Le clone d’un clone n’est pas nécessairement plus près de son original que le clone de l’original de départ. Tout dépend des interférences cellulaires et d’autres éléments qui peuvent être introduits. Le passage du temps introduit toujours de nouveaux éléments.
Jésus Louis - Nouveau manuel de clonage
Oakes coupa l’enregistrement holo et fit pivoter son fauteuil, laissant son regard se poser sur le motif qui décorait le mur de sa cabine côté sol.
Il n’aimait pas beaucoup cet endroit. Il y était plus à l’étroit que dans la cabine qu’il avait laissée côté nef. Et il trouvait qu’il flottait dans l’air une étrange odeur. Il n’aimait pas non plus les manières trop familières de certains Colons à son égard. Il avait trop conscience de la présence toute proche, angoissante, de la surface de Pandore.
Même si plusieurs niveaux le séparaient de ces espaces libres, il ne pouvait s’empêcher de les sentir là, dangereusement voisins.
Il avait apporté avec lui quelques objets personnels pour se reconstituer un décor familier, mais jamais il ne s’y sentirait aussi à l’aise que dans son ancienne cabine côté nef.
Le seul avantage était que les dangers de la nef — dont il était le seul à avoir conscience — lui paraissaient beaucoup plus éloignés.
Il poussa un soupir.
Il commençait à se faire tard côté jour et il avait encore de nombreuses choses à faire, mais l’enregistrement holo qu’il venait de visionner obnubilait son attention.
La séance est loin d’être satisfaisante.
Il se mordit nerveusement la lèvre inférieure. Non seulement elle n’était pas satisfaisante, mais elle avait de quoi l’inquiéter.
11 se laissa aller contre le dossier de son siège et s’efforça de se relaxer. Mais il ne pouvait chasser les images de Legata et de son passage dans la Chambre des Lamentations. Il secoua de nouveau la tête. Il n’arrivait pas à comprendre comment elle avait pu résister malgré la drogue qui inhibait ses réactions corticales. Rien dans son comportement à l’intérieur de la Chambre ne pouvait être retenu contre elle. Rien si ce n’est… mais non.
Rien du tout!
S’il ne l’avait pas constaté de ses propres yeux… Allait-elle demander à visionner cet enregistrement? Il espérait que non, mais rien n’était certain. Aucun de ceux qui l’avaient précédée jusqu’ici n’avait exprimé ce désir. Ils savaient pourtant tous que les enregistrements existaient.
L’attitude de Legata s’écartait des normes. On lui avait fait certaines choses et elle avait résisté à d’autres. Mais en définitive, l’enregistrement holo ne lui donnait aucune prise absolue sur elle.
Si elle voit cet enregistrement, elle saura tout de suite.
Et comment pouvait-il espérer empêcher leur meilleure Spécialiste des Données de le retrouver si elle le désirait ?
J’ai peut-être commis une erreur… en l’envoyant là-bas.
Mais il croyait la connaître quand même. A moins d’avoir une raison très grave, elle ne se retournerait pas contre lui. Et elle ne demanderait peut-être pas à voir l’enregistrement. Peut-être pas.
Jamais pendant tout le temps qu’elle avait passé dans la Chambre des Lamentations elle n’avait recherché son propre plaisir. Elle n’avait réagi qu’en fonction de la douleur infligée.
La douleur ordonnée par moi.
Cette pensée le mettait mal à l’aise.
C’était une chose nécessaire!
Avec un adversaire aussi puissant que la nef, il était obligé de recourir à des mesures extrêmes. Il fallait qu’il explore les limites.
Ma décision était justifiée.
Legata n’avait même pas accepté un sédatif à sa sortie de la Chambre des Lamentations.
Où a-t-elle pu aller, en courant comme une folle, avec à peine quelques morceaux de cellotape sur ses blessures ?
Elle était revenue toute nue, sa combinaison uniforme sous le bras.
Oakes avait entendu dire que quelqu’un s’était fait la Péri à peu près à ce moment-là. Pas Legata, sûrement. Il ne pouvait s’agir que d’une coïncidence. D’ailleurs, elle n’avait pas de tatouage.
Il fallait être con pour jouer à ça en pleine nuit!
Il aurait bien interdit la pratique du Jeu, mais Louis l’avait dissuadé de le faire et il reconnaissait que c’était une question de bon sens. Pour appliquer une telle décision, il eût fallu consacrer trop d’hommes à la seule surveillance des portes donnant sur l’extérieur. Sans compter que le Jeu servait d’exutoire pour certaines formes de violence.
Si c’était Legata qui s’était fait la Péri ?
Absolument exclu!
Cette foutue bonne femme avait une efficacité étonnante! Elle avait fait dire qu’elle viendrait travailler ce soir. Sans doute n’aurait-elle même plus les marques de son séjour dans la Chambre. Il regarda les notes à sa main gauche. Sans y penser, il les lui avait adressées : «Vérifier s’il existe une corrélation entre le cycle d’Alki et la croissance des lectrovarechs. Commander deux clones LH à Lab I. Relever nouvelles données sur dissidents — particulièrement ceux qui gravitent autour de Rachel Demarest.»
Mais Legata continuerait-elle d’accepter ses ordres à présent ? L’image de son visage dans l’enregistrement holo ne cessait de lui revenir à l’esprit.
Elle me faisait confiance.
Lui avait-elle fait réellement confiance ? Oui, car sinon elle ne serait jamais retournée à Lab I alors que ses appréhensions étaient si évidentes. S’agissant de n’importe qui d’autre, il aurait ri de ses propres pensées. Mais pas dans le cas de Legata. Elle était trop différente des autres et il avait peur d’avoir été trop loin avec elle.
C’est l’heure de s’amuser.
Le spectacle n’était pas aussi amusant qu’il l’avait espéré. Il ne pouvait oublier ce premier regard de bonne foi trahie qu’elle avait eu quand les soniques avaient été déclenchés. Les clones avaient fui aussitôt, ils s’étaient déjà suffisamment amusés. Mais Legata n’avait même pas bougé sous l’impact de la douleur. Malgré la drogue, elle avait perçu les ordres de Murdoch. La drogue était censée inhiber sa volonté, mais elle avait pu résister. La voix de Murdoch lui dictait ce qu’il fallait faire, le clone était prêt, les appareils aussi, mais il avait tout de même fallu la submerger de douleur pour qu’elle transmette au clone la moindre parcelle de sa souffrance. Pendant presque tout le temps, son regard avait cherché le senseur holo pour le fixer avec intensité. Et quand ses pupilles s’étaient ternies, il n’en avait pas ressenti le moindre plaisir. Pas la moindre parcelle de plaisir.
Elle ne se souviendra pas. Ils ne se souviennent jamais.
La plupart suppliaient, imploraient, offraient n’importe quoi pour que cesse la douleur. Legata avait seulement fixé le senseur optique de ses pupilles dilatées. Quelque part en elle, il le savait, vivrait la certitude d’être totalement dépendante, totalement livrée à ses moindres caprices. Tel était le processus de conditionnement. Il voulait qu’elle soit comme les autres. Il voulait avoir prise sur elle.
Mais il avait été pris au dépourvu par cette différence. Elle n’avait vraiment pas réagi de la même façon que les autres. Quel choc cela avait été pour lui, de découvrir finalement cette extraordinaire différence, de savoir qu’il l’avait détruite. S’il y avait jamais eu entre eux le moindre courant de confiance, il avait maintenant disparu pour toujours.
A jamais.
Elle ne pourrait jamais plus se fier totalement à lui. Bien sûr, elle lui obéirait, peut-être même un peu plus promptement qu’avant. Mais de confiance, jamais plus.
Il se sentait tout tremblant à cette pensée. Tendu, incapable de concentration. Il dut se forcer à se relaxer, à penser à quelque chose de réconfortant.
Rien n’est établi à jamais, se dit-il.
Peu à peu, il se laissa glisser dans l’arène familière du sommeil; mais ce fut un sommeil hanté par le motif qui ornait le mur de sa cabine et qui, grotesquement déformé, se mêlait aux images de Legata dans la Chambre des Lamentations.
Et Pandore qui était si… proche et si… immédiate.