Il n’y a pas de centre dans l’univers.
Inefdits

Raja Thomas se tenait sous l’enveloppe géante à moitié gonflée du dirigeable dans le hangar principal. Lavu et ses hommes étaient partis, après avoir éteint presque toutes les lumières. C’était maintenant côté nuit. L’enveloppe formait une masse sombre orangée qui tirait doucement sur ses câbles tendus. Elle présentait encore des creux et de nombreux plis, mais avant que Réga eût rejoint Alki côté jour, elle serait aussi lisse et pleine qu’une gyflotte.

La seule différence, c’était qu’on n’avait jamais vu de gyflotte de cette taille-là.

Thomas scruta l’obscurité du hangar. Il était impatient de voir arriver le moment du départ.


Pourquoi Oakes m’a-t-il donné rendez-vous ici  ?


L’ordre avait été simple et succinct. Oakes allait venir spécialement pour passer en revue le dirigeable et son annexe suba avant de les autoriser à affronter les périls de l’océan de Pandore.


Aurait-il l’intention de mettre son veto au dernier moment?


Les arguments étaient bien connus  : la Colonie investissait beaucoup trop d’énergie dans des programmes comme celui-ci. C’était contraire aux impératifs de survie. Les partisans de l’extermination exerçaient de plus en plus de pressions. Ceci était sans doute la dernière expédition scientifique autorisée avant longtemps. Il y avait eu trop de subas perdus. Trop de dirigeables. Alors que toute cette énergie aurait pu être orientée vers la production alimentaire.

Les raisons inverses trouvaient de moins en moins de partisans à mesure que grandissait la pénurie alimentaire.


Sans la connaissance que peut nous apporter cette mission, il n’y aura sans doute jamais de production alimentaire autonome sur Pandore. Le lectrovarech est sentient. C’est lui qui dirige la planète.

Comment les varechs appellent-ils Pandore  ?

Chez nous.


C’était la voix de Nef ou de mon imagination  ? Pas de réponse.


Thomas savait qu’il était trop finement accordé, trop programmé d’incertitudes. D’incrédulité. Il eût été si facile de partager les vues professées par Oakes. D’être d’accord en tout point avec lui. Même parmi les ouvriers de Lavu, il y en avait qui reprenaient ce slogan que l’on entendait maintenant murmurer dans tous les coins de la Colonie  : «J’ai faim et tout de suite.»

Où était Oakes?


Il se fait attendre, pour bien me montrer où est ma place.


C’était le personnage auto-élaboré de Raja Thomas qui se trouvait au centre de cette pensée, mais elle contenait de lointains échos de Raja Flatterie. Lointains et cependant distincts. Il était comme un acteur qui, au bout d’un certain nombre de représentations, s’identifie pleinement à son rôle. La conscience-Flatterie faisait partie de son passé comme un souvenir d’enfance.


Qu’est-ce que tu as caché dans les profondeurs de la mer, Nef? C’est à toi de le découvrir.


Là! Cette fois-ci, c’était bien Nef qui lui avait parlé!

Le dirigeable crissait contre ses amarres. Thomas s’écarta de dessous sa masse et leva les yeux vers le toit ouvrant en forme de diaphragme, qui formait un vaste cercle d’ombre dans la semi obscurité du hangar. Une faible et acre odeur d’ester typique de Pandore parvenait à ses narines. Les spécialistes de la Colonie avaient constaté qu’une sélection d’essences volatiles empruntées à certains démons semblait tenir les autres, et en particulier les névragyls, à distance. Mais rien n’est éternel, et les prédateurs trouvaient toujours le moyen de déjouer leurs défenses.

Thomas se tourna de nouveau vers la nacelle suba qui, dans l’ombre, ressemblait à un gros rocher noir et lisse maintenu par les tentacules d’une gyflotte artificielle… un gros rocher noir et lisse au flanc orné de lignes verticales scintillantes.

L’enveloppe crissait de plus en plus contre les câbles qui la retenaient. Il y avait un courant d’air dans le hangar et il espérait que cela ne provenait pas de quelque ouverture non gardée sur les périls extérieurs de Pandore. Il était seul et sans arme. Les sentinelles les plus proches étaient celles des postes de surveillance de la périphérie. Il y avait aussi un gardien du hangar, quelque part, en train de faire le thé. Il en percevait les effluves lointains, familiers mais marqués par les subtiles différences de la chimie de Pandore.


Est-ce qu’on me prépare la même sortie que Rachel Demarest  ?


Il avait des doutes sur tout, mais pas sur la manière dont Rachel était morte. C’était arrivé trop facilement, trop opportunément.

Qui pouvait prouver quoi que ce soit, néanmoins?

De tels accidents se produisaient chaque jour à la périphérie. Le pourcentage d’attrition était même chiffré à la Colonie  : un pour soixante-dix. Comme à la guerre. Les soldats connaissaient le risque. Mais la plupart des Neftiles semblaient ignorer à peu près tout de la guerre au sens historique.

Ils savaient néanmoins ce que c’était que d’être soldat.

Il huma l’air du hangar.

Une faible odeur douceâtre de lubrifiant local flottait autour de lui. Il songea à l’extrême parcimonie avec laquelle cette planète accordait des parcelles de sa substance aux hommes de la Colonie. Il avait eu les chiffres sous les yeux. Le simple forage des puits qui avaient permis d’extraire les huiles minérales avait coûté une vie toutes les six diurnes. Et il semblait exister une répugnance générale à faire appel à des clones de remplacement. Répugnance tout à fait inexplicable.

On voyait de moins en moins de clones à la Colonie. Sauf, bien sûr, quand il s’agissait des mystérieuses recherches effectuées à Noirdragon.

Que faisait exactement Louis avec ces clones  ?

Pourquoi ces différenciations de plus en plus marquées entre les clones et les natifs  ? Etait-ce en rapport avec le fait de vivre côté sol  ?


Ne sommes-nous pas originaires d’une planète  ?


Quelle mémoire atavique était en train de se manifester? Pourquoi ne me réponds-tu pas, Nef?


Quand tu auras besoin de savoir la réponse, tu la connaîtras sans la demander. Typique de Nef!

Qu’entendait Oakes par «nouveaux clones»  ? Est-ce que tu l’aides à réaliser ce programme, Nef? C’est toi qui es à l’origine de ces nouveaux clones  ?

Qui t’a aidé à me réaliser, démon  ?


Thomas sentit sa gorge et son palais se dessécher. Il y avait des barbelures dans cette réponse. Il regarda le suba suspendu à sa gauche. Comme il était devenu soudain fragile à ses yeux, ce symbole de leur folle audace! Le dirigeable et le suba avaient été conçus pour ressembler de loin à une gyflotte transportant son inévitable quartier de roc. Mais la ressemblance était vraiment grossière.


Je devrais être en train de prêcher les commandements de Nef au lieu de risquer ma très vieille peau dans cette aventure.


Mais Nef ne lui avait donné aucun statut pour ce jeu, aucune chaire d’où il pût parler.


Comment voulez-vous Vénefrer  ?


Quelle que fût la manière dont Nef formulait la question, le résultat était le même.

Qui allait écouter un psyo inconnu, au titre invérifiable, qui sortait à peine d’hybernation  ? On le savait clone, membre d’une minorité dont le rôle était en ce moment redéfini par Oakes.

Etablir la communication avec les végétaux sentients. Le varech était-il capable de fournir une réponse  ? Nef semblait le laisser entendre, tout en refusant de se prononcer catégoriquement.


C’est à toi de le découvrir, démon.


Cela ne l’aidait guère. Il n’avait guère d’indice quant à la manière d’engager la conversation avec cette suprasentience. Dans l’abstrait, c’était une idée alléchante  : communiquer avec une forme de vie si différente de l’humanité que pratiquement aucun parallèle évolutionnaire ne pouvait être tracé.


Quelles étranges choses pourraient-ils nous apprendre  ?


Qu’est-ce que les lectrovarechs avaient à apprendre de lui?


De nouveau, Thomas consulta son chrono. Cette attente commençait à devenir ridicule!


Pourquoi est-ce que je me laisse faire  ?


A l’heure qu’il est, Waela a dû attirer notre poète dans sa cabine. Il fut secoué par un profond soupir.


Le secteur Traitement avait laissé partir Panille moins d’une heure avant côté nuit. Ils l’ont retardé délibérément… exactement comme Oakes avec moi en ce moment. Que cherchaient-ils à faire  ?


Waela… si elle…


Etait-ce là la cause du retard de Oakes  ? Avait-il découvert que Waela…

Thomas secoua vigoureusement la tête. Spéculations idiotes  ?

Il commençait à avoir froid et à se sentir inutilement exposé à toutes sortes de dangers dans ce hangar où on le faisait attendre. En outre, il ne servait à rien de nier le trouble qu’il ressentait lorsqu’il pensait à Waela.


Waela et le poète.


Il se sentait déchiré par sa propre imagination. Jamais auparavant il n’avait éprouvé une telle attirance pour une femme. Et il y avait au fond de lui, issu d’anciens processus de conditionnement, un terrible sens de la possession, une possession exclusive et privée. Il n’ignorait pas que cela allait à contre-courant de tous les comportements que Nef avait tolérés… ou encouragés.


Waela… Waela…


Il dut se forcer à revêtir un masque de froideur distante et délibérée. Ils ont peut-être retenu Panille pour le préparer à agir contre moi. Pour lui donner ses dernières instructions. C’est pour cela qu’il était nécessaire que Waela séduise le poète, qu’elle lui ôte son masque pour découvrir… pour découvrir quoi?


Panille… Pandore…


Encore les agissements de Nef  ?

Waela s’arrangerait pour le découvrir. Elle avait ses ordres. Il faudrait qu’elle retourne ce Panille comme un gant, qu’elle voie de quoi il était fait à l’intérieur. Elle ferait ensuite son rapport à son supérieur.


Moi, en l’occurrence.


Qui obéissait ainsi à Oakes? Louis, certainement. Et Murdoch. Et aussi cette Legata. Quelle surprise, de découvrir que c’était elle, la Hamill mentionnée dans les instructions de Nef! Etait-ce un piège qu’ils avaient tendu de la même manière que lui avec Panille  ?

Waela saurait comment s’y prendre. Panille n’aurait aucun soupçon. Les conditions et le moment étaient bien choisis.


Merde! Comment puis-je être jaloux  ? C’est moi qui le lui ai demandé!


Il savait qu’il agissait conformément aux plans de Nef. Et probablement à ceux de Oakes. Quelle était la relation entre Oakes et Nef  ?

Un blasphémateur, ce Oakes. Mais Nef tolérait le blasphème. Oakes avait peut-être raison.

Thomas en était venu à soupçonner de plus en plus Nef de ne pas être Dieu.


Qu’avons-nous fabriqué lorsque nous avons créé Nef?


Thomas connaissait la part qu’il avait prise à cette création. Mais d’autres influences plus secrètes avaient-elles joué  ?


Qui t’a aidé à me réaliser, démon  ?

Dieu ou Satan  ? Qu’avons-nous fabriqué  ?


En cet instant, cela n’avait pas beaucoup d’importance. Il était las de corps et de sentiment et son espoir secret principal était que Panille saurait reconnaître le piège sexuel et y résisterait. Mais Thomas ne croyait guère à cette éventualité.


J’accomplis ton travail au mieux de mes capacités, Nef.


«L’une des fonctions que j’assigne à mon Démon est d’empêcher les choses de tourner rond. Les Neftiles doivent se dépasser au-delà de tout ce qu’ils croient possible.»

C’étaient les paroles mêmes que Nef lui avait dites.


Pourquoi  ? Parce que la frustration était à la base de la réussite du Programme Conscience  ?


Etaient-ils en train de rejouer un vieux thème qui avait déjà marché une fois et qui pouvait donc réussir une deuxième fois  ?

Il lui vint alors à l’esprit que le directeur de Lunabase, qui supervisait le Programme et présidait à la préparation des équipages de la Nef Spatiale, le vieux Morgan Hempstead, avait rempli des fonctions identiques.


C’était notre Démon et nous ne l’ignorions pas. Mais à présent, c’est moi qui suis le Démon de Nef… et son meilleur ami.


Thomas éprouvait un plaisir cynique à cultiver cette pensée. Etre l’ami de Nef comportait des périls spéciaux. Oakes avait peut-être choisi le meilleur rôle. Ennemi de Nef. Mais Thomas ne se faisait pas d’illusions sur son propre personnage. Nef le réprimandait assez souvent  :

«Joue le jeu, démon!»

Oui, il fallait jouer le jeu, même s’il était perdant.

Un froissement léger se superposa à sa rêverie. Le bruit venait des rangées de casiers où les équipages des subas se préparaient quand il y avait une mission. On les appelait «les casiers des condamnés» à la Colonie.

Quelque chose bougeait là-bas dans la pénombre, une silhouette dandinante en combinaison de neflon blanc. Thomas reconnut Oakes. Tout seul. C’était donc ainsi que leur rencontre aurait lieu.

Thomas sortit une lampe de poche et l’agita pour indiquer où il se trouvait.

En voyant la lumière, Oakes modifia légèrement sa direction. Il se sentait écrasé par les proportions du hangar. Trop d’espace utilisé pour si peu de rendement.


Mauvais investissement.


Thomas ressemblait à un nain sous l’immense enveloppe à moitié gonflée du dirigeable.

Cette pensée affermit Oakes dans sa résolution. Ce serait une erreur tactique d’annuler maintenant l’expédition sans un motif impérieux. Il y avait encore des gens qui y croyaient. Oakes connaissait leurs arguments.


Apprendre à coexister avec les varechs!


On ne coexistait pas avec un cobra sauvage. On le tuait.

Oui, Thomas devait partir. Il devait même laisser la place. Il ne pouvait y avoir deux Psyos à la Colonie.

Oakes ne voulait pas savoir ce que Jésus Louis et Murdoch avaient combiné. Un accident dans le submersible, peut-être. Il y avait déjà eu assez d’accidents non prémédités. Le tribut en vies humaines avait atteint sur cette planète des niveaux catastrophiques. Les Colons s’attendaient à des pertes quand ils avaient entrepris de la soumettre, mais les derniers pourcentages d’attrition dépassaient les limites du tolérable.

En s’approchant de Thomas, Oakes lui fit un large sourire. C’était un geste qu’il pouvait se permettre.

— Voyons un peu ce nouveau submersible, dit-il.

Il se laissa guider vers la porte de coupée du suba puis dans la nacelle de commande exiguë, au cœur de l’appareil. Il remarqua que Thomas ne faisait pas le moindre effort de conversation, ne se pliait à aucune de ces allégeances inconscientes de langage qu’il avait pris l’habitude d’attendre de la part de son entourage. Tout demeurait technique, strictement professionnel  : voici les nouveaux équipements sonar, les senseurs-enregistreurs à télécommande, les néphoscopes…


Néphoscopes  ?


Oakes dut faire appel à des connaissances qui dataient de ses études de médecine.


Oui. Des appareils destinés à recueillir et à examiner les particules en suspension dans l’eau.


Il faillit éclater de rire. Ce n’étaient pas d’infimes particules qui demandaient à être étudiées, mais les lectrovarechs géants, bien visibles et certainement vulnérables. En dépit de son amusement, Oakes posa quelques questions pour paraître intéressé.

— Qu’est-ce qui vous fait dire que tout ce qu’il y a dans la mer sert nécessairement le varech?

— C’est ce que nous constatons. C’est ce que nous trouvons dans la mer. Tout, depuis les cycles biotiques de pâturage jusqu’à la répartition des métaux à l’état de traces, répond aux exigences de croissance des lectrovarechs. Il nous faut découvrir pourquoi.

— Les cycles de…

— Les cycles biotiques de pâturage. Ceux de toutes les créatures vivant sous la mer, aussi bien au fond que dans la masse pélagique ou à la surface. Toutes semblent entretenir une relation symbiotique profonde avec les lectrovarechs. Les brouteurs, par exemple, dispersent les déjections toxiques des lectrovarechs pour former une couche de sédiments à haut pouvoir absorbant où d’autres créatures restituent ces substances à la chaîne alimentaire. Ainsi…

— Vous voulez dire que la merde produite par les varechs est recyclée par les animaux qui vivent au fond de l’eau  ?

— Ce serait une façon de formuler la chose, mais les implications globales du système sont assez troublantes. Il y a des brouteurs, par exemple, dont la seule fonction paraît être de maintenir propres les thalles des varechs. Leurs rares prédateurs ont tous des nageoires très larges, surdimensionnées par rapport à leur taille et à…

— En quoi la largeur des nageoires…  ?

— Elles remuent l’eau autour des varechs.

— Hein?

Pendant quelques instants, l’intérêt de Oakes avait été éveillé, mais Thomas ressemblait trop à un spécialiste prêchant pour son domaine favori dans un jargon ésotérique. Au fait… n’était-il pas censé être plutôt expert en communication?

Juste pour éviter que la conversation retombe, Oakes avait posé la question attendue  :

— Et quelles sont ces implications troublantes?

— Les varechs exercent sur l’océan une influence qui dépasse de loin un simple cadre évolutionnaire. Il est possible qu’ils fassent vivre toute la communauté marine. Les seules comparaisons historiques que nous puissions faire nous incitent à croire qu’il y a ici à l’œuvre une organisation sentiente.

— Sentiente! s’exclama Oakes en mettant dans ce mot tout le dédain dont il était capable. Ce maudit rapport sur les relations entre les varechs et les gyflottes! Louis l’avait en principe rendu inaccessible. Etait-ce encore la nef qui intervenait?

— Une conscience organisée, dit Thomas.

— Ou bien le résultat d’une adaptation et d’une évolution particulièrement longues.

Thomas secoua la tête. Il y avait bien une autre possibilité, mais il ne tenait pas à en discuter avec Oakes. Nef avait pu créer cette planète exactement comme ils l’avaient trouvée. Mais pourquoi Nef aurait-elle fait une chose pareille  ?

Oakes avait suffisamment tiré profit de cette rencontre. Il avait fait un geste. Tout le monde saurait qu’il n’était pas indifférent. Son escorte était là qui l’attendait derrière la porte. Les gardes parleraient. Il y avait déjà eu trop de pertes et leur Psyo s’était senti obligé de s’intéresser personnellement à la question. Il était temps que cette situation prenne fin.

Oakes se décontracta de manière apparente. Les choses s’arrangeaient très bien.


Thomas, de son côté, pensa  : // nous laissera partir sans rien dire. Très bien, Nef. Je vais aller fourrer le nez dans un de tes lieux secrets. Si tu as fabriqué cette planète pour nous enseigner à te Vénefrer, il doit bien y avoir quelques indices dans l’océan.


— Vous me présenterez un rapport complet à votre retour, fit


Oakes. Vos observations nous permettront peut-être de faire démarrer un programme d’agriculture qui servira à quelque chose.


Il s’éloigna alors en murmurant, assez fort pour être entendu  : «Des algues sentientes!»

Tandis qu’il retraversait le hangar, Oakes songea avec satisfaction qu’il venait d’exécuter là une de ses meilleures scènes, dûment enregistrée par les senseurs, destinée à être conservée et utilisée au besoin. Lorsque se produirait… ce que Louis avait combiné, ils pourraient en publier des extraits.


Vous voyez comme je n’étais pas indifférent  ?


De la porte du suba, Thomas regarda s’éloigner Oakes puis redescendit dans le cœur de l’appareil pour s’assurer une dernière fois que tout était en ordre. Oakes avait-il saboté quelque chose  ? Tout paraissait normal. Son regard se posa sur le siège de commande principal, puis sur le poste secondaire, à gauche, où Waela prendrait bientôt place. Il caressa le dossier du siège.


Je suis un vieux crétin. Que vais-je faire  ? Gaspiller un temps précieux en badineries inutiles  ? Et si elle refuse de répondre à mes avances  ? Vieux crétin!

Vieux  ?


Mais qui, à part Nef, pouvait soupçonner son âge? Un matériau original. Un clone, un double, mais un matériau original. Unique.

C’était du moins ce que Nef avait dit.


Tu ne me crois pas, démon  ?


Cette pensée était comme une irruption statique dans l’esprit conscient de Thomas. Il parla à haute voix, comme il faisait presque toujours pour répondre à Nef quand il était tout seul. Et que lui importait si cela le faisait passer pour un peu dérangé aux yeux de certains?


— C’est important, que je te croie ou non  ? C’est important pour moi.


— C’est donc un avantage que j’ai sur toi. Regretterais-tu ta décision de jouer à ce jeu  ?


— Je tiens parole, moi.


Et c’est vrai que tu m’as donné ta parole. Thomas aurait pu se contenter de penser la réponse ou de la murmurer, mais il ne put s’empêcher de crier  :


— C’est à Dieu ou à Satan que j’ai donné ma parole  ? Qui pourrait le dire à ton entière satisfaction  ?


— Peut-être que tu es Satan et moi Dieu.


Tu y es presque, mon cher Thomas l’Incrédule!


— Où suis-je presque  ?


Il n’y a que toi qui puisses le dire.


Comme à l’accoutumée, ce dialogue n’avait servi à rien, sinon à rétablir la relation maître-serviteur. Thomas s’assit en soupirant sur le siège de commande. Il commença à vérifier méthodiquement les instruments, plus pour se donner une occupation que pour une autre raison. Oakes n’était pas venu dans le but de saboter l’appareil mais pour faire acte de quelque chose. Démon  ?

Ainsi, Nef n’en avait pas terminé avec lui.

— Oui, Nef?


Il y a une chose qu’il faut que tu saches.


Thomas sentit s’accélérer les battements de son cœur. Il était rare que Nef donne spontanément une information. Ce devait être quelque chose d’extrêmement important.

— Qu’est-ce que c’est  ?


Tu te souviens de Hali Ekel  ?


Le nom lui était familier… oui, il se trouvait dans le dossier de Panille que lui avait communiqué Waela.

— C’est la petite amie méditech de Panille, oui. De quoi s’agit-il  ?


Je lui ai montré un segment appartenant à un passé dominant de l’histoire humaine.


— Un enregistrement? Mais tu disais que…


Un segment, démon; pas un enregistrement. Il faut que tu apprennes à établir la distinction. Quand il y a une leçon dont quelqu’un a besoin, il n’est pas nécessaire de lui jouer tout le répertoire. Un morceau choisi suffit. Un segment.


— Suis-je en train de vivre dans un morceau choisi, en ce moment  ?


C’est une scène originale, une séquelle authentique.


— Pourquoi me dire tout ça  ? Qu’es-tu en train de faire9 C’est parce que tu as reçu une formation d’aumônier. Il est important que tu saches ce que Hali a vécu. Je lui ai montré l’incident Jésus.


Thomas sentit sa bouche se dessécher. Il lui fallut un bon moment pour récupérer, puis il demanda  :

— La Colline des Crânes  ? Pourquoi  ?


Son existence a été trop paisible. Elle a besoin d’apprendre jusqu’où peut aller la violence sacrée. Toi aussi, tu as besoin de ce petit rappel.


Thomas songea à tout ce que cela avait dû représenter, pour une jeune femme habituée à l’existence protégée côté nef, que d’être brusquement confrontée à la crucifixion. Cela le rendit furieux et il ne chercha pas à s’en cacher.

— Tu ne crois pas qu’il s’agit d’une ingérence  ?


Cet univers est aussi à moi, démon. N’oublie jamais cela!


— Pourquoi as-tu fait ça?


Prélude à d’autres informations. Panille a flairé le piège que tu lui as tendu et il l’a évité. Waela n’a pas réussi.


Thomas savait qu’il serait incapable de dissimuler sa joie. Il n’essaya même pas. Mais une question demeurait.


— Est-ce que c’est toi qui manipules Panille  ? Est-ce que je te manipule  ?


Thomas sentit une constriction autour de sa poitrine. Rien ne se présentait comme il s’y attendait. Dès qu’il eut retrouvé sa voix, il demanda  :


— Comment a-t-il fait pour reconnaître le piège  ? En étant alerte au danger.

— Qu’est-ce que ça veut dire  ?


Tu n’es pas alerte, comme doit l’être mon démon.


— Et toi, tu m’avais dit que tu n’interviendrais pas lorsque les dés seraient jetés.


Je n’ai jamais dit que je n’interviendrais pas. J’ai dit qu’il n’y aurait aucune influence extérieure.


Thomas médita cette explication tout en luttant pour surmonter un sentiment de frustration profonde. Mais c’était trop pour lui et il exprima sa pensée  :

— Tu fais partie du jeu. Tu peux faire tout ce que tu veux et tu n’appelles pas ça…


Toi aussi, tu peux faire tout ce que tu veux.


Cette remarque le figea. De quelle sorte de pouvoirs l’avait donc investi Nef? Il ne se sentait certainement pas en position de puissance. Il avait, au contraire, l’impression d’être diminué face à l’omniprésence de Nef. Et quelle était cette histoire d’Hali Ekel d’«incident jésus»  ? Qu’est-ce que tout cela voulait dire?


Une fois de plus, Nef fit irruption dans son esprit conscient.


J’essaie de t’expliquer, démon, que certaines choses suivent leur propre cours dans la mesure où tu ne sais pas reconnaître ce cours. Waela éprouve réellement une attirance profonde pour le jeune Panille.


Le jeune Panille, Thomas murmura, enjambant le gouffre qu’il ressentait au creux de l’estomac  :


— Pourquoi me tortures-tu? Tu te tortures toi-même.

— C’est toi qui le dis!


Quand te réveilleras-tu  ? demanda alors Nef avec une emphase mêlée de frustration indéniable.

Thomas s’aperçut qu’il ne redoutait plus cela. Il était beaucoup trop las et il n’y avait plus de raison pour qu’il reste ici à l’intérieur du suba. Oakes avait donné son accord à l’expédition. Ils partiraient à l’heure prévue. Avec Waela et Panille.

— Je me réveillerai demain matin de bonne heure, Nef, et je m’envolerai dans la nacelle de ce dirigeable.


Si cela pouvait être vrai.


— Tu as l’intention de m’en empêcher?


Thomas se sentait curieusement excité à l’idée que Nef pourrait intervenir de cette manière-là.


T’en empêcher  ? Certainement pas. La représentation doit suivre son cours apparent.


Y avait-il eu de la tristesse dans cette projection de Nef? Thomas ne pouvait en être certain. Il se laissa aller en arrière contre le dossier de son siège. Il ressentait une douleur aiguë entre ses omoplates. Les yeux clos, il déversa sa lassitude et ses frustrations dans ses pensées.

— Nef, je sais bien que je ne peux rien te cacher. Tu n’ignores pas pour quelle raison je pars demain explorer l’océan  ?


Je ne l’ignore pas. Je n’ignore pas non plus ce que tu essaies de te dissimuler à toi-même.


— Voilà que tu joues à me psychanalyser, maintenant  ?


Qui de nous deux usurpe la fonction de l’autre  ? C’est une question qui n’a jamais cessé de se poser. Thomas rouvrit les yeux.


— Je suis obligé de le faire.


C’est là toute l’origine de l’illusion que les hommes appellent kismet.


— Je suis trop fatigué pour jouer avec les mots.

Thomas se laissa glisser du siège de commande et se mit debout. Une main sur le dossier du siège, il parla, autant pour Nef que pour lui-même  :

— Nous allons peut-être trouver la mort demain, tous ensemble  : Waela, Panille et moi.


Permets-moi de te signaler que, de toutes les faiblesses humaines, celle qui consiste à proférer des truismes est de loin la plus assommante.


Thomas sentit se retirer la présence imposée de Nef, mais il savait que rien n’était changé. Partout où il allait, quoi qu’il pût faire, Nef était toujours avec lui.

Ses pensées le ramenèrent alors à l’époque lointaine où il avait reçu sa formation (ou plutôt son conditionnement) non seulement de psychiatre, mais de psychiatre-aumônier.

«Craignez celui qui peut détruire et l’âme et le corps dans la Géhenne.»

Le vieux Matthieu savait s’y prendre pour inculquer aux gens la crainte de Dieu!

Il fallut à Thomas deux ou trois battements pour surmonter un sentiment de panique si intense qu’il en demeurait figé sur place.


Les conditionnements les plus anciens sont les plus tenaces, pensa-t-il.


L'incident Jésus
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