Cela, le véritable humain le sait : Les brins additionnés de multiples moyens Tressent un câble d’une grande force Et d’une grande détermination.
Kerro Panille Poésies complètes
Durant un long moment, Panille demeura dans l’ombre de la falaise, conscient de la présence qui se rapprochait, venue de l’espace. La mer était devant lui, au bout d’un sentier escarpé, et les falaises se dressaient, altières, dans son dos. Avata l’avait dès le début prévenu du problème. L’espace de quelques battements, il était retombé dans les schémas de pensée propres à Thomas.
La navette sera détectée par le Blockhaus, qui l’interceptera pour la détruire.
Mais Avata l’avait calmé. Avata allait transmettre de fausses images aux systèmes du Blockhaus et le passage de la navette demeurerait inaperçu. De même, Avata continuerait de masquer l’emplacement du nid.
Le roc était glacé dans le dos de Panille. Il avait les yeux tantôt clos, tantôt ouverts. Dans ce dernier cas, il discernait vaguement le halo ambré du Double Crépuscule, où les deux soleils de Pandore se cachaient en même temps juste au-dessous de la ligne d’horizon.
Nef savait certainement où il se trouvait et ce qu’il était en train de faire. Rien n’échappait à Nef. Cette omnipotente perception des choses faisait-elle appel à des phénomènes analogues à ceux d’Avata ? Impliquait-elle la connaissance des plus infimes changements au niveau des impulsions électriques ?
Ou bien s’agissait-il d’une autre forme d’énergie que Nef et Avata maîtrisaient?
La présence venue de l’espace se rapprochait insensiblement. Il la sentait. Puis il la vit.
La navette jaillit à l’horizon comme un galet glissant à la surface d’une mer vitrifiée. Sa descente dans l’atmosphère était trompeuse. Elle avait abordé l’attraction de Pandore au point le plus bas de l’horizon. Elle traça une longue courbe ascendante pendant que Panille la laissait imprégner sa conscience. La navette grossissait à mesure qu’elle approchait le long de la courbure planétaire. Panille la vit bientôt tomber, chauffée à blanc, dans sa direction.
Un crissement de gravier lui annonça l’arrivée de Thomas, mais Panille ne se concentrait que sur une seule chose. La navette qui approchait faisait corps avec lui. C’était lui qui tombait dans le halo ambré du ciel.
— Vous allez y arriver? demanda Thomas.
— Je suis en train d’y arriver, murmura Panille en faisant une grimace pour lutter contre la distraction.
Jusqu’à ce qu’il eût aperçu le point lumineux trouant le crépuscule pandorien, Panille avait eu des doutes sur son aptitude à maîtriser cette force.
— Je les guide par la pensée, murmura-t-il d’une voix empreinte d’un émerveillement craintif et respectueux.
— Quels sont ces nouveaux arrivants? demanda Thomas.
— Avata ne me l’a pas dit.
Thomas émit un petit gloussement sarcastique.
— C’est une surprise que nous fait Nef. Peut-être des recrues pour moi.
Il contourna Panille et descendit le sentier escarpé. Sa silhouette, mystérieuse dans la lumière crépusculaire, disparut bientôt à la vue de Panille.
Il va voir le rivage où les vagues se brisent. Le ressac ne va pas faciliter cet amerrissage.
En même temps que le bruit des pas de Thomas disparaissait de la conscience de Panille, l’obscurité tomba — le Double Crépuscule où fleurissaient les plus grands mystères de Pandore.
Panille se considérait maintenant comme un phare, une balise émettant un signal à un emplacement fixe. La navette et ses passagers inconnus dépendaient entièrement de sa stabilité. Avata désirait que la navette se pose ici. Et Panille faisait confiance à Avata.
Viens dans la mer, pensa-t-il. Dans la mer… la mer… la mer…
Des gyflottes commencèrent à siffler le long d’une saillie rocheuse à quelque distance de lui. Il comprit qu’il était temps de rejoindre Thomas sur le rivage. Il se leva, les membres endoloris. Il attendait depuis longtemps à son poste d’observation. En prévision de cela, il avait récupéré une combinaison uniforme blanche qui faisait partie du matériel préservé par Avata.
Une gyflotte vint se placer au-dessus de lui, légèrement en arrière, et il commença la longue et périlleuse descente en direction de la mer. Des tentacules pendaient, proches, prêts à le rattraper s’il venait à glisser.
Avata, mon frère, pensa-t-il.
Un bref flûtis fut sa réponse.
Les cailloux pointus et l’obscurité du sentier abrupt à flanc de falaise étaient pour le corps de Panille comme une seconde nature. Il n’avait pas besoin de réfléchir à la descente. Et il s’aperçut qu’il lui était possible de maintenir le signal tout en laissant errer ses pensées. Il songea de nouveau aux questions incrédules de Thomas.
Thomas exigeait toujours des explications et refusait de croire à la plupart.
77 est persuadé qu’Avata projette dans son esprit d’étranges images. Il pense qu’Avata m’a enseigné son art et que je suis le maître de l’hallucination. Il ne croit qu’à ce qu’il touche, et même ainsi il a des doutes.
Panille se remémora ses propres paroles : «Avata n’est pas hallucinogène. Avata n’est pas eux ni elles. C’est pour cela que j‘utilise Te terme Avata. C’est pour cela que j’appelle une gyflotte Avata.»
— Je connaissais déjà ce mot! avait accusé Thomas.
— L’Un présent dans le Tout. Ce mot appartient à l’une des anciennes langues du peuple de ma mère.
— Votre mère ? fit Thomas, étonné.
— Nef ne vous l’a pas dit ? J’ai été porté, nourri, choyé dans un utérus. Je croyais que Nef vous disait tout.
Thomas lui avait lancé un regard noir qui prouvait que Panille avait touché une corde sensible. Mais rien n’avait dissuadé Thomas de former son «armée» — ni les avertissements sur la nature d’Avata, ni les sarcasmes sur son propre manque d’informations. La moitié de cette armée attendait maintenant un peu plus haut, formée d’un mélange de clones et de normos. Tous priaient pour que la navette envoyée par Nef leur apporte des armes et d’autres fournitures. Certains étaient descendus depuis longtemps pour attendre parmi les rocs à la base de la falaise.
Au-dessus de Panille, dans le noir, son ange gardien avata partageait l’amusement et la perplexité de ses pensées.
Crois-tu qu’une armée puisse te sauver ? demanda Panille.
Avata mourra dans quelques diurnes seulement. Il se peut alors qu’une renaissance survienne.
Oakes n’a pas encore gagné. Ni lui ni Louis, avec sa panoplie de poisons et d’armes virales. Aucun d’eux ne comprend la nature de ton pouvoir.
Une modulation flûtée descendit de la gyflotte. C’était pour Avata la plus proche manière d’exprimer une incertitude. Panille se demanda alors si ce sentiment de futilité était inspiré par les efforts de Thomas ou par l’imminence de la fin d’Avata : plus de gyflottes/lectrovarechs, plus de cellules individuelles, plus de grande unité singulier-pluriel.
Ces pensées le contrariaient et il songea, furieux, tout en poursuivant sa descente vers le rivage : Si tu crois à ta perte, alors c’est fini!
Il se glissa dans une brèche entre deux roches verticales escarpées et déboucha sur une large plage de gravier entourée d’éminences rocheuses. Thomas était au bord de l’eau, ombre noire parmi les ombres. La mer était forte. Les rouleaux déferlaient bruyamment sur les galets. L’air était moite d’embruns salés. Le rythme lourd du ressac se communiquait simultanément à Panille par les pieds et par l’épiderme. Il s’appuya d’une main à l’un des piliers rocheux qui lui avaient donné accès à ce royaume marin. La roche était froide et mouillée. Elle vibrait, elle aussi, à l’unisson du ressac.
Privée de la présence apaisante des varechs, la mer déchaînait ses forces destructrices. Elle se lançait, à marée haute, à l’assaut des falaises contre lesquelles elle roulait de gigantesques rocs. Bientôt, dans pas longtemps, tout ce qui avait été édifié ici par Avata allait s’écrouler dans les immensités désertes de la mer.
L’ange gardien avata demeurait au-dessus de son épaule. Un filament effleura la joue de Panille, en lui communiquant le souvenir de certaines émotions.
Oui, c’est bien le même endroit.
C’était ici, se souvenait Panille, qu’il avait appris à apprécier les siècles de poésie célébrant le roc et le sable et la mer, ainsi que la particulière existence-de-Soi d’Avata, illuminée par les passages réguliers des lunes et des soleils. Ici que la monotonie récurrente des vagues contre la grève avait été brisée occasionnellement par le flap vivifiant d’une gyflotte née de la nuit qui se séparait de sa mère végétale et se laissait flotter en traînant derrière elle sur l’océan ses longs tentacules ombilicaux. Bien qu’Avata fût une seule créature, Panille avait senti, dans ces moments-là, la relation profonde qui l’unissait personnellement à la gyflotte nouvelle-née. De cette grève, il avait écouté chaque naissance et l’avait célébrée par une chanson. Le flap lointain, captant son attention, l’emplissait de toute la fascination d’une prière recevant un écho. Et sur la mer ondoyante, la minuscule créature, lentement, prenait son essor dans la nuit.
Jamais plus cela ?
A voix basse, Panille dédia un hymne aux cellules perdues d’Avata. Son organisme entier vibra dans la transmission de ce chant comme si, enfin, il ne faisait véritablement qu’un seul avec Avata.
La fleur solitaire transcende le bouquet.
De même le souvenir de l’union, sans l’étreinte :
La métamorphose.
Oh, vérité dorée qui éclos dans la nuit!
Pendant qu’il murmurait cet hymne, toute la ligne du rivage se mit à resplendir sous le lever-des-lunes et l’amitié miroitante de l’Avata. Une douce lumière baigna l’armée hétéroclite de Thomas. Panille aperçut ce dernier, silhouetté dans le clair-obscur de la grève. Quittant son pilier rocheux, il descendit sur la plage pour rejoindre le mystérieux «ami de Nef».
— Ils seront là dans moins de deux minutes, lui dit-il.
Il ressentait avec une intensité soutenue le «signal» qui brûlait en lui, attirant le monstre de métal qui plongeait vers la mer.
— Oakes va les intercepter, lui répondit Thomas.
— Avata m’aidera à brouiller leurs signaux, fit Panille en adressant un sourire aux ténèbres environnantes. Voulez-vous vous joindre à l’opération ?
— Non!
Tu caches trop de choses, Raja Thomas.
— J’ai” pourtant besoin de votre aide, reprit Panille à haute voix. Et il sentit que Thomas luttait, que les tensions montaient.
— Que dois-je faire ? se força à dire Thomas.
— Il serait plus simple que vous touchiez un tentacule avata. Ce n’est pas vraiment obligatoire, mais cela aide, au début.
Un filament noir descendit du ciel nocturne devant Thomas. Avec une répugnance apparente dans chacun de ses mouvements, il tendit la main pour la poser contre la présente moite.
Immédiatement, ses perceptions se joignirent à la volonté qui guidait la navette dans leur direction. Il vit les deux gyflottes immobiles dans le ciel un peu plus loin, sentit son propre corps vibrant sur le sable battu par le ressac. Un endroit pour courir. Mais la pulsation de fuite le maintenait en esclavage.
Si quelqu’un m’avait dit, à l’époque de Lunabase, qu’un jour je guiderais un vaisseau spatial en compagnie d’un poète et de végétaux qui vocalisent dans la nuit…
Et qui pensent!
L’intrusion d’Avata était inévitable. Avata ne pouvait accepter la dénomination de végétal. Thomas perçut bien plus qu’une simple projection phonique. Il y avait quelque chose qui n’était pas tout à fait de l’amour-propre, mais qui s’y rattachait en partie.
Avata me trouble, pensa-t-il pour s’excuser.
Tu te troubles toi-même. Pourquoi caches-tu ta véritable identité ?
Thomas retira vivement sa main du tentacule moite, mais la présence d’Avata demeura dans son esprit conscient. Tu te mêles de ce qui ne te concerne pas! accusa-t-il. Avata ne se mêle pas.
Impossible de ne pas sentir la nuance de vexation contenue dans cette réponse.
Panille avait l’impression d’être un intrus au milieu d’une conversation privée. Thomas bouillonnait de rage à l’idée qu’il ne pouvait plus se défaire à volonté du contact avec Avata, et qu’Avata cherchait à percer le mur derrière lequel il dissimulait encore sa personnalité.
— Faisons descendre la navette, lui dit Panille. Le Blockhaus nous envoie de nouvelles sondes.
Panille se dégagea alors du signal de guidage en se disant qu’il avait besoin de se concentrer sur les sondes. Thomas apprendrait par ses propres erreurs.
La première sonde déchira l’air au-dessus de la plage, selon une trajectoire qui avait dû être très précisément calculée d’après celle de la navette.
Comme Avata le lui avait enseigné, Panille évoqua une image topographique pour la transmettre à la sonde. Il sentit le mirage pénétrer les systèmes électroniques de la fusée. Elle explosa presque sous la poussée des G qu’elle dut mettre en œuvre pour éviter une falaise qui n’était pas là l’instant d’avant.
Elles sont de plus en plus près du but, se dit Panille.
Il n’ignorait pas pourquoi. Chaque illusion topographique formait une nouvelle configuration d’erreurs d’où les ordinateurs du Blockhaus pouvaient extraire des résultats significatifs.
Des nombres avata apparurent dans l’esprit conscient de Panille; il comprit ainsi qu’il était maintenant constamment épaulé.
Oui, acquiesça-t-il. Leurs patrouilles sont plus nombreuses.
Dix fois plus depuis les douze dernières heures, insista Avata. Pourquoi Thomas persiste-t-il à ne pas comprendre son rôle dans tout cela ?
C’est dans sa nature, peut-être.
As-tu identifié ton contact à bord de la navette ?
Panille réfléchit à cette question; il passa en revue les opérations de guidage auxquelles il s’était livré avant de passer la main à Thomas, et fut gratifié par une soudaine vague de compréhension. Sachant qu’il y avait urgence, il se réinséra dans la manœuvre, en se concentrant sur le contact avec la navette.
Thomas, avec qui communiquez-vous à bord de la navette ? demanda-t-il.
Thomas considéra le problème. La présence qui se rapprochait était presque palpable. S’il s’agissait d’une illusion, alors l’illusion était complète.
Qui ? insista Panille.
Thomas se dit qu’il ne pouvait pas s’agir d’un Neftile. Un Neftile aurait paniqué en étant contacté de la sorte. Mais qui était-ce, alors?
Bitten.
Le signal d’identification de la navette lui était parvenu, clair et sans équivoque, telle une pensée concentrée dépourvue de toute émotion.
— Ahhh! fit Thomas.
Pour Panille, le plus surprenant était la nature de la réaction émotionnelle profondément ressentie par Thomas : de l’amusement. Bitten était l’ordinateur du système de vol de la navette, et le fait d’avoir été sans le savoir en contact mental avec un ordinateur n’aurait pas dû amuser Thomas. Cela ne faisait qu’ajouter au mystère qui attirait tellement l’attention d’Avata.
Thomas et lui étaient obligés, en cet instant, de se concentrer principalement sur leur liaison avec Bitten, mais tout cela avait fait surgir chez Panille un sentiment d’angoisse aiguë qu’il ne parvenait pas à s’expliquer. Il sentait cette angoisse irradier, à partir de sa propre chair, en direction de chaque cellule qui constituait Avata.