Pourquoi vous autres humains êtes-vous toujours si prompts à vouloir assumer les terribles fardeaux de votre passé ?
Kerro Panille Questions posées par l’Avata
Sy Murdoch n’aimait guère se rapprocher tant de la Périphérie, même quand il se trouvait derrière les parois de plazverre qui protégeaient l’accès privé de Lab I. Les créatures de cette planète avaient une fâcheuse tendance à s’introduire dans les endroits les plus impénétrables, en se jouant des défenses les plus élaborées.
Il fallait bien, cependant, que quelqu’un à qui Louis pût se fier entièrement se chargeât d’occuper le poste d’observation, particulièrement au moment où les gyflottes se rassemblaient dans la plaine, comme c’était le cas ce matin. Il y avait là un des aspects les plus mystérieux de leur comportement et ces jours derniers Louis n’avait cessé de réclamer des éclaircissements, sous la pression du Boss, sans aucun doute.
Il poussa un soupir. Pour qui observait la surface non protégée de Pandore, les dangers immédiats étaient évidents.
Distraitement, il se gratta le coude gauche. En approchant la tête face à la lumière du jour, il apercevait son reflet sur la paroi de plaz. C’était l’image d’un homme massif aux cheveux châtains, aux yeux bleus et au teint rosé qu’il entretenait méticuleusement.
Il existait de meilleurs points d’observation, en particulier dans les postes avancés où l’on envoyait les meilleurs et les plus rapides que la Colonie avait à risquer. Murdoch, pour sa part, savait qu’il pouvait arguer de son importance auprès de l’équipe dirigeante. Il n’était pas remplaçable. Quant à cet observatoire, il correspondait suffisamment aux besoins de Louis. La barrière de plazverre, bien qu’elle filtrât près de vingt-cinq pour cent de la clarté, couvrait exactement la zone qu’ils avaient besoin de surveiller.
Mais qu’est-ce que ces maudites outres flottantes fichaient donc là-bas ?
Murdoch se baissa devant l’oculaire d’un télescope à pivot avec vidéo-enregistreur et tourna le bouton d’un doigt court et épais afin de mettre au point sur les gyfs. Il y en avait plus d’une centaine qui flottaient au-dessus de la plaine, à environ six kilomètres de là.
Le groupe contenait quelques beaux monstres orangés et Murdoch choisit l’un des plus gros pour l’observer isolément tout en consignant ses impressions dans le micro de l’enregistreur, à hauteur de sa pomme d’Adam. La gyflotte devait avoir au moins cinquante mètres d’envergure. Sa forme était celle d’une sphère tronquée un peu aplatie au sommet, celui-ci formant l’assise musculaire de la grande voile-membrane. De longs tentacules noueux traînaient au ras de la plaine où ils arrachèrent un gros bloc rocheux qui rebondit plusieurs fois à la surface, en soulevant des nuages de poussière.
Le ciel était dégagé, on ne voyait qu’un seul soleil qui projetait obliquement sur la plaine une lumière d’airain où ressortaient les moindres inégalités et contractions de la monstrueuse membrane. Murdoch distingua une grappe de tentacules plus courts repliés sous la gyf autour de quelque chose qui semblait s’agiter dans tous les sens… se débattre. Il ignorait ce que c’était au juste, mais il s’agissait à coup sûr de quelque chose de vivant qui cherchait à s’échapper.
Le groupe de gyfs s’était brusquement déployé selon un arc de cercle et s’éloignait obliquement de l’observatoire de Murdoch. Le gros spécimen qu’il avait isolé demeurait au bord le plus rapproché et l’on voyait toujours la créature se débattre dans le nid de tentacules.
Qu’est-ce que la maudite bête avait pu capturer ? Pas un colon, tout de même!
Il régla la focale pour avoir une vue d’ensemble et s’aperçut que le groupe fondait sur une série d’animaux dispersés sur la plaine. Ils attendaient figés, comme hypnotisés. Murdoch reconnut parmi eux des capucins vifs, des rapraps, des platelles, des gyronètes, des faucheux et des collards. Tous des démons… et mortels pour ceux de la Colonie.
Mais apparemment sans danger pour les gyfs.
Celles-ci, constata Murdoch, avaient toutes des blocs de pierre en guise de lest, et celles qui se trouvaient en tête de l’arc de cercle commencèrent bientôt à laisser choir les leurs. Elles regagnèrent aussitôt de l’altitude, non sans avoir happé au passage avec leurs tentacules les démons immobiles. Les créatures prisonnières se débattirent un peu, mais ne firent apparemment aucun effort pour mordre ni attaquer leurs ravisseurs d’une manière quelconque.
Presque toutes les gyfs s’étaient maintenant débarrassées de leur lest et grimpaient rapidement dans les airs. Celles qui portaient encore des blocs s’étaient écartées du groupe et semblaient patrouiller au ras du sol à la recherche d’autres spécimens. L’outre monstrueuse à laquelle Murdoch s’était précédemment attaché faisait partie des patrouilleurs. De nouveau, Murdoch agrandit l’image au télescope et la centra sur le nid de tentacules au-dessous du sac de flottaison. Plus rien ne bougeait maintenant; mais au moment même où il regardait, les tentacules s’ouvrirent pour lâcher leur prise.
Murdoch dicta ses commentaires dans le micro sous son menton.
— La grosse gyf vient de laisser tomber sa proie. Je ne sais pas ce que c’est, mais c’est tout desséché, avec une partie plate et noire comme… Mon dieu! C’était un capucin vif! La grosse gyf tenait un capucin vif dans ses tentacules!
Les restes du capucin heurtèrent le sol en faisant jaillir une gerbe de poussière.
La grosse gyf obliqua alors sur la gauche et ses blocs de lest raclèrent le flanc d’un gros rocher qui se dressait sur la plaine. Des étincelles surgirent au contact de la pierre et Murdoch vit monter une flamme soudaine qui fit exploser la gyf dans un embrasement aveuglant. Des fragments d’enveloppe orangée et un nuage de fine poussière bleue se répandirent partout dans l’air.
L’explosion avait constitué le signal de départ d’une agitation effrénée à travers la plaine. Les autres outres avaient laissé tomber leurs prisonniers pour grimper au plus haut des cieux. Les démons, à peine touché terre, s’étaient précipités dans toutes les directions pour récupérer des morceaux de la gyf éclatée. Ceux qui étaient plus lents, comme les gyronètes, devaient se contenter de lambeaux d’enveloppe orange.
Quand tout fut terminé, les démons disparurent en un éclair, ou bien se terrèrent dans la plaine, selon les habitudes de chacun.
Murdoch décrivait méthodiquement dans l’enregistreur tout ce qu’il voyait.
Il balaya la plaine de son télescope. Toutes les gyf lottes avaient disparu. Aucun démon n’était en vue. Il referma le poste d’observation, envoya un message pour qu’on vienne le relayer et reprit lentement le chemin de Lab I et de la Pépinière. Il songeait à ce qu’il venait de voir et d’enregistrer. Le document allait être remis à Louis, et plus tard à Oakes. Louis mettrait au point le commentaire verbal, en ajoutant ses propres observations.
Qu ‘est-ce que ça signifie, tout ce que je viens de voir ?
Il avait beau essayer de comprendre le comportement des créatures de Pandore, il n’aboutissait à rien.
Louis a raison. On devrait les exterminer.
Et à propos de Louis, Murdoch se demandait combien de temps les derniers événements survenus au Blockhaus allaient le faire demeurer indisponible. Pour autant qu’ils le sachent, Louis était peut-être mort. Personne n’était immunisé contre les dangers de Pandore. Même pas Louis. Et si Louis avait disparu…
Murdoch essaya de s’imaginer promu à un nouveau poste d’autorité plus proche de Morgan Oakes. Mais les visions d’un tel changement refusaient de prendre forme dans son esprit.