Une bonne bureaucratie, c’est le meilleur instrument d’oppression qu’on ait jamais inventé.
Jésus Louis Carnets de Morgan Oakes

Quand Réga se fut couchée derrière les collines de l’ouest, Waela TaoLini retourna au sommet de son poste d’observation escarpé pour voir passer, à l’horizon du sud, la boule rouge orange d’Alki, dont c’était la première et brève apparition de la diurne. Waela n’avait eu que trois démons à tuer au cours de l’heure précédente. Elle n’aurait sans doute pas beaucoup plus à faire, jusqu’à la fin de cette garde, à part surveiller la zone lointaine de rouge cendreux, dans la direction du sud, où ils avaient nettoyé une tumeur de névragyls, deux diurnes auparavant. Toute cette région devait être maintenant stérile, bien qu’elle perçût encore de temps à autre, apportée par le vent, une bouffée d’acide en effervescence. Pourtant, les rapraps étaient déjà bien dans le rouge, festoyant sur les charognes des névragyls. Normalement, jamais les petits multipèdes bulbeux ne s’approchaient d’une tumeur vivante.

Comme d’habitude, elle montait sa garde vigilante au sommet du piton d’observation sans avoir l’impression d’être particulièrement exposée au danger. De toute manière, il y avait, à moins de deux pas d’elle, l’entrée de secours du refuge avec sa glissière souterraine. Au sommet du mât qui marquait l’entrée du boyau, un senseur veillait continuellement. De plus, elle était armée d’un crashfeu et d’un laztube. Mais par-dessus tout, elle faisait confiance à ses propres réflexes. Conditionnée par les rudes nécessités de Pandore, elle était capable de faire face à n’importe quoi à l’exception d’une attaque en masse des prédateurs de la planète.

Mais l’offensive des névragyls avait été stoppée.

Waela s’accroupit alors brusquement et scruta, au sud, la ligne lointaine des collines. Sans que sa volonté y fût pour quoi que ce soit, son regard darda à droite, puis à gauche. Elle se redressa, pivota, recommença le même manège. Elle était continuellement sur le qui-vive, dans toutes les directions, au hasard.

Regarder autant que possible partout à la fois, telle était la consigne de garde.

Sa combinaison jaune fluorescente était mouillée de transpiration. Waela était grande et mince, ce qui lui donnait dans les circonstances présentes un incontestable avantage. Quand elle patrouillait, elle se tenait bien droite. Mais généralement, elle rentrait les épaules pour paraître plus petite. Les hommes, pensait-elle, n’aimaient pas qu’elle soit plus grande qu’eux, et c’était un sujet de préoccupation constante, continuellement amplifiée par l’inévitable conscience aiguë qu’elle avait de son autre particularité physique  : son épiderme changeait de couleur, selon un vaste spectre allant de l’indigo à l’orange, en fonction de ses émotions, et sa volonté était incapable d’intervenir pour contrôler le mécanisme. Actuellement, par exemple, les parties visibles de sa peau trahissaient par leur pigmentation rosée toute l’angoisse refoulée dont elle était le siège. Ses cheveux étaient noirs, coupés court sur la nuque. Ses yeux marron, nappés d‘ombre, étaient bridés. Mais ce qui lui plaisait le plus dam ni m visage, c’était son nez, mince et mutin, qui rachetait, pensait elle, la lourdeur du menton et l’épaisseur des lèvres.

«Waela», lui avait dit un jour un de ses amis, «tu es une sorte de retour atavique au caméléon.» Mais cet ami était mort à présent, noyé sous les lectrovarechs.

Elle soupira.


— Rrrrssss!


Elle pivota, à l’oreille, et en un prompt réflexe calcina deux platelles, petites créatures multipattes extrêmement rapides, d’une dizaine de centimètres de long. Vénéneuses!

Alki dépassait maintenant l’horizon de quatre fois son diamètre. Elle projetait de longues ombres en direction du nord et peignait un halo pourpre au-dessus du lointain océan de l’ouest.

Waela aimait bien ce poste d’observation en raison de sa vue sur l’océan. C’était le plus haut point utilisé par la Colonie. On l’appelait simplement «le piton».

Un vol de gyflottes passa dans le ciel au-dessus du rivage lointain. A en juger d’après leur taille apparente à cette distance, elles devaient être des géantes. Comme tous les autres Neftiles préparés pour la Colonie, Waela avait étudié soigneusement les formes de vie autochtones, en faisant notamment des comparaisons avec les renseignements contenus dans la Mnefmothèque. Les gyflottes, ces grosses créatures orange portées par la mer, ressemblaient beaucoup à des physalies géantes. Equilibrée par ses longs cils noirs, semblables à des tentacules, une gyflotte pouvait, en déployant la grande membrane qui surmontait son flotteur, se laisser soulever par le vent. Elle se déplaçait alors avec une précision étonnante, généralement par bandes de vingt ou plus.

Pour Waela, comme pour beaucoup d’autres, ces créatures pacifiques étaient dotées d’une certaine forme d’intelligence. Et pourtant, elles représentaient un danger mortel pour la Colonie. Gonflées d’hydrogène, avec toutes les tempêtes électriques dont le ciel de Pandore était continuellement le théâtre, elles avaient vite fait de se transformer en bombes incendiaires. Comme les lectrovarechs, elles étaient totalement incomestibles. Leur simple contact provoquait d’inexplicables troubles nerveux  : des manifestations d’hystérie, parfois même des convulsions. Les ordres étaient de les faire exploser à distance dès qu’elles s’approchaient de la Colonie.

Presque machinalement, elle enregistra la présence d’une gyronète sur le flanc du piton à sa gauche. Elle était de belle taille. Au moins cinq kilos, ce qui équivalait aux plus gros spécimens jamais capturés. Elle ressemblait à une taupe hyperdense. C’était la seule créature lente de Pandore. Aussi, Waela prit son temps. Il fallait profiter de la moindre occasion pour étudier les prédateurs de Pandore.

La gyronète avait la même teinte gris foncé que les cailloux environnants. Waela estima sa longueur à une trentaine de centimètres, sans compter la filière caudale. Les premiers colons qui s’étaient trouvés face à des gyronètes avaient été pris au piège du brouillard gluant sécrété par cette caudale.

Waela se mordit la lèvre inférieure en observant l’approche sournoise de la créature. Elle l’avait vue, aucun doute là-dessus. Les mailles implacables du brouillard gluant produisaient une paralysie d’un genre particulier. La victime ne pouvait plus bouger, mais elle demeurait vivante et parfaitement lucide. La gyronète myope pouvait lui sucer tout son sang à un rythme diaboliquement lent.

—- C’est assez près comme ça, murmura Waela.

L’horrible bête s’était immobilisée à moins de cinq mètres au-dessous d’elle et commençait à faire pivoter son corps pour mettre sa caudale en position. Une giclée grenat du crashfeu la transforma en un magma carbonisé qui dégringola au pied du piton.

Alki dépassait maintenant l’horizon de huit fois son diamètre. Cela signifiait que sa garde était presque terminée. Ses ordres, comme d’habitude, étaient d’évaluer les dangers qui pouvaient résulter des activités des différents prédateurs. Tout le monde savait pourquoi les postes d’observation étaient placés hors de l’enceinte de la Colonie. La combinaison jaune fluorescente avait pour rôle d’attirer les prédateurs.

«Nous sommes là pour servir d’appât», lui avait dit quelqu’un.

C’était une corvée pour Waela, mais elle comprenait que les dangers devaient être partagés par tout le monde. C’était le mortier social de la Colonie. Elle en retirerait des points-rations supplémentaires, mais elle s’en serait bien passé quand même.

Du reste, il y avait d’autres dangers qui pour elle comptaient beaucoup plus. La garde qu’on lui avait imposée était à ses yeux l’indice de graves modifications dans la politique suivie par la Colonie. Sa place était sur le terrain, là où se trouvaient les lectrovarechs qu’elle était censée étudier. En tant que seule survivante des premières expéditions, c’était elle qu’on aurait dû choisir pour constituer une nouvelle équipe.


Ont-ils l’intention de décommander les recherches  ?


Toutes sortes de bruits circulaient dans la Colonie. Il n’y avait plus assez de matériaux ni d’énergie pour construire de nouveaux submersibles suffisamment résistants. Il n’y avait pas assez de dirigeables. Les plus légers que l’air demeuraient le moyen de transport le plus sûr et le plus efficace, côté sol, pour les liaisons avec les avant-postes militaires ou miniers. Conçus pour imiter l’aspect des gyflottes, ils attiraient peu l’attention des prédateurs, qui paraissaient les éviter autant que possible.

Elle comprenait la logique de leur raisonnement. Les varechs empêchaient le bon déroulement du programme d’aquiculture et il y avait pénurie de vivres. Mais les partisans de l’extermination avançaient des arguments dangereux du fait de leur ignorance.


Il nous faut de plus amples renseignements.


Presque machinalement, elle carbonisa un capucin vif, en remarquant que c’était le premier qui s’aventurait si près du piton depuis au moins vingt diurnes.


Nous devons étudier les varechs. Nous avons besoin d’en savoir davantage.


Que savaient-ils, en fait, sur les lectrovarechs, après le sacrifice de toutes ces vies et les frustrations répétées de toutes ces plongées sous-marines  ?


Lucioles dans la nuit océane, avait dit le poète.


Les varechs produisaient des nodules au long de leurs tiges géantes et ces nodules brillaient de mille feux multicolores. Waela était bien d’accord avec ceux qui avaient assisté au phénomène et vécu assez longtemps pour le rapporter  : les nodules scintillants formaient une symphonie hypnotique. Et il était possible — mais rien ne permettait de l’affirmer — que les pulsations de lumière constituent un moyen de communication visuelle. Elles ne semblaient pas, en tout cas, se produire au hasard. Certaines configurations étaient discernables.

Les lectrovarechs couvraient toute la surface des mers planétaires à l’exception de quelques zones libres appelées «lagons». Sur une planète qui ne possédait que deux masses continentales, cela représentait une extraordinaire continuité vivante.

Une fois de plus, elle se posa l’inévitable question  : que savaient-ils vraiment de ce varech  ?


Il est conscient. Il pense.


Elle en était certaine. Le défi posé par ce problème accaparait son imagination avec une intensité qu’elle n’aurait jamais crue possible. Et elle n’était pas la seule dans ce cas. La Colonie était polarisée par la question. Quant aux arguments en faveur de l’extermination, on ne pouvait les rejeter aisément.


Peut-on se nourrir du varech  ?


Impossible. Son ingestion avait des effets déroutants, probablement de nature hallucinogène. Jusqu’à présent, les chimistes de la Colonie avaient cherché en vain à isoler la substance responsable.

C’était une chose que les varechs avaient en commun avec les gyflottes. L’effet hallucinatoire avait été baptisé frago, car on avait l’impression que le psychisme se «fragmentait».

Rien que pour cette raison, se disait Waela, les varechs méritaient d’être étudiés à fond.

De nouveau, elle eut à abattre un capucin vif. La forme noire dégringola au pied du piton, éclaboussant la roche de sang verdâtre.


Il y en a vraiment trop, se dit-elle.


Avec circonspection, elle examina les alentours, guettant le moindre mouvement parmi les rochers de la plaine. Sans résultat. Elle était encore en position d’alerte lorsque, quelques instants plus tard, sa relève apparut à l’entrée de l’abri. Elle reconnut Scott Borik, monteur à l’atelier des dirigeables dans l’équipe côté nuit. C’était un homme de petite taille, au visage prématurément vieilli mais aux réflexes aussi prompts que ceux de n’importe quel autre Colon. Déjà, il scrutait la zone de surveillance tandis qu’elle lui parlait des deux capucins et lui remettait le crashfeu.

— Repose-toi bien, dit-il.

Elle s’introduisit dans l’entrée, entendit le panneau claquer derrière elle et se laissa glisser jusqu’au Rapport, où elle enregistra son tableau et donna son estimation chiffrée du Q.A.J., ou Quotient d’Activité Journalière.

La salle du Rapport était une petite pièce sans fenêtre, aux murs jaune pâle, meublée d’un unique pupitre com. Ary Arenson, cheveux blonds, yeux gris, toujours la même expression, était assis au pupitre. Tout le monde disait qu’il renseignait Jésus Louis, et cette rumeur incitait Waela à mettre des gants quand elle avait affaire à lui. D’étranges choses arrivaient aux personnes qui avaient le malheur de déplaire à Louis.

Elle se sentait lasse à présent, comme après chaque garde. Elle se sentait vidée comme si une gyronète avait pompé son psychisme au lieu de son sang. L’interrogatoire habituel la déprima encore plus.


— Oui, la région des capucins vifs me semble stérilisée… A la fin de l’interrogatoire, Arenson lui tendit un petit rectangle de papier de la Colonie où était inscrit un message qui lui rendit une partie de son énergie. D’un seul coup d’œil, elle en prit connaissance  :


«Présentez-vous immédiatement au Hangar Principal où vous serez l’objet d’une nouvelle affectation concernant les recherches sur les lectrovarechs.»

Tandis qu’elle lisait cela, Arenson observait son pupitre com et changea subitement d’expression. Avec un sourire sarcastique, il murmura  :

— Celui qui vient de te remplacer… (Il leva le menton en direction du «piton»)… Il a eu son compte. Un capucin lui a bouffé les tripes. Reste encore un battement. Ils envoient quelqu’un d’autre.


L'incident Jésus
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