J’aime à voir les choses tomber en place.
Kerro Panille Bloc-notes
Côté nuit après côté nuit, toujours côté nuit… c’était horrible! Legata s’était réveillée par terre dans la petite cabine côté nef, son hamac déchiré pendant autour d’elle comme les lambeaux de ses cauchemars brisés. Entourée de ténèbres, elle se sentait transie de peur et de transpiration.
Peu à peu, la raison lui revint. Elle toucha les restes de son hamac et sentit la froideur du pont sous ses mains.
J’ai dormi côté nef.
Elle était arrivée la veille à la demande de Oakes pour s’assurer du bien-fondé d’un rapport selon lequel Ferry était trop ivre pour s’occuper de quoi que ce soit. Elle avait été étonnée, en descendant de la navette au poste de débarquement habituel, de constater à quel point le personnel d’accueil avait été réduit. Louis était en train de décimer les effectifs côté nef pour remplacer les pertes au Blockhaus.
A combien s’élèvent réellement ces pertes ?
Elle tira rageusement des lambeaux de hamac coincés sous elle et les lança à travers la cabine.
Ferry, prévenu de son arrivée, avait avalé trop de vigipilules et elle avait trouvé devant elle une loque tremblante. Elle lui avait passé un savon avec une énergie furieuse dont elle avait été la première surprise. Puis elle lui avait confisqué le reste de son stock d’alcool de la Colonie.
Elle espérait, du moins, que c’était tout le reste.
Il faut que je fasse quelque chose pour ces cauchemars.
Certains détails demeuraient flous à son réveil, mais elle savait qu’elle rêvait surtout de sang et d’instruments aux pointes acérées qui épluchaient sa chair fragile. Avec à l’arrière-plan l’éclat fiévreux du sourire de Morgan Oakes. C’était indubitablement le sourire lippu de Oakes, mais… avec le regard de Murdoch. Et comme fond sonore, les éclats de rire de Louis.
Elle ramassa des morceaux de draps, un oreiller intact, et s’éloigna, toujours dans le noir, pour s’installer sur une carpette dans un autre coin de la cabine. Une seule fois, avant cela, elle s’était sentie aussi lasse, aussi vidée, aussi… désemparée.
La Chambre des Lamentations.
C’était pour cette raison qu’elle avait couru aussitôt la Péri. Pour récupérer des morceaux de sa dignité. Sa dignité, oui. Mais elle n’avait pas récupéré sa mémoire.
Que s’est-il passé là-bas? A quel jeu joue Morgan ? Pourquoi m’a-t-il fait subir ça ?
Elle se souvenait des préliminaires. Relativement innocents. Oakes lui avait fait boire un certain nombre de verres, puis lui avait laissé un cylindre holo qui détaillait, comme il disait, «quelques morceaux de choix à la portée de quelques rares privilégiés».
Il lui avait montré d’abord quelques graphiques et résumés techniques sur les travaux accomplis par Louis avec les clones M.
La boisson lui embrumait les idées, mais presque tout était resté dans sa mémoire.
— Louis a apporté de remarquables perfectionnements aux méthodes de clonage, avait déclaré Oakes.
Remarquables, pour sûr.
Louis était capable de porter un clone à l’âge de trente annos en une dizaine de diurnes.
Il pouvait produire sur commande des clones destinés à des fonctions spéciales.
Elle s’était dit, en regardant cet enregistrement holo des clones de Lab I, qu’elle se mettrait peut-être à jouer à ce jeu avec Oakes, mais qu’il faudrait alors qu’elle modifie les règles à sa manière.
Je ne savais même pas de quel jeu il s’agissait!
Lorsque Morgan Oakes lui avait suggéré d’aller visiter Lab I, elle ne s’était même pas doutée qu’il voulait la… qu’il avait l’intention de…
Il n’y a rien de sacré!
Cette pensée ne cessait de lui revenir. Elle prit une longue et profonde inspiration dans l’atmosphère délicieusement filtrée de Nef. Quelle différence avec l’atmosphère côté sol. Elle savait qu’elle perdait du temps. Il y avait des choses dont elle devait absolument se souvenir avant de retourner avec Oakes.
Il croit qu’il n’a plus rien à craindre de moi maintenant. Il vaut mieux ne pas le détromper.
Son pouvoir était toujours aussi grand. Mais après ce qu’il lui avait fait, après la Chambre des Lamentations, elle avait encore l’impression d’être la seule personne qui le connût assez pour pouvoir causer sa défaite. Et il n’y aurait plus aucune opposition de sa part tant qu’il ne la considérerait pas comme une menace… ou un défi.
Tant qu’il désirera mon corps… surtout maintenant que je sais à quel jeu nous jouons vraiment.
L’angoisse, de nouveau, commença à s’emparer d’elle. Ces cauchemars… ces souvenirs impossibles à capturer…
Elle tambourina des deux poings sur le plancher de la cabine. L’angoisse montait en elle comme quelque chose de distinct, comme un enfant bâtard conçu par le viol. Ses émotions incapturables étaient un lieu au pouvoir d’attraction immédiat, et elle avait l’impression de regarder d’en haut sa confusion présente de la même manière qu’un mourant, dit-on, s’observe à partir de quelque poste culminant et incapturable.
Ses poings étaient endoloris à force de tambouriner.
Un aumônier est censé soulager les angoisses et non les provoquer!
Aumônier… elle avait cherché ce mot, une fois, et la définition affichée par l’écran l’avait étonnée : Gardien des reliques sacrées.
Quelles étaient les reliques sacrées de Nef ? Les humains ?
Méthodiquement, elle se força à se décontracter dans l’obscurité de la petite cabine. Mais son esprit demeurait un fouillis de questions sans réponses. Au bout d’un moment, elle se trouva de nouveau le souffle court. En un vertige soudain, elle se revit, dans la mémoire de son imagination, en train de toucher un cadran dans la Chambre des Lamentations. Ce n’était qu’une image fugace, mais au-delà du cadran il y avait ce visage déformé de clone… ces grands yeux terrifiés…
Est-ce que j’ai tourné ce cadran ? Il faut absolument que je le sache!
Elle croisa ses mains autour de ses genoux pour s’empêcher de marteler le plancher.
Est-ce que j’ai tourné ce cadran de moi-même ou est-ce Oakes qui m’a forcé la main ?
Elle retint son souffle. Il fallait qu’elle se souvienne. C’était indispensable. Et il faudrait aussi, elle le savait maintenant, qu’elle détruise Oakes. Elle était la seule à pouvoir accomplir cela.
Même Nef n’est pas capable de le détruire. Elle scruta les ténèbres opaques de la cabine. C’est vrai ou pas, Nef?
Elle avait l’impression que les pensées de quelqu’un d’autre tournoyaient dans sa tête avec les siennes. Ce vertige… elle secoua violemment la tête pour s’en libérer.
Il n’y a… rien… de sacré.
Un violent tremblement s’empara de tout son corps. La Chambre des Lamentations.
Il fallait qu’elle se rappelle ce qui s’était passé là-bas. Il fallait qu’elle connaisse ses propres limitations avant de s’attaquer à celles de quelqu’un d’autre. Il fallait qu’elle affronte les cases vides de son esprit, sans quoi elle continuerait d’appartenir à Oakes. Pas juste de corps, mais de tout son être. Elle serait totalement à lui.
Elle crispa de nouveau les poings contre ses genoux. Ses ongles meurtrissaient la paume de ses mains.
Il faut que je me rappelle… il le faut…
Elle avait un seul souvenir brumeux et elle s’y raccrochait : Jessup en train de pétrir sa chair cuisante avec des doigts d’une douceur étonnante malgré leur difformité à laquelle elle ne faisait même pas attention.
Ce souvenir était réel.
Elle se força à desserrer les poings, à se décontracter les jambes. Elle s’assit sur la carpette en tailleur, nue et couverte de transpiration. Elle tendit le bras dans le noir pour prendre l’une des bouteilles de vin qu’elle avait confisquées à Ferry. Ses mains tremblaient si fort qu’elle n’osait pas aller chercher un verre de peur de le casser. De plus, il lui aurait fallu se lever, allumer, ouvrir un placard. Elle déboucha la bouteille et but au goulot.
Un semblant de calme s’installa provisoirement en elle. Elle en profita pour trouver le bouton de contrôle de l’éclairage, qu’elle régla au minimum. Puis elle tendit de nouveau la main vers la bouteille. Encore ça ? Elle se vit réduite à l’état de Ferry. Non / Il devait exister de meilleurs moyens. Elle reboucha la bouteille, la remit en place et se rassit sur la carpette, les jambes tendues devant elle.
Que faire?
Son regard se posa sur le miroir, à côté de la porte, qui lui renvoyait son image. Elle laissa échapper un grognement. Elle aimait son corps. Sa fermeté; sa souplesse. Aux yeux des hommes, il apparaissait particulièrement féminin et tendre, illusion imputable à ses seins très larges. Mais même sa poitrine était dure au toucher, musclée par un programme rigoureux d’exercices physiques auxquels peu de gens en dehors de Oakes et d’elle-même soupçonnaient qu’elle se livrait. Ce qu’elle voyait en ce moment, par contre, c’étaient surtout les marques rouges en travers de son ventre, sur tout un bras, à l’intérieur des cuisses, partout où elle avait lutté avec le hamac durant son horrible cauchemar.
Elle leva la main gauche pour la contempler. Ses doigts étaient endoloris. Dans ce bras mince, dans cette main fine, il y avait la force de cinq hommes. Elle l’avait découvert de bonne heure mais, craignant que cela ne signifie pour elle une existence… manuelle au lieu d’intellectuelle, avait toujours cherché à dissimuler ce don génétique. Elle ne pouvait dissimuler de la même manière ce que lui montrait le miroir : les marques sur sa peau et son hamac réduit en charpie.
Que faire?
Elle refusait de se tourner vers l’alcool. La sueur commençait à refroidir sur sa peau. Sa chevelure drue lui collait au visage et à la nuque en mèches moites, mais elle ne sentait plus les ruisseaux de transpiration au creux de ses reins.
Ses yeux verts quittèrent l’image de son corps dans le miroir pour se poser sur son corps réel et le transpercer comme faisaient les espions optiques de Oakes.
Maudit Oakes!
Elle referma les yeux avec une grimace. Il devait y avoir un moyen de percer la barrière de sa mémoire. Que m’est-il arrivé ? La Chambre des Lamentations.
Elle le répéta à haute voix : «La Chambre des Lamentations!»
Les terribles doigts de Jessup lui pétrissaient le dos, la nuque. Brusquement, les images se mirent à déferler dans son esprit comme une tempête. Uniquement des éclats, des fragments, au début : un visage difforme entrevu, une douleur comme un éclair. Des contorsions de chairs accouplées. Un arc-en-ciel de clones tristes qui se montaient les uns les autres, toujours mouillés de transpiration, exhibant leurs organes monstrueux, luisants…
Je n’ai rien voulu prendre d’eux!
Sa force extraordinaire avait abasourdi les clones.
Du sang! Elle voyait du sang sur ses bras.
Je ne suis pas allée avec eux. Je n’ai rien voulu!
C’était une certitude. Une certitude qui lui communiquait une nouvelle force. Lorsqu’elle se tourna de nouveau vers le miroir, son visage irradiait une liberté criante d’objectivité.
L’enregistrement holo!
Oakes avait proposé de le lui passer, avec une lueur d’amusement dans le regard… mais pas seulement cela… une sorte d’inquiétude aux aguets; et elle avait refusé.
— Non… pas maintenant… peut-être une autre fois.
Son estomac s’était noué de terreur.
Le vin ou l’enregistrement! La certitude était en elle : ce serait l’un ou l’autre. Et elle ressentit une onde soudaine de sympathie pour le vieux Winslow Ferry.
Que lui ont-ils fait, à ce pauvre diable ?
Son choix à elle ne faisait aucun doute. La bouteille était exclue. Elle se regarderait telle que Oakes l’avait regardée. C’était l’horrible prix qu’il lui faudrait payer pour que ses cauchemars s’arrêtent.
Pour que Oakes et Louis, pour que Murdoch aussi s’arrêtent.
Si” on les arrête, qui fera vivre la Colonie ?
Les Neftiles avaient essayé quatre fois. Quatre chefs, quatre échecs. «Echecs» était l’euphémisme utilisé par les Colons pour décrire une réalité faite de mutineries, massacres, répressions sanglantes, suicides. Les rapports étaient là, pas trop difficiles à extraire pour une bonne Spécialiste des Données.
La Colonie actuelle avait essuyé des revers, sans doute, mais rien qui ressemblât à une liquidation totale, à une retraite en masse dans les corridors isolés de Nef. Pandore n’était pas devenue moins hostile. Mais les Neftiles étaient devenus plus malins. Et les plus malins de tous, sans conteste, étaient Louis et Oakes.
Nef seule savait combien de Neftiles arpentaient la surface de Pandore ou les innombrables coursives côté nef. Tous survivaient, quel que fût leur degré de confort ou d’inconfort, grâce à Oakes et à l’efficacité de son administration. Grâce aussi à Louis, qui savait exécuter les ordres avec une compétence brutale. A la connaissance de Legata, aucune autre équipe dirigeante, de toutes les histoires de Nef, ne pouvait mettre à son actif une telle cohésion.
Nef prendra soin de nous.
Elle sentait la présence de Nef autour d’elle, en ce moment même, dans les susurrations silencieuses côté nuit.
Malheureusement, Nef n’avait jamais été d’accord pour prendre soin des Neftiles.
A une époque, Legata avait cherché à définir la place occupée par les Neftiles dans l’ordre neftien des choses. Elle avait consulté des quantités effarantes d’enregistrements historiques à la recherche d’une entente, un pacte, une preuve de relation formelle, même rudimentaire, entre la divinité et son peuple.
Notre divine Nef.
Tous les arrangements à l’exception d’un seul avaient été réglés par des psyos agissant pour le compte de Nef. Mais dans les tout premiers comptes rendus, elle était tombée sur cette ligne enregistrée, qui émanait directement de Nef : «Il vous faut décider de quelle manière vous allez me Vénefrer.»
Ce devait être l’origine de la Vénefration actuelle. On pouvait faire remonter le commandement jusqu’à Nef. Mais il était somme toute assez vague, et quand elle avait rapporté sa découverte à Oakes, il n’y avait vu qu’une affirmation de plus du pouvoir des psyos.
— C’est nous, après tout, qui dirigeons la Vénération.
Si Nef était vraiment Dieu, elle semblait toujours aussi peu désireuse d’intervenir dans les affaires des Neftiles. Chacune des manifestations visibles de Nef pouvait être attribuée à la volonté de se maintenir en état de bon fonctionnement.
Certains Neftiles prétendaient qu’ils parlaient à Nef. Elle les avait soigneusement étudiés. On pouvait les ranger dans deux catégories évidentes : les responsables et les irresponsables. La plupart avaient l’habitude, selon leur entourage, de parler aux murs, à leur bol, à des vêtements, n’importe quoi. Mais un sur vingt environ faisait partie de l’élite de Nef. Pour ceux-là, le fait de dialoguer avec Nef représentait le seul élément anormal de tout le dossier. Elle était surtout fascinée de voir que, pour ce petit groupe, les incidents signalés étaient très isolés et apparemment sans répercussion sur le comportement de l’intéressé. Un peu comme si Nef se manifestait vraiment à eux de temps à autre.
Contrairement à Oakes et Louis, elle ne se comptait pas au nombre des incroyants.
Divine ou pas, Nef refusait apparemment d’intervenir dans les décisions privées des Neftiles.
Alors, si je décide de supprimer Oakes ?
Nef prenait-elle soin de lui, également?
Oakes était trop prudent, trop laborieusement sûr de lui dans tout ce qu’il faisait. Si c’était vraiment grâce à lui que la Colonie avait survécu jusqu’ici ? Pourrait-elle supporter de voir tout s’écrouler, sachant que c’était elle qui avait causé cela ?
La Chambre des Lamentations était-elle un mal nécessaire?
Pour le savoir, il n’y avait qu’un moyen. Il fallait qu’elle regarde cet enregistrement holo.
Elle se mit debout, prit une combinaison uniforme et l’enfila. Il y avait dans chacun de ses mouvements une précipitation latente exacerbée par l’heure qui tournait et les terreurs qu’elle tenait à distance. Un coup d’œil à son chrono lui indiqua qu’il ne restait plus que six heures avant côté jour. Six heures pour extraire ces enregistrements, les visionner et faire disparaître ses traces. Alors que les cylindres holos devaient couvrir presque une diurne entière. Peut-être quarante heures. Mais elle n’avait pas besoin de tout passer. Quelques extraits lui apprendraient vite l’essentiel.
Que m’a-t-il fait là-bas ?
Sans avoir eu à le décider consciemment, elle se dirigea vers l’ancienne cabine de Oakes côté nef. Elle ne s’en rendit compte que lorsque sa main se posa sur les crampons de la porte. Oui, le pupitre com devait être encore là. C’était un bon endroit pour rechercher l’enregistrement et le visionner. Elle connaissait le code qu’il fallait utiliser. Avec son numéro prioritaire, elle n’aurait pas de problème pour l’obtenir. Et plus elle y pensait, plus elle se disait que le choix de cette cabine abandonnée était exquisément opportun.
Tout en manipulant les crampons de la cabine, elle se répéta :
Quoi qu’il ait voulu me faire faire là-bas, je ne l’ai pas fait.
Au fond d’elle-même était la certitude que ni les plaisirs ni les curiosités de la Chambre des Lamentations ne l’avaient tentée. Ni les extases ni les souffrances. Mais Oakes voulait qu’elle croie à un avilissement volontaire. Il tenait à le lui faire croire.
Nous allons bien voir.
Elle ouvrit la porte et entra dans la cabine.