Dans un accès de folie enthousiaste, j’avais donné la vie à une créature dotée de raison dont je me sentais tenu, dans toute la mesure de mes possibilités, d’assurer le bien-être et la félicité. C’était pour moi un devoir, mais il en existait un autre encore plus important. Mes obligations envers les individus de ma propre espèce méritaient une plus grande attention de ma part, car elles concernaient une plus grande proportion de bonheurs ou d’infortunes.
Propos du Dr Frankenstein Archives de la Mnefmothèque
Thomas s’étira dans son hamac à l’intérieur de la cellule et observa la mouche qui cheminait au plafond. Il n’y avait aucune fenêtre dans cette cellule, aucun chrono non plus. Thomas ne disposait d’aucun moyen d’évaluer le temps.
La mouche contourna le globe saillant d’un senseur optique.
— Ainsi, tu es arrivée jusqu’ici, toi aussi, fit-il en s’adressant tout haut à l’insecte. Je ne serais pas étonné, d’ailleurs, si je trouvais quelques rats dans un coin. Je veux parler de rats non humains, bien sûr.
La mouche s’arrêta pour se frotter les ailes. Thomas tendit l’oreille. Il y avait des bruits de pas incessants dans le couloir derrière sa porte fermée. Ils l’avaient verrouillée de l’extérieur. Thomas ne voyait pas la moindre poignée de son côté.
Il savait qu’il se trouvait quelque part dans le sinistre Blockhaus de Morgan Oakes, cette forteresse édifiée à l’emplacement de l’ancien avant-poste de Noirdragon. Ils lui avaient confisqué tous ses vêtements, toutes ses possessions, et ne lui avaient donné qu’une pauvre combinaison verte en échange.
— La quarantaine! fit-il, toujours à haute voix, en reniflant avec mépris. A Lunabase, on appelait ça «le trou».
Quelques-uns des pas qu’il entendait étaient des pas de course. Il y avait beaucoup d’agitation là-dehors. Il se demandait ce qui se passait. Et qu’était-il arrivé à la Colonie? Où avaient-ils conduit Waela? On lui avait dit, au début, qu’on l’emmenait au rapport. En réalité, il avait juste été examiné sommairement par un étrange méditech, puis on l‘avait isolé dans cette cellule. En quarantaine! Au passage, il avait eu le temps d’apercevoir une plaque avec la mention : «Lab I». Ainsi, il y avait un autre Lab I au Blockhaus… à moins qu’ils n’aient déménagé celui de la Colonie.
Il avait conscience d’être épié par le senseur du plafond. La cellule était d’une simplicité Spartiate : un hamac, une table fixée au plancher, un évier, un coin toilette à l’ancienne, sans siège.
Il se tourna de nouveau vers la mouche, qui était arrivée à la jonction du mur opposé.
— Ismaël! dit-il. Je crois que je vais t’appeler Ismaël.
… sa main sera contre tous et la main de tous sera contre lui; et il résidera devant la face de tous ses frères.
La présence de Nef avait si soudainement rempli la tête de Thomas qu’il avait porté, par réflexe, ses mains à ses oreilles.
— Nef!
Il ferma les yeux et s’aperçut qu’il se trouvait au bord des larmes. Je ne peux pas céder à l’hystérie! Je ne peux pas!
Pourquoi pas, démon? L’hystérie a son moment. Particulièrement chez les humains.
— Il n’y a pas de temps pour l’hystérie, fit Thomas en rouvrant les yeux. Otant ses mains de ses oreilles, il poursuivit en regardant dans la direction du senseur : Nous devons résoudre ton problème de Vénefration. Ils ne veulent pas m’écouter. Il faudra que je passe à l’action directe.
Nef était sans pitié : Ce n’est pas mon problème : c’est ton problème.
— Mon problème, si tu veux. Mais il faut que je le partage avec les autres.
Il est temps de parler de terminaison, Raj. Thomas fixa des yeux le senseur du plafond comme s’il était l’origine de la voix qui parlait dans sa tête.
— Tu veux dire… couper l’enregistrement? Oui, c’est le moment des moments.
Etait-ce de la tristesse qu’il y avait dans la voix de Nef ?
— Tu ne peux pas faire autrement ? Non.
Nef parlait sérieusement. Ceci n’était pas juste une diversion, juste une relecture d’un enregistrement. Thomas ferma les yeux.
Il sentait sa voix s’étioler dans sa gorge, sa bouche se dessécher. Il rouvrit les yeux et ne vit plus la mouche.
— Combien… combien de… temps encore? Il y eut un silence prolongé.
Sept diurnes.
— Mais ce n’est pas assez! protesta Thomas. En soixante, j’y arriverais peut-être. Donne m’en soixante. Qu’est-ce que c’est pour toi ? Juste une rognure de temps.
Précisément, Raj. Une rognure. Capable de bloquer toute la mécanique, si elle s’introduit dans un endroit sensible. Sept diurnes, Raj; pas plus. Ensuite, j’aurai autre chose à faire.
— Comment pourrions-nous découvrir la vraie façon de Vénefrer en sept diurnes ? Nous n’avons pas réussi à te satisfaire en plusieurs siècles…
Le varech est en train de mourir. Il ne lui reste que sept diurnes avant l’extinction. Oakes croit qu’il faudra davantage, mais il se trompe. Sept diurnes, par conséquent, pour vous tous.
— Que feras-tu ?
Je vous laisserai à votre certitude de vous détruire. Thomas bondit de son hamac. Il se mit à hurler :
— Je ne peux rien faire, d’ici! Qu’est-ce que tu voudrais que…
— Hé, vous, là-dedans! Thomas!
C’était une voix masculine qui sortait d’un vocodeur invisible. Thomas crut reconnaître les intonations de Jésus Louis.
— C’est vous, Louis ?
— Oui. A qui parlez-vous?
Thomas leva les yeux vers le senseur du plafond.
— Il faut que je voie Oakes.
— Pourquoi?
— Nef va nous détruire tous.
Vous laisser vous détruire. La rectification dans sa tête avait été douce mais ferme.
— C’est pour cela que vous étiez en train de hurler? Vous pensiez parler à la nef?
La voix de Jésus Louis était chargée de dérision.
— Je parlais à Nef! s’indigna Thomas. Notre mode de Vénefration ne convient pas. Nef exige que nous apprenions à…
— Nef exige! Attendez un peu et vous verrez comment nous allons la remettre à sa place, votre nef…
— Où est Waela ? s’écria Thomas d’une voix désespérée. Il fallait que quelqu’un l’aide. Waela comprendrait peut-être.
— Waela est enceinte. Nous l’avons envoyée côté nef pour que les natalis s’occupent d’elle. Il n’y a pas encore ce qu’il faut ici.
— Je vous en supplie, Louis, écoutez-moi. Croyez-moi. Nef m’a sorti d’hybernation pour que je vous avertisse. Nous n’avons plus beaucoup de temps pour…
— Nous avons tout le temps au monde.
— Précisément! Et la fin de ce monde se produira dans sept diurnes. Nef exige que nous apprenions à Vénefrer comme il faut avant…
— Vénefrer! Nous n’avons pas de temps à perdre à ces stupidités. Nous avons toute une planète à aménager, à rendre habitable.
— Louis, il faut absolument que je parle à Oakes!
— Vous croyez que je vais déranger le Psyo pour qu’il vous entende radoter?
— Vous oubliez que moi aussi je suis psyo.
— Vous êtes dément; et vous n’êtes qu’un clone.
— Si vous ne m’écoutez pas, vous allez vers la destruction. Nef va couper F… Ce sera à jamais la fin de l’humanité.
— J’ai mes ordres en ce qui vous concerne, Thomas, et j’ai l’intention de les respecter. Il n’y a pas place ici pour deux psyos.
La porte située derrière Thomas s’ouvrit brutalement. Il pivota pour voir, encadrée dans la lumière jaunâtre qui provenait du couloir, la silhouette d’un clone M à la tête énorme, à la bouche ronde en forme de trou noir, aux bras démesurés qui lui descendaient presque jusqu’aux chevilles. Ses yeux globuleux étaient injectés de sang.
— Vous! fit une voix grondante issue du trou noir. Sortez de là!
Une main massive s’avança, se referma autour de la nuque de Thomas et l’attira dans le couloir.
— Vénefrer… il faut que nous apprenions à Vénefrer… croassa Thomas.
— J’en ai marre d’entendre ces conneries, fit le clone M. Vous allez faire un petit tour dehors. Il lui lâcha la nuque et le poussa violemment dans le couloir.
— Où allons-nous ? Il faut que je voie Oakes!
Le garde leva un bras, indiqua le fond du couloir :
— Dehors!
— Mais je…
Une nouvelle poussée dans le dos lui coupa la respiration et lui fit faire trois pas trébuchants en avant. Comment résister à la force de ce clone ? Il marcha devant lui jusqu’au bout du couloir, qui tournait sur la droite pour se terminer par une porte étanche verrouillée. Le clone agrippa le bras de Thomas dans l’étau de sa large main et déverrouilla la porte. Elle révéla en s’ouvrant le paysage de Pandore baigné de la lumière oblique d’Alki, bas sur l’horizon à sa gauche. Une brusque poussée du clone envoya Thomas s’étaler au sol à quelques mètres de là. Il entendit le claquement de la porte qui se refermait. Quelque part au-dessus de lui, il entendit aussi le froissement léger d’un vol de gyflottes.
Ils m’ont mis dehors pour me laisser mourir!