considérablement de celles que l’on pouvait contempler de la surface en utilisant les jusants.
L’homme aux cheveux noirs lui tapota l’épaule en disant :
- Ne vous inquiétez pas, mon garçon. Tout le monde se sent idiot à un moment ou l’autre. L’essentiel, c’est de ne pas l’être, n’est-ce pas?
Twisp aurait dit la même chose, pensa Brett.
- Merci, fit-il en adressant un sourire au Sirénien.
- Le mieux que vous ayez à faire maintenant, jeune homme, reprit ce dernier, c’est de vous installer quelque part au calme. Essayez de rester seul à nouveau.
A cette unique pensée, le pouls de Brett s’accéléra. Il s’imagina encore seul dans cette petite chambre aux murs de métal.
Entouré de toute cette eau…
- Qui vous a amené ici? demanda l’homme.
- Je ne voudrais déranger personne… fit Brett en hésitant.
- N’ayez pas peur, dit le médic d’une voix rassurante. Nous pouvons libérer la personne qui vous a ramené de ses obligations normales, afin de faciliter votre adaptation ici.
- C’est Scudi… Scudi Wang qui m’a sauvé la vie.
- Ah! Je crois qu’on vous attend pas très loin d’ici. Scudi vous montrera le chemin. Lex! ajouta-t-il en s’adressant à quelqu’un que Brett ne voyait pas. Appelle Scudi au labo. Rien ne presse, fit-il en se tournant de nouveau vers Brett, mais il faudra vous habituer à rester seul.
Une voix derrière Brett annonça :
- Elle arrive.
- Beaucoup d’Iliens passent un mauvais moment la première fois qu’ils descendent ici/reprit le médic. Tous, en fait, d’une manière ou d’une autre. Certains s’adaptent rapidement, d’autres sont mal à l’aise pendant des semaines. Vous me semblez appartenir à la première catégorie.
Quelqu’un souleva la tête de Brett et pressa un verre d’eau contre ses lèvres. L’eau était glacée et légèrement salée.
Brett vit Scudi qui accourait dans la coursive, le front plissé d’angoisse. Le Sirénien aida Brett à se mettre debout, lui donna une tape sur l’épaule et s’éloigna rapidement dans la direction de Scudi.
- Votre ami a eu un coup de stress, dit-il en la croisant sans s’arrêter. Apprenez-lui à rester seul avant qu’il ne prenne goût à la panique, surtout.
Elle lui fit un signe de remerciement puis aida Brett à marcher jusqu’à sa chambre.
- J’aurais dû rester avec toi, fit-elle. Mais tu es mon premier. Tu semblais bien t’adapter…
- C’est ce que je croyais, moi aussi. Tu vois que ce n’est pas ta faute. Qui était ce médic?
- Il s’appelle Shadow Panille. Il dirige la Salle des Courants du service de Recherche et Sauvetage. Je travaille avec son équipe.
- Je croyais que c’était un médic. Ils disaient…
- C’en est bien un. Tous ceux de Recherche et Sauvetage ont cette formation. Tu te sens mieux maintenant? ajouta-t-elle en lui prenant le bras.
Il rougit.
- C’est stupide de ma part. Tout à coup, j’ai eu besoin d’air, et quand je me suis retrouvé dans cette coursive…
- C’est ma faute, insista Scudi. J’avais oublié le coup de stress, et pourtant ils nous en parlent tout le temps. J’avais l’impression… que tu avais toujours vécu ici. Je ne te considérais pas comme un nouveau venu.
- L’air de la coursive était si lourd… comme de l’eau, presque.
- Ça va mieux, maintenant?
- Oui… (Il respira à fond.) Mais quelle humidité!
- Parfois, l’air est tellement saturé d’eau qu’on peut y faire sa lessive. Il y a des Iliens qui se promènent avec des bouteilles d’air comprimé en attendant de s’adapter. Bon, si tu te sens bien, nous pouvons y aller. On t’attend.
Elle haussa les épaules en réponse à son regard interrogateur.
- Il faut que tu passes la visite, naturellement.
Il la dévisagea, rassuré par sa présence mais cependant mal à Taise. Les Iliens avaient entendu tant d’histoires sur la manière dont les Siréniens réglaient leurs vies : examens de ceci, tests de cela… Il était sur le point de lui demander des précisions sur cette visite lorsqu’un groupe de Siréniens déboucha en courant d’une autre coursive en poussant bruyamment des chariots chargés de matériel de réanimation et de brancards.
- Que se passe-t-il? leur cria Scudi.
- On amène les survivants, lui répondit quelqu’un.
Des haut-parleurs au plafond hurlèrent alors :
- Alerte orange! Alerte orange! Toutes les équipes d’alerte à leurs postes. Ceci n’est pas un exercice. Nous répétons, ceci n’est pas un exercice. Dégagez les accès aux postes d’accostage. N’encombrez pas les coursives. Gagnez vos postes d’alerte uniquement. Postes d’alerte uniquement. Les autres personnels doivent se présenter aux stations de secours. Evacuez les coursives et les abords des centres médicaux. Alerte orange! Ceci n’est pas un exercice…
D’autres Siréniens passèrent en courant. L’un d’eux cria :
- Dégagez le passage!
- Que se passe-t-il? répéta Scudi.
- L’île qui a sombré au large de la barrière Mistral. On amène les survivants.
- Ce n’était pas Vashon? hurla Brett.
Ils continuèrent de s’éloigner sans répondre. Scudi prit le bras de Brett et le guida vers une coursive latérale.
- Vite, dit-elle en soulevant un panneau qui glissa aisément. Il faut que je te laisse ici pour me présenter à mon poste.
Brett la suivit dans l’entrée à double porte qui menait à un café. Le long des murs s’alignaient des compartiments avec des tables basses. D’autres tables basses étaient réparties dans toute la salle. De gros piliers de plastacier définissaient les allées et servaient de distributeurs de boissons. Dans un compartiment d’angle, il y avait deux personnes en train de discuter de part et d’autre de la table. Scudi se dirigea vers elles, entraînant Brett à sa suite. Celui-ci faillit faire un faux pas en reconnaissant l’homme assis sur la droite. Aucun Ilien ne pouvait ignorer à qui appartenait ce visage taillé à la serpe dans une tête énorme reposant sur un cou gracile armé d’une prothèse : le juge Ward Keel!
Scudi s’arrêta devant le compartiment. Elle n’avait pas lâché la main de Brett. Son attention était fixée sur la femme aux cheveux roux qui faisait face au juge. Brett la reconnut également. Il l’avait aperçue plusieurs fois sur Vashon. Jusqu’à ce qu’il fasse la connaissance de Scudi, il avait toujours considéré Kareen Ale comme la plus belle femme du monde. Scudi fit à voix basse des présentations inutiles en ce qui la concernait.
- Les formalités d’accueil devaient effectivement se dérouler ici pour ce jeune homme, leur dit Ale, mais tout le monde a gagné son poste d’alerte.
Brett déglutit péniblement et regarda Keel dans les yeux.
- Monsieur le Juge, on dit qu’une île entière a sombré.
- Il s’agit de Guemes, fit Keel d’une voix froide.
Ale se tourna vers lui.
- Ward, fit-elle, pourquoi n’iriez-vous pas chez moi avec le jeune Norton en attendant la fin de l’alerte? Ne restez pas longtemps dans les coursives et ne bougez pas jusqu’à ce que je vous fasse signe.
- Il faut que je parte, Brett, murmura Scudi. Je viendrai te chercher quand tout sera fini.
Ale toucha le bras de Scudi et elles s’éloignèrent ensemble. /
Lentement, avec peine, le juge réussit à s’extraire du compartiment. Il resta un instant debout, attendant que ses jambes s’accoutument à leur nouvelle position.
Brett écoutait les gens qui couraient dans la coursive menant au bar.
Laborieusement, le juge se dirigea vers la porte en criant :
- Allons-y, Brett!
Tandis qu’ils s’apprêtaient à franchir la porte, un panneau ovale s’ouvrit en sifflant derrière eux et une riche odeur d’épices inconnues et d’ail frit dans l’huile d’olive assaillit les narines de Brett. Une voix leur cria :
- Hé! vous deux! Personne dans les coursives! Brett fit volte-face. Un petit homme trapu aux cheveux gris occupait l’entrée des cuisines. Son visage aux traits assez plats était déformé par une grimace qui se mua en sourire forcé quand il reconnut le juge Keel.
- Excusez-moi, monsieur le Juge, dit-il, je ne vous avais pas reconnu. Mais vous n’avez tout de même pas le droit de circuler dans les coursives.
- On nous a demandé de quitter cet endroit et d’aller attendre l’ambassadrice dans son logement dit Keel.
L’homme s’écarta et leur fit signe d’entrer dans les cuisines.
- Passez par ici, leur dit-il. Vous pouvez occuper l’ancien logement de Ryan Wang. Kareen Ale en sera informée.
Keel mit une main sur l’épaule de Brett.
- C’est plus près, dit-il.
L’homme les conduisit dans une grande pièce au plafond bas éclairée d’une lumière tamisée dont Brett fut incapable de découvrir la source. Elle semblait baigner uniformément tous les murs. Une épaisse moquette bleu pâle caressait ses pieds nus. Le seul mobilier semblait consister en une série de gros coussins marron, acajou et marine; mais Brett, connaissant le goût des Siréniens pour les meubles escamotables, soupçonnait les tentures murales de dissimuler bien d’autres choses.
- Ici, vous serez à l’aise, leur dit l’homme.
- Qui ai-je le plaisir de remercier pour cette hospitalité? demanda Keel.
- Je m’appelle Finn Lonfinn. J’étais l’un des domestiques de Wang et je suis chargé maintenant d’entretenir son appartement. Votre jeune ami se nomme comment?
- Brett Norton, fit ce dernier. J’étais sur le point de passer les formalités d’inscription quand l’alerte a sonné.
Brett observa la pièce où il se trouvait. Jamais il n’avait vu d’endroit pareil. Par certains côtés, cela lui rappelait le confort îlien : les coussins mous, le métal soigneusement caché par des tentures en tissu pour la plupart fabriquées côté surface. Mais le pont ne tanguait pas. Et le seul souffle d’air, à peine audible, était celui puisé par le système de ventilation.
- Vous avez des amis sur Guemes? demanda Lonfinn.
- La Psyo est originaire de Guemes, lui rappela Keel.
Les sourcils de Lonfinn se plissèrent tandis qu’il se tournait vers Brett. Celui-ci se sentit obligé de donner une explication.
- Je pense que je ne connais personne, dit-il.
Depuis ma naissance, les îles ne se sont jamais rapprochées suffisamment.
Lonfinn porta de nouveau son attention sur le juge.
- Je vous ai demandé si vous aviez des amis, fit-il. Je ne voulais pas parler de la Psyo.
Dans la voix de cet homme, Brett entendit le sifflement d’une porte étanche qui se refermait entre Iliens et Siréniens. Le mot « mutard » était dans l’air. Simone Rocksack, qui était une mutarde, pouvait être l’amie du juge Ward Keel ou pouvait ne pas l’être. La seconde hypothèse était la plus probable. Qui pouvait avoir des amis avec une tête pareille? La Psyo ne saurait être l’objet d’une amitié normale. Brett se sentit soudain menacé.
Keel s’était également aperçu avec un choc que les insinuations de Lonfinn sur la supériorité évidente des Siréniens étaient hérissées de barbelures. Cette attitude était commune chez les Siréniens les plus frustes, mais Keel se sentait mal à l’aise de s’être laissé prendre au dépourvu.
J’étais prêt à prendre son jugement pour argent comptant! Une partie de moi-même avait déjà admis la supériorité naturelle des Siréniens!
Cette certitude inconsciente, née depuis des années, s’était épanouie comme une fleur maléfique, dévoilant un aspect de lui-même que le juge n’avait jamais soupçonné. Il se sentit rempli de fureur à cette pensée. Lonfinn lui avait dit en réalité : « Avez-vous des amis parmi les misérables habitants de Guemes? Quelle pitié que certaines de ces infortunées créatures aient été mutilées ou tuées. Mais les mutilations et la mort font partie intégrante de votre vie d’Iliens. »
- Vous dites que vous êtes un ancien domestique, fit le juge à haute voix. Cela signifie que cet appartement n’est plus occupé?
- Il appartient légalement à Scudi Wang, je pense. Mais elle ne veut pas l’occuper. Je suppose qu’il sera loué tôt ou tard.
Brett avait sursauté en entendant le nom de Scudi. Son regard fit de nouveau le tour du logement spacieux. Tout y était d’un tel luxe…
Toujours sous le coup de ses révélations intérieures, le juge Keel se dirigea lentement vers un amas de coussins bleus et s’y installa en étendant avec précaution ses jambes endolories.
- Heureusement que Guemes était une petite île, dit Lonfinn.
- Heureusement?
Le mot avait jailli spontanément des lèvres de Brett. Lonfinn eut un haussement d’épaules.
- Je veux dire que cela aurait été bien plus terrible s’il s’était agi d’une grande île… comme Vashon.
- Nous savons très bien ce que vous voulez dire, coupa Keel. Je n’ignore pas que les Siréniens disaient de Guemes : « le ghetto ».
- Ça… ça ne signifie rien de particulier, bredouilla Lonfinn.
Il y avait une pointe de frustration dans sa voix, car il se rendait compte qu’on l’avait forcé à se mettre sur la défensive.
- Cela signifie, dit le juge, que les autres îles ont été parfois appelées à venir en aide à Guemes en lui fournissant des denrées de première nécessité ou des médicaments.
- Il n’y a jamais eu beaucoup de commerce avec Guemes, admit Lonfinn.
Brett regardait tour à tour les deux hommes chez qui il décelait une tension croissante. Il y avait dans leurs propos un sens caché que le manque d’expérience des réalités siréniennes l’empêchait probablement de saisir. Il percevait seulement les arguments directs et l’animosité presque ouverte entre les deux hommes. Il n’ignorait pas que même certains Iliens usaient parfois de sarcasmes envers Guemes, qu’ils dénommaient « le radeau de Nef ». En plus d’une allusion à sa pauvreté, Brett avait cru comprendre que c’était parce que Guemes abritait dans sa population un grand nombre de « Vénefrateurs », des fondamentalistes à l’esprit étroitement religieux. Il n’y avait rien de surprenant à ce que la Psyo fût originaire de Guemes. Mais Brett pensait que si des plaisanteries à ce sujet pouvaient être admises de la part d’un Ilien, elles étaient difficilement acceptables dans la bouche d’un homme comme Lonfinn.
Celui-ci traversa la pièce pour vérifier le fonctionnement d’une porte étanche puis se tourna vers eux :
- Les toilettes sont derrière cette porte et les chambres d’amis sont dans ce couloir, si vous désirez prendre un peu de repos. J’imagine, ajouta-t-il en revenant vers Keel, que cet appareil qui vous tient la nuque doit être parfois pénible.
Keel se frotta le cou.
- C’est exact, dit-il. Mais nous avons tous notre fardeau à porter en ce bas monde, j’en suis sûr.
Lonfinn fronça les sourcils.
- Je me demande pourquoi aucun Sirénien n’a encore été Psyo, fit-il.
Brett décida de répondre. Se souvenant du commentaire de Twisp sur la même question, il le répéta mot pour mot :
- Peut-être que les Siréniens ne sont pas intéressés parce qu’ils ont trop d’autres choses à faire.
- Pas intéressés? s’exclama Lonfinn en le regardant comme s’il le voyait pour la première fois. Jeune homme, je ne pense pas que vous soyez qualifié pour discuter politique.
- Je pense que ce garçon ne faisait que poser la question, intervint Keel en souriant à Brett.
- Les questions doivent être posées directement, grommela Lonfinn.
- Elles doivent aussi recevoir une réponse, insista le juge sans cesser de regarder Brett. Il s’agit là d’un conflit de longue date entre les « fidèles » et leur groupe de pression politique. La plupart des religieux côté surface pensent qu’il serait désastreux de laisser tomber le pouvoir des Psyos entre les mains des Siréniens qui influencent déjà considérablement nos existences autrement si ternes.
Lonfinn eut un sourire dépourvu d’humour.
- Une question politique un peu difficile à comprendre pour un jeune homme, dit-il.
Brett grinça des dents devant tant de paternalisme.
Lonfinn se dirigea vers la paroi située derrière Keel et toucha une petite plaque. Un panneau coulissa, révélant une grande baie transparente qui donnait sur un jardin sous-marin intérieur surmonté d’une voûte translucide. Au centre de ce jardin étaient disposées de magnifiques plantes multicolores autour desquelles évoluaient des bancs de petits poissons.
- Il faut que je vous laisse, leur dit Lonfinn. Reposez-vous bien. Ceci (il fit un geste en direction de la baie vitrée) devrait vous éviter de vous sentir trop renfermés. Je trouve le spectacle très délassant moi-même. Je vais faire le nécessaire, ajouta-t-il en se tournant vers Brett, pour qu’on vous envoie ici tous les papiers et les formulaires à remplir. Inutile que vous perdiez votre temps.
Sur ces mots, Lonfinn se retira.
- Vous avez rempli ces papiers ? demanda Brett au juge. De quoi s’agit-il?
- Ils répondent au besoin Sirénien de tout étiqueter. Ils te demandent ton âge, la date de ton arrivée, ton expérience professionnelle, combien de temps tu désires rester… (Keel hésita et s’éclaircit la voix)… qui sont tes parents, quelle est leur profession, quelles sont leurs mutations et quel est le degré de gravité de tes propres mutations.
Brett continua de regarder le juge sans rien dire.
- Pour répondre à ton autre question, reprit Keel, non, ils ne m’ont pas demandé de remplir ces formalités. Je suis certain qu’ils ont un gros dossier sur moi où sont détaillés tous les renseignements importants, et même beaucoup moins importants, qui peuvent les intéresser.
Une chose avait retenu l’attention de Brett.
- Ils vont me demander combien de temps je veux rester?
- Ils voudront peut-être que tu travailles pour eux afin de rembourser les dépenses de ton sauvetage. Beaucoup d’Iliens ont choisi de s’installer définitivement ici. C’est d’ailleurs une chose sur laquelle je compte enquêter avant de remonter côté surface. La vie ici ne manque pas d’attrait, je le sais.
Il passa les doigts dans la moquette épaisse, comme pour donner plus d’emphase à ce qu’il disait.
Brett leva les yeux vers le plafond. Il se demandait quel effet cela devait faire de vivre toute sa vie sans voir les soleils. Bien sûr, certains Siréniens montaient souvent côté surface, mais…
- D’après Kareen Ale, continua le juge, leur meilleure équipe de sauvetage est composée presque exclusivement d’anciens Iliens.
- J’avais déjà entendu dire que les Siréniens faisaient payer ce genre de frais, dit Brett. Mais mon sauvetage ne devrait pas coûter bien…
Il s’interrompit, confus, en pensant à Scudi. Comment pourrait-il jamais lui payer sa dette? Il n’y avait pas de monnaie pour cela.
- Les Siréniens ne manquent pas de moyens d’attirer chez eux les Iliens qui les intéressent, reprit le juge. Il me semble que tu devrais répondre à leurs critères. Cependant, nous aurons le temps de parler de cela plus tard. Il y a d’autres problèmes plus urgents pour l’instant. Aurais-tu par hasard une formation médicale?
- Juste quelques notions de secourisme et de réanimation.
Keel prit une profonde inspiration et expira presque aussitôt.
- J’ai bien peur que ce ne soit pas suffisant. Il y a déjà quelques heures que Guemes a sombré. Les rescapés qu’on ramène en ce moment vont avoir besoin de soins spécialisés.
Brett essaya de déglutir malgré sa gorge sèche. Une île entière au fond de la mer.
- Je pourrais aider à porter les blessés, dit-il.
- J’en suis certain, fit le juge en souriant tristement. Mais je suis également certain que tu ne saurais pas où les transporter. Nous serions dans leurs jambes si nous voulions les aider. Pour le moment, nous répondons exactement à l’idée qu’ils se font de nous : deux pauvres inadaptés îliens capables de faire plus de tort que de bien. Nous devons attendre notre heure.