Nous ne saurions permettre qu’un tel fœtus soit amené à terme. Il ne peut s’agir d’un fruit de l’arbre humain. Nul être humain ne saurait accélérer son propre développement foetal. Nul ne saurait, au stade fœtal, puiser dans le monde extérieur l’énergie dont il a besoin. Nul ne saurait communiquer avant de quitter la matrice. Notre devoir est de faire avorter la mère, ou bien de la laisser périr avec son enfant.
Sy Murdoch L’Echange avec Louis Archives de la Mnefmothèque
Waela, assise au bord du lit dans la maternité improvisée, entendait Ferry s’occuper des blessés dans le poste de soins contigu… Il ne s’était même pas aperçu qu’elle ne se trouvait plus à côté de lui. L’endroit où elle se tenait était isolé par des caisses de matériel et des rideaux qui maintenaient autour d’elle une pénombre diffuse. Elle se forçait à respirer par saccades haletantes, pour ralentir le rythme des contractions.
Les prévisions du diagnoskit et de sa propre voix intérieure s’avéraient justes. Le bébé allait naître à l’heure qu’il avait choisie, et cela quelles que fussent les contingences extérieures.
Elle s’allongea sur le lit.
Je n’ai pas peur. Pourquoi n’ai-je pas du tout peur ?
Elle crut qu’une voix, montant de son propre ventre, lui disait : Ce qui doit arriver arrivera.
Le silence momentané de l’hôpital de campagne fut rompu par un concert de voix accompagnant des bruits de pas précipités. Encore un arrivage de blessés. Cela en faisait combien depuis le début? Elle avait perdu le compte.
Une contraction particulièrement douloureuse lui arracha un gémissement.
C’est le moment. C’est vraiment le moment, cette fois-ci.
Elle avait l’impression d’avoir été poussée sur une longue rampe inclinée qu’elle ne pouvait plus quitter, incapable qu’elle était de modifier en quoi que ce fût le cours des événements. Ceux-ci étaient inéluctables depuis ce qui s’était passé dans la nacelle suba.
Comment aurais-je pu l’empêcher? Je ne pouvais rien faire.
— Où est passée cette TaoLini ? Il faudrait qu’elle aide! C’était la voix traînante de Ferry. Waela se rassit au bord du lit, se mit péniblement debout et se traîna jusqu’à l’entrée du poste de soins où elle s’arrêta, prise d’une nouvelle contraction.
— Je suis là. Que me voulez-vous ?
Ferry, qui était en train d’appliquer un morceau de cellotape sur la blessure d’un clone M, leva les yeux vers elle :
— Il faudrait que quelqu’un sorte pour déterminer ceux qui ont le plus besoin d’un traitement d’urgence. Je suis débordé, ici.
Elle marcha en chancelant vers la sortie.
— Attendez! lui cria Ferry, dont le regard terne s’était posé sur elle. Qu’est-ce que vous avez?
— Je suis… Je…
Elle dut s’agripper au bord de la table de soins et son regard rencontra celui d’un clone M blessé.
— Vous feriez mieux de retourner là-bas vous étendre, lui dit Ferry.
— Mais si vous avez besoin de…
— C’est à moi de décider!
— Vous m’avez dit de…
— J’ai changé d’avis!
Il finit de s’occuper du clone M, dont les yeux protubérants naissaient au coin des tempes.
— Vous, fit-il. Vous êtes assez vaillant pour aller vous poster dehors et ne laisser entrer que les cas les plus graves.
— Mais il ne connaît rien à… commença Waela en secouant la tête.
— Il sait reconnaître quelqu’un qui va mourir. Oui ou non ? Il aida le clone à descendre et Waela vit la brûlure qui s’étalait sur son épaule.
— II est blessé! protesta-t-elle. Il ne peut pas…
— Nous sommes tous blessés, dit Ferry, et elle perçut une note d’hystérie dans sa voix. Tout le monde est blessé. Retournez vous étendre. Laissez les blessés s’occuper des blessés.
— Qu’allez-vous…
— Je vous rejoindrai quand j’en aurai terminé avec ceux-là. Ensuite… un beau bébé tout rose, peut-être. Vous voyez ? Je suis poète, moi aussi. Peut-être que vous m’aimerez, à présent.
Il la regardait avec un sourire ignoble qui découvrait ses vieilles dents jaunes. Elle sentit, une fois de plus, le serpent de la peur s’insinuer le long de son épine dorsale.
A ce moment-là, une nouvelle victime entra dans le poste de soins. C’était une jeune femme aux membres arachnéens, au cou et à la tête allongés, aux yeux démesurément grands. Ferry l’aida à grimper sur la table et fit signe à un clone déjà soigné de venir l’aider. Une silhouette courtaude vint se placer aux épaules de la blessée pour la maintenir.
Waela détourna les yeux, incapable de supporter la douleur qui se lisait dans ses yeux. Pourtant, elle ne se plaignait pas.
— Je ne serai pas long! cria Ferry tandis que Waela s’éloignait.
Elle s’arrêta devant le rabat de toile, au fond du poste.
— Je sais ce qu’il faut faire, dit-elle. Hali m’a appris à…
— Hali! s’écria Ferry en riant. Cette douce fleur de jeunesse ne vous a rien appris du tout! Vous n’êtes plus très jeune, TaoLini, et c’est votre premier enfant. Que ça vous plaise ou non, vous aurez besoin de moi. Vous verrez.
Une nouvelle contraction s’empara d’elle au moment où elle se dirigeait vers le lit. Elle se plia en avant pour la laisser passer, gagna le lit dans la pénombre et s’y laissa tomber. Un spasme douloureux courut sur toute la longueur de son abdomen, aussitôt suivi d’un second. Elle respira à fond, et une troisième constriction commença. Soudain, le lit fut inondé de liquide amniotique.
Oh, Nef! Le bébé arrive! Elle arrive!
Waela fermait les yeux très fort, son corps entier livré à la force primordiale qui œuvrait en elle. Elle n’eut pas conscience d’avoir appelé; mais quand elle rouvrit les yeux, Ferry était là, accompagné du nain aux longs doigts qu’elle avait aperçu tout à l’heure dans l’autre partie de l’abri.
Le nain se pencha pour lui parler; ses yeux saillants étaient démesurément grands.
— Je m’appelle Milo Kurz. Dites-moi ce que vous voulez que je fasse.
Ferry se tenait en retrait. Il se tordait les mains. La sueur coulait sur son front et toute la bravade hystérique dont il avait fait montre un instant plus tôt avait disparu.
— Ce n’est pas encore le moment, bredouilla-t-il.
— Je le sens venir, haleta Waela.
— Mais la méditech n’est pas là. Les natalis…
— Vous disiez que vous m’aideriez.
— Oui, mais je n’ai jamais…
Elle fut de nouveau parcourue par un spasme.
— Ne restez pas comme ça! Aidez-moi! Merde, aidez-moi! Kurz lui passa la main sur le front. A deux reprises, Ferry fit mine de s’avancer, puis renonça.
— Je vous en prie! cria Waela, haletante. Faites quelque chose! Il faut retourner le bébé. Retournez-la, je vous en prie!
— Je ne peux pas! dit Ferry en reculant d’un pas. Waela leva les yeux vers le nain.
— Kurz… s’il vous plaît. Il faut la tourner. Vous ne pouvez pas…
Elle fut interrompue par une contraction violente. Quand elle fut passée, elle entendit la voix du nain, calme et assurée :
— Dites-moi ce qu’il faut faire, Waela.
— Essayez de… glisser vos mains autour d’elle pour la tourner. Elle a un bras levé, qui empêche sa tête de… ohhhh!
Elle sentit le goût du sang sur sa lèvre à l’endroit où elle s’était mordue. Mais la douleur lui éclaircit l’esprit. Elle ouvrit les yeux, vit le nain à genoux entre ses jambes, sentit ses mains… douces, sûres…
— Ahhhh! cria le nain.
— Qu’est-ce que… Qu’est-ce qu’il…
C’était Ferry, sous le rabat de toile, prêt à prendre la fuite.
— Le bébé m’explique ce qu’il faut faire, reprit le nain. Ses yeux se fermèrent, sa respiration ralentit.
— Elle a un nom, reprit-il. Elle s’appelle Vata. Sortir… sortir…
La voix était dans la tête de Waela. Elle vit les ténèbres, sentit l’odeur du sang, son nez obstrué par les… par les…
— C’est moi qui suis en train de naître? demanda Kurz. Il se pencha en arrière dans un lent mouvement d’extase, et brandit entre ses mains un bébé gigotant, luisant.
— Comment avez-vous fait ? demanda Ferry.
Waela écarta les bras, sentit le bébé déposé contre son sein. Elle sentit le nain qui la touchait, qui touchait l’enfant. Vata… Vata… Vata… Des visions tirées de sa propre existence étaient mêlées à des scènes vécues, elle le savait, par Kurz. Quel homme doux, gentil’. Elle vit les combats devant le Blockhaus, sentit le moment où Kurz était blessé. D’autres visions se déroulèrent devant ses yeux fermés, comme un enregistrement holo accéléré. Elle sentit la présence de Panille. Elle entendit la voix de Panille dans sa tête. C’était terrifiant! Elle ne pouvait pas la faire taire!
Le contact de l’enfant enseigne la naissance, et nos mains sont témoins de la leçon.
C’était bien Panille, mais il n’était pas là, dans l’abri au pied de la falaise.
Elle sentit la présence de tous ceux qu’ils avaient laissés côté nef : les travailleurs des agrariums, les Neftiles vaquant à leurs occupations tout au long des innombrables coursives… même ceux qui reposaient dans leur cocon hyber. Tous, l’espace d’un instant, furent unis dans sa tête. Elle les sentit marquer une pause, dans leur conscience commune. Elle perçut les questions qu’ils se posaient. Leur effroi devint son effroi.
Que m’arrive-t-il ? Je vous en prie, dites-moi ce qui m’arrive!
Nous vivons! Nous vivons!
Tous les autres disparurent brusquement de son esprit conscient tandis qu’elle entendait/sentait ces dernières paroles. Seule la voix qui les avait émises demeurait avec Waela : une toute petite voix, un refrain psalmodié, un soulagement énorme. Nous vivons! Waela ouvrit les yeux, rencontra le regard du nain.
— J’ai tout vu, moi aussi, murmura-t-il. Le bébé…
— Oui, chuchota Waela. Vata… notre Vata…
— Il se passe quelque chose, dit Ferry en se bouchant les oreilles. Qu’est-ce que c’est ? Allez-vous-en! Allez-vous-en, je vous dis!
Il s’écroula et se roula par terre. Waela regarda Kurz :
— Aidez-le.
— Bien sûr, répondit Kurz en se levant. Les plus atteints d’abord!