Caora Nua
Le rugissement des flammes emplit progressivement
la clairière, et la compagnie se leva, fixant une colonne pâle de
lumière vacillante qui approchait entre les arbres.
« Il est là, murmura Christopher en serrant
la main de Wynter. Nom de Frith, il est vraiment là. »
Royal et scintillant, clarté vive contre
l'obscurité, le fantôme d'Ashkr marqua une pause en bordure de la
clairière. Son beau visage était plein de tendresse quand il
regarda son amant mourant. Úlfnaor murmura quelques mots, et les
Merrons s'écartèrent de Sól.
Sólmundr, inconscient de tout ce qui se déroulait
autour de lui, continuait à regarder les étoiles, la respiration
pénible, le corps inerte. Boro faisait les cent pas devant lui, et
gémissait en regardant Ashkr. Il aboya avec incertitude. Ashkr
pencha la tête et lui fit signe de se coucher. Le gros chien
hésita, puis se laissa tomber à côté de Sólmundr et s'aplatit
contre le sol, observant le fantôme d'Ashkr avec confusion et
inquiétude. Les autres chiens s'étaient déjà cachés derrière les
arbres, la queue basse, et Wynter voyait leurs yeux briller dans
l'obscurité.
Hallvor recula lentement pour rejoindre les
autres. Ses yeux allaient d'Úlfnaor au fantôme d'Ashkr.
« Aoire, appela-t-elle en tendant la main comme pour attirer
Úlfnaor près d'elle. Aoire… »
Úlfnaor resta accroupi près de Sólmundr.
« Sól ? » murmura-t-il.
Sólmundr ne parut pas
l'entendre et, un instant plus tard, Úlfnaor soupira, résigné. Il
posa la main sur la poitrine fatiguée de Sól. « Slán go fóil, a dhlúthchara. Fear maith a bhí ionat
i gcónaí. Fear láidir, agus fear saor go deo… »
Christopher en garda le souffle coupé quelques
instants, puis il toussa. « Il lui dit au revoir…
chuchota-t-il d'une voix rauque. Il dit à Sól que ça a toujours été
un grand homme, fort et… toujours libre. »
Úlfnaor pressa son front contre celui de Sólmundr,
puis se leva et alla rejoindre les autres, tête baissée.
Avec un sourire, le fantôme d'Ashkr flotta vers
eux. Ses yeux ne quittèrent jamais le visage de Sólmundr, et Wynter
comprit que personne ici n'avait d'importance pour lui, personne
n'existait. Dans la mort comme dans la vie, Sólmundr était tout ce
qui comptait pour Ashkr.
Celui-ci passa devant Razi, et le jeune homme
resta un instant illuminé par la lumière du spectre. Il écarquilla
les yeux pour le regarder passer, la cape serrée autour de lui,
comme pour se protéger contre le surnaturel. Puis Razi fut rejeté
dans l'ombre.
Ashkr s'arrêta à côté de son ami.
« Sól », murmura-t-il. Sa voix était douce malgré le
violent rugissement des flammes, et l'amour qu'elle exprimait serra
le cœur de Wynter. Elle s'approcha de Christopher, et lui saisit la
main un peu plus fort.
Ashkr se pencha. « Sólmundr », insista-t-il.
Sólmundr détourna son attention des étoiles pour
se concentrer sur le visage qu'il avait tant aimé. Il afficha un
sourire fatigué, et prononça quelque chose d'une bouche trop sèche
pour qu'on l'entende. Ashkr tomba à genoux près de lui, grave.
« Sól… Mo
mhuirnín bocht… »
Les lèvres de Sol se crispèrent aux commissures.
Ses yeux se fermèrent et s'ouvrirent de nouveau avec effort
– il luttait pour rester éveillé. Il murmura de nouveau, et
Ashkr hocha la tête, tendant la main presque jusqu'à toucher les
cheveux de Sól.
Comme c'est injuste,
pensa Wynter. Comme c'est triste qu'ils aient
été séparés. Sa mère et son père lui revinrent inopinément à
l'esprit, et le court moment qu'ils avaient partagé avant que la
mort les arrache l'un à l'autre. Elle espérait qu'ils étaient
ensemble à présent. Elle espérait de tout son cœur que le fantôme
de son père ne hantait pas le palais, ombre ténue de sa personne si
pleine de vie, condamné à n'être qu'un spectre obnubilé à tout
jamais par la même idée. Elle regarda Razi, ombre parmi les ombres,
à vif, encore brûlé par la mort d'Embla – et elle serra d'autant plus la main de Christopher,
épouvantée qu'ils puissent se perdre.
À l'étonnement de Wynter, Christopher ne
regardait ni Ashkr ni Sólmundr. Il était tourné vers les arbres, et
alors que Wynter se tournait vers lui, il se raidit, écarquilla les
yeux de colère et de peur. Elle se retourna pour suivre son
regard.
Une deuxième colonne de lumière avançait vers eux
dans l'obscurité de la forêt. Ashkr se tourna dans cette direction
et sourit. Il regarda Razi. « Tabiyb. Embla vient te
chercher.
— Non ! » hurla Christopher. Il y eut
soudain un déchaînement de mouvements, des hommes et des femmes qui
criaient, et Christopher hésita, un instant partagé entre l'envie
d'aller chercher son épée derrière lui, ou d'aller protéger Razi
devant lui.
Wynter tira son poignard et s'élança, suivie par
Christopher qui se pencha pour saisir la dague de sa botte sans
ralentir. On entendit plusieurs cris. La voix de Frangok retentit,
puis celle de Hallvor. Úlfnaor glapit. Il y eut un choc de métal
contre métal, et Wynter baissa la tête par réflexe.
Du coin de l'œil, elle vit Thoar plonger vers son
épée. Elle pivota dans sa direction, mais, à sa surprise, Hallvor
sauta sur lui pour le plaquer au sol. Le guerrier roux poussa un
cri de surprise, et les deux Merrons roulèrent dans les buissons
tout en se disputant l'épée. Avec un hurlement, Wari plongea pour
aider Hallvor.
Frangok s'élança, poignard en main, vers Razi.
Wynter se lança vers lui. Mais presque aussitôt, Úlfnaor tendit son
bras massif et frappa Frangok à la gorge. Le coup arrêta la
guerrière net, et elle tomba aux pieds d'Úlfnaor, étranglée, les
mains crispées autour de sa gorge.
Surtr avait traversé la moitié de la clairière,
courant vers Razi d'un air déterminé. Mais Christopher était déjà
prêt à l'intercepter. Alors que Wynter se retournait vers eux,
Christopher sauta en l'air et lança les jambes vers lui à sa
manière spectaculaire. Il toucha le guerrier à l'épaule, ses bottes
souples percutant le corps musclé avec un bruit sourd. Les deux
hommes basculèrent sur le côté, heurtant le sol dans une avalanche
de feuilles mortes.
Ils glissèrent et s'arrêtèrent aux pieds de
Sólmundr, et roulèrent pour se séparer. Surtr battit l'air de son
couteau, et Christopher, pliant son corps en un arc, évita de peu
la lame fine. Wynter vit la pointe du couteau accrocher l'étoffe de
la tunique sombre de Christopher et son cœur
rata un battement en voyant à quel point le coup était passé
près.
Christopher roula une fois de plus, Surtr aussi,
puis ils se mirent tous les deux à genoux, couteau brandi. Úlfnaor
s'avança, silhouette sombre et massive interposée entre les deux
hommes, et il fit lâcher son arme à Surtr d'un coup. Wynter eut à
peine le temps de lire la surprise dans les yeux de Surtr
qu'Úlfnaor lui assénait un coup de pied à la poitrine. Surtr
s'étala sur le dos dans la poussière et Úlfnaor se campa au-dessus
de lui, le visage lourd de menace, l'épée pressée contre son cou.
Le guerrier roux regarda son chef, sonné et blessé, mais
capitula.
Wynter s'accroupit, le souffle court.
Un moment d'immobilité stupéfaite passa.
De l'autre côté du feu, Wari se tenait au-dessus
de Thoar, le pied sur son poignet et l'arme sur sa gorge. Hallvor,
à genoux à côté de Frangok, lui parlait avec insistance et lui
massait la gorge.
Tremblante, Wynter assimila tout cela. Elle
commença à se redresser, et Christopher, toujours à genoux, se
détendit peu à peu, les mains au côté. Il regarda autour de lui
avec la même confusion que Wynter. Son regard glissa sur elle, puis
son visage se décomposa de surprise.
Soma avançait vers Razi, couteau en main, tandis
que Razi, obnubilé par le fantôme de sa maîtresse, ignorait tout de
ce danger. Embla sortit de la forêt, le regard plongé dans celui du
jeune homme. Elle posa une main scintillante sur la poitrine du
médecin. Razi hoqueta et releva les bras, comme pour
l'écarter.
« Nnn… ne… » dit-il.
Soma leva son couteau.
« Razi ! cria Wynter. Razi ! »
En l'entendant, Embla leva la tête et aperçut
Soma.
« Ar fad do Chroí an
Domhain, murmura Soma en regardant le fantôme avec peur.
Ar fad do Chroí an
Domhain. »
Elle leva la main pour le coup de grâce.
Lentement, presque comme dans un rêve, Embla
l'imita, et Soma s'arrêta net. Sa bouche s'ouvrit, ses yeux
s'écarquillèrent.
« Soma an Fada, fille de Sorcha an Fada,
chuchota Embla avec un tendre sourire. Tu es libérée de ton
devoir. »
Embla écarta les doigts, et le poignard tomba des
mains de Soma pour rouler jusque dans les feuilles à demi
décomposées. Embla regarda l'arme et elle fila hors d'atteinte de
Soma, près du feu. Soma se laissa tomber à genoux avec un
gémissement, serra la main qui avait tenu son
arme et se balança comme si elle souffrait terriblement.
Embla sourit à Wari. « Wari an Fada, fils de
Sven an Fada, avance et soigne ton autre-cœur. »
Wynter regarda bouche bée la belle apparition,
incapable de comprendre le changement dans son regard. Toute
hésitation avait disparu de la voix d'Embla, et elle parlait avec
une fluidité sans précédent – toute trace de son accent
traînant avait disparu. Wynter était certaine qu'Embla avait parlé
en sudlandais, une langue que Wari ne comprenait pas. Mais le grand
homme s'avançait déjà, le visage froissé d'inquiétude pour son
épouse, et Wynter comprit aussitôt – Embla ne parlait pas
sudlandais. Elle ne parlait pas merron. Embla parlait une autre
langue, étrangère mais familière, inconnue et pourtant
compréhensible de tous.
Wari aida Soma à se relever et elle se recula dans
le sanctuaire de ses bras tout en berçant sa main et en gémissant.
Avec prudence, sans quitter le fantôme d'Embla du regard, Wari
ramena sa femme auprès des autres.
« Debout, murmura Embla en indiquant les
Merrons. Debout, et que cesse cette lutte intestine. »
Les guerriers obéirent, les anciens adversaires se
relevèrent les uns les autres. Embla sourit lentement, avec
chaleur, à Razi, et le dévora du regard. Il paraissait suspendu par
la main scintillante qu'elle lui avait posée sur le cœur, et le
corps du jeune homme vibrait légèrement, comme s'il ne le
contrôlait plus. Il avait toujours la main levée, les doigts
écartés, comme pour repousser Embla, et il l'observait, les yeux
écarquillés, stupéfait.
Christopher se plaça à côté de Wynter.
« Laisse-le, Caora. Il n'est pas à toi. »
Wynter brandit son couteau, tout en sachant qu'il
serait inutile contre ce genre de menace. « Laissez-le,
madame, murmura-t-elle. S'il vous plaît. »
Embla les ignora tous les deux. Seul Razi
comptait, et elle le dévorait des yeux, avec une tendresse pleine
de désir. « Tabiyb. Mon bel homme. »
En entendant sa voix, la douleur de Razi parut le
quitter, et son corps se relâcha contre la main du spectre. Il
cligna des yeux, comme s'il la découvrait, et tendit la main pour
toucher son visage éthéré. « Embla… Em… » Ses yeux
sombres se firent soudain plus brillants, remplis des reflets
brisés de la lumière d'Embla. « Je me serais occupé de toi,
murmura-t-il. Pourquoi ne m'as-tu pas laissé prendre soin de
toi ? »
Embla ferma à demi les yeux
et soupira, comme si les paroles de Razi étaient un soleil dont
elle savourait la chaleur. D'un air rêveur, elle lui passa la main
sur la poitrine, laissant un sillage de lumière évanescente, puis
elle prit la joue de Razi au creux de sa paume. Au contact de cette
chair fantomatique, Razi retroussa les lèvres sur ses dents serrées
et gémit de douleur, tout en appuyant la joue un peu plus fort
contre sa main.
« Mon bel homme, soupira de nouveau Embla en
le regardant derrière ses paupières mi-closes. Mon bon présage.
Quel bienfait tu fus pour moi. »
Elle lui passa le pouce sur les lèvres, et Razi
frissonna, des volutes d'éther montant de sa peau chaude. Ses yeux
se révulsèrent sous ses paupières, son visage blêmit, et son corps
longiligne s'inclina lentement en avant.
« Embla ! cria Wynter.
Lâche-le ! »
Embla retira sa main avec inquiétude, et Razi
chancela, les yeux soudain ouverts. Elle posa la main sur sa
poitrine pour le rattraper, et le jeune homme la regarda, bouche
bée, visage inexpressif.
Embla considéra Razi avec tristesse. Elle venait
de comprendre qu'il était perdu pour elle, et elle pour lui.
Elle attendit qu'il ait retrouvé ses esprits, puis
son visage se durcit. Elle se redressa. Quand Embla reprit la
parole, sa voix était profonde et autoritaire, toute sa noblesse
dirigée vers l'homme devant elle.
« Écoute-moi, seigneur Razi Fils de Roi, fils
capital de Jonathon le roi. J'aimerais te parler. » Embla
attendit que Razi parvienne à se concentrer sur elle. « Le
monde est sombre, dit-elle. Tu crains d'être bientôt noyé par ces
ténèbres. » Elle leva la main, sans lui toucher le visage.
« Tu ne dois pas te noyer, ordonna-t-elle. Ton devoir est de
ne pas te noyer. »
Razi la dévisageait, désespéré, les yeux
brillants.
Embla hocha la tête, comme pour conclure un
accord, puis son regard glissa jusqu'à Úlfnaor. « Il ne devra
plus y avoir de sang, dit-elle. C'est un nouveau
départ. »
Avec un froncement de sourcils, Úlfnaor secoua la
tête – il ne comprenait pas.
« Plus jamais de sang, insista Embla. Ashkr
et moi… nous serons les derniers. »
Hallvor poussa un cri en merron, très alarmée, et
Embla la considéra avec bonté. « Ne désespère pas, Hallvor an
Fada, guérisseuse, fille d'Ingrid an Fada. Le Pont est solide, ici.
Il l'a toujours été. Nous étions stupides de penser le contraire,
et arrogants. Ici, comme partout, le Peuple
ne fait qu'un avec le Cœur du Monde, et le Pont n'a pas besoin de
sang pour ouvrir ses portes. Ses portes sont toujours ouvertes,
pour nous tous. » Embla se tourna de nouveau vers Úlfnaor.
« Voilà ton devoir, Úlfnaor, Berger du Monde. Tu
comprends ? Il ne doit plus y avoir de sang. Tu dois
l'enseigner. Tel est ton devoir. »
Úlfnaor hocha la tête, les yeux écarquillés. Embla
regarda tour à tour les guerriers autour d'elle, d'un air entendu.
L'un après l'autre, ils se mirent à genoux et baissèrent la tête
comme pour prêter serment, et Embla sourit son approbation. Elle
posa la main sur l'épaule de Razi. « Regardez, dit-elle pour
les hommes et femmes à genoux. Votre nouveau Caora. »
Christopher inspira entre ses dents.
« Christopher ? murmura Wynter le cœur
battant. Elle vient de…
— Chut ! » siffla-t-il vivement sans
quitter le fantôme des yeux.
Le spectre de la femme scruta les Merrons, l'un
après l'autre. « Caora Nua »,
dit-elle. Úlfnaor, choqué, ne la quittait pas des yeux.
« Embla. » La voix douce d'Ashkr attira
l'attention de sa sœur. Il était à genoux à côté de Sólmundr, l'air
grave. « Tu dois partir. Tu as rempli ton devoir. » Embla
fronça les sourcils avec tristesse et il sourit. « Tout va
bien, mon cœur. Fais tes adieux, libère ton homme de son
deuil.
— Non, murmura Razi. Reste. » Il leva une
fois de plus la main vers le visage d'Embla, et elle pencha la joue
vers lui. Ses cheveux brillants s'accrochèrent aux doigts de Razi,
comme des algues luisantes autour de son bras. Razi pencha la tête
vers elle, son visage sombre souligné par la lumière pâle d'Embla,
ses yeux emplis de son reflet. Pendant un instant, leurs lèvres se
touchèrent presque. Puis Embla fronça les sourcils, tourna la tête
et s'éloigna. Razi resta seul dans l'obscurité, les doigts dressés
dans l'air froid.
Christopher se figea et hoqueta de surprise quand
Embla passa trop près, et Wynter le tira en arrière pour le libérer
de l'ombre glaciale du fantôme.
« Nom de… de Frith ! » souffla-t-il
en claquant des dents.
Wynter lui frotta le dos, le regard sur Razi. Il
avança de quelques pas hésitants, la main contre le front, comme
s'il ne savait plus où il se trouvait. Caora
Nua, se dit-elle, le cœur plein d'appréhension.
La voix d'Embla attira son attention.
La dame pâle se penchait sur
le visage inconscient de Sólmundr. « Il lui reste peu de
temps, mon frère. » Elle se tourna vers Ashkr. « Tu
désires sincèrement faire cela ? » Il claqua de la
langue, et la regarda avec reproche.
Embla soupira et se redressa. Ashkr se leva, et
ils restèrent côte à côte près de leur ami. Sólmundr, baigné dans
l'aura des deux puissants esprits, grimaça et s'agita, mal à
l'aise, les doigts crispés par la souffrance.
« Tu me manqueras, Ash », murmura
Embla.
Ashkr sourit de nouveau. « Tu auras le
réconfort du Monde pour toi, ma chérie. »
Wynter fut stupéfaite de voir les larmes monter
aux yeux d'Embla. Elles scintillèrent un instant sur ses cils
fantomatiques, puis débordèrent en traits phosphorescents sur son
visage. « Tu ne seras plus, murmura-t-elle. Comment pourrai-je
le supporter ? La conscience que tu n'existes plus. Comment…
Ashkr, comment Sól le supportera-t-il ? De savoir qu'il n'a
aucun espoir de te revoir un jour ? »
Ashkr la tança gentiment. « Ne pleure pas,
Emmy. »
Embla secoua la tête et cacha son visage dans ses
mains.
« Oh, Embla », soupira Ashkr en levant
les mains avec une exaspération attendrie. Il attira sa sœur contre
lui et la serra. Leur étreinte fit jaillir un éclat de lumière
spectrale dans l'arbre au-dessus d'eux. Des filaments de feu
fantomatique scintillèrent sur l'écorce, et une pâle
phosphorescence anima un instant les branches.
« Ne pleure pas ! » rit Ashkr en
tenant sa sœur à bout de bras. Il sourit, à sa manière espiègle.
« C'est ce que je veux. Tu comprends ? Sól et toi devrez
simplement trouver un moyen de l'accepter. »
Embla essuya ses larmes. « D'accord, Ash.
D'accord, mon chéri, je comprends. » Elle se dégagea et prit
une grande inspiration. « D'accord. »
Embla sourit à son frère et posa la main sur son
cœur. « Au revoir, Ashkr, fils du Monde. Tu fus mon meilleur
ami et mon roc. Ma vie aurait été vide sans ton sourire. Mon cœur
sera brisé de te perdre. » Malgré son apparent contrôle de
soi, la voix d'Embla se fendilla sur les derniers mots, et il lui
fallut un instant pour pouvoir reprendre. Elle se redressa de toute
sa taille, serra le poing et releva le menton. « Ar fad do Chroí an Domhain, dit-elle.
À jamais, tout pour le Cœur du Monde. » Et, sur ces mots,
elle disparut.
Ashkr regarda la lumière de
sa sœur se dissiper. Quand la dernière lueur fut sur le point de
s'éteindre, il tendit la main, comme pour la toucher une dernière
fois. « Pas pour le Monde, Embla », murmura-t-il. D'un
air impérieux, il dit à Úlfnaor : « Pas pour le Monde,
Berger, mais pour l'Amour. Souviens-t'en. Enseigne-le. Ar son an Ghrá. » Puis il se détourna,
s'agenouilla à côté de Sól et, avec une brusquerie surprenante,
réveilla son ami.
« Sólmundr ! Sól ! »
Sólmundr sursauta et ouvrit les yeux avec un
grognement. Il sentit aussitôt les mains fantomatiques serrées sur
ses épaules, et poussa un râle de douleur. Sólmundr semblait
confus, inquiet de la férocité d'Ashkr.
« A chroí »,
soupira-t-il.
Ashkr posa une main sur la nuque de Sólmundr pour
le retenir, et Sól cria, tendu comme un arc, quand les doigts se
serrèrent sur sa chair nue. Ashkr glissa la main jusqu'à la
terrible blessure de Sólmundr et plaqua sa paume contre les
pansements. Wynter entendit un sifflement, tel celui d'un fer rouge
posé contre la chair, et Sólmundr planta ses doigts dans son
couchage, à l'agonie. Il cria de nouveau, et les Merrons
s'avancèrent vers lui, puis s'arrêtèrent, ne sachant que
faire.
Christopher se lança en avant, mais Wynter le
retint par le bras. Elle regarda le visage déterminé d'Ashkr.
« Attends », murmura-t-elle. Christopher hésita, mais
resta à côté d'elle.
Ashkr pencha la tête, serrant les dents comme s'il
souffrait. Sólmundr et lui tremblaient tous les deux, à mesure que
des ondes de feu fantomatique irradiaient de la main ouverte
d'Ashkr pour baigner tout le corps de son amant.
Avec des sifflements et des claquements, des
filaments de lumière verte serpentèrent sur la poitrine de
Sólmundr, coulant le long de ses bras et de son cou jusqu'à ce
qu'il fût enveloppé d'épaisses cordes de pouvoir crépitant. Des
étincelles couraient sur ses lèvres, ses dents et ses cils, et il
sanglota à mesure qu'Ashkr appuyait avec plus de force sur sa
blessure. Peu à peu, la lumière que dégageaient les deux hommes
devint trop vive pour la regarder.
Un grognement désespéré emplit la clairière, et
Wynter, les yeux plissés à présent, fut choquée de comprendre que
ce bruit venait non pas de Sólmundr mais d'Ashkr. La douleur du
fantôme semblait s'intensifier en même temps que la lumière, et
bientôt Ashkr fut plié en deux, les yeux écarquillés, les lèvres
retroussées par la souffrance.
Soudain, Ashkr cria, et la lumière fantomatique
atteignit un niveau insupportable.
Il y eut un éclair blanc.
Sólmundr cria :
« Ash ! »
Puis la lumière s'effondra, et disparut tout à
coup.
Wynter trébucha en arrière dans l'obscurité, les
oreilles bourdonnant devant ce silence inattendu. Elle porta les
mains à sa tête et gémit. Elle avait l'impression qu'un tonneau de
poudre venait d'exploser sans un bruit devant son nez, et elle
tangua, ivre, incapable de retrouver son équilibre. Une voix à sa
gauche parla en merron, trop fort, et quelqu'un derrière elle
toussa brusquement, comme pour se dégager les poumons. Elle
entendit quelqu'un prononcer son nom, mais le son était étouffé et
très lointain.
Puis une voix lui parvint distinctement. Un
sanglot bouleversant, un seul mot, répété sans cesse :
« Non… non… non… non. »
Wynter leva la tête et regarda dans cette
direction, piquée par le chagrin et le deuil que portait cette
unique syllabe.
Sólmundr était à genoux au pied de l'arbre, un
bras autour du ventre, l'autre appuyé contre le tronc. Une
tristesse infinie noyait son regard, et il répétait sa litanie sans
discontinuer.
Quelqu'un bouscula Wynter, et elle se cramponna
par réflexe au nouveau venu. Elle leva les yeux, et découvrit Razi.
Il regardait Sólmundr, stupéfait. « Dieu du ciel »,
dit-il.
Il s'avança, mais quelqu'un l'attrapa par l'épaule
pour le ramener en arrière. Wynter et Razi se retournèrent, arme
brandie. Úlfnaor recula aussitôt et écarta les mains pour montrer
qu'il ne leur voulait aucun mal. Il fit un signe du menton dans la
direction de Sólmundr. Christopher était déjà à côté de lui. Les
autres Merrons s'avancèrent, mais Úlfnaor les arrêta d'un geste,
pour les faire reculer en silence.
« Sólmundr ? » Christopher
s'accroupit et posa la main sur l'épaule du Merron.
« Sól ?
— Tá sé caillte… tá sé
caillte… pleurait Sólmundr en secouant la tête et en se
balançant d'avant en arrière. Ó, a
chroí.
— Sól. » Christopher se pencha, regarda sous
le bras de Sólmundr pour essayer de voir sa blessure. « Tu
peux… » Appuyant sur l'épaule musclée de l'homme, il le
retourna dos à l'arbre. Sólmundr se laissa glisser jusqu'à
s'asseoir sur son couchage à présent défait. « Fais-moi
voir. » Sólmundr cacha son visage derrière ses mains, et Christopher en profita pour
relever sa chemise et écarter ses bandages. « Nom de
Frith ! »
Wynter s'avança, Razi et Úlfnaor à ses côtés.
Hallvor poussa une exclamation fascinée, et un murmure
d'émerveillement se propagea de Merron en Merron.
Christopher passa les doigts sur l'estomac de
Sólmundr. Il n'y avait plus aucune trace de la blessure, aucune
infection, pas même la moindre marque. Rien que les vieilles
cicatrices des coups de fouet, souvenir de ses années
d'esclavage.
Christopher passa ses doigts difformes à l'endroit
où Sólmundr avait été opéré.
« Il t'a sauvé », dit-il.
Sólmundr laissa retomber ses mains et se cogna la
tête contre l'arbre, le regard perdu dans les branches au-dessus de
lui.
« Il t'a sauvé », répéta Christopher.
Sólmundr secoua la tête de désespoir, et Christopher lui serra
l'épaule jusqu'à ce que le guerrier le regarde. « Tu vas
vivre, Sól, dit-il avec un sourire lumineux contrastant avec les
larmes de Sólmundr. Ashkr t'a sauvé. Tu
vas vivre. »