Échecs
Quelqu'un les appela doucement de l'extérieur en merron. Christopher se redressa immédiatement et rampa jusqu'au pied du lit. Wynter émergea pesamment et roula sur le dos, avant de se passer une main sur le visage. Lorsque Christopher souleva le rabat pour sortir, la tente se remplit soudain d'une lumière dorée.
« Car é ? demanda-t-il doucement. Tá siad ina gcnap codlata. »
Wynter se retourna pour voir qui se trouvait dehors. Les musiciens de la taverne étaient là, de petits ballots à la main. Ils souriaient, et parlaient doucement. Christopher resta juste devant la porte, voûté, les yeux plissés à cause du soleil, les pouces dans la ceinture de son pantalon. Le couple lui tendit les ballots, et il les prit avec un hochement de tête en guise de remerciement ; il s'agissait de leurs vêtements et couvertures, fraîchement lavés, séchés, et soigneusement pliés.
Alors que Christopher s'apprêtait à rentrer dans la tente, la femme lui dit quelque chose du ton de qui essaie de lancer une conversation. Wynter vit Christopher baisser les épaules, et se retourner face à eux d'un air contraint. Il répondit en merron, par monosyllabes, sans enthousiasme. Mais les deux musiciens paraissaient décidés à ne pas comprendre, et poursuivirent sans se démonter. Quand il devint clair que la conversation ne s'interromprait pas, Christopher posa les ballots et s'assit sur ses talons, dans cette étrange position inconfortable que Wynter n'avait jamais vue ailleurs que chez les tribus du Nord. Le couple en fit autant, et leur discussion se poursuivit.
« Il a dormi ? » demanda Razi tout bas.
Elle sursauta et le regarda. Il était allongé face à elle, le visage sur un bras, l'air grave. Elle secoua la tête. « Je ne sais pas. Je ne pense pas. »
Razi se tourna sur le dos avec une grimace. « Dieu du ciel, souffla-t-il.
— Razi… » Wynter était sur le point de lui demander d'examiner leur ami, déterminée à parvenir à ses fins, quand la tente se remplit à nouveau d'ombre : Christopher était rentré et avait refermé le rabat.
« Ils vous ont réveillés ? » demanda-t-il doucement en sudlandais, tout en déposant les vêtements au pied du lit de Razi. Ils secouèrent la tête. Christopher s'assit lourdement sur la paillasse de Razi. Les épaules voûtées, il se concentra un instant, puis retira son pantalon sale.
Les yeux de Razi inspectèrent le dos meurtri de Christopher. Sa mâchoire se serra, puis il se détourna abruptement, repoussa les couvertures et passa les jambes hors du lit.
« Tu n'es pas obligé de te lever, dit Christopher. Le dîner n'est pas pour tout de suite. »
Razi grogna et tendit la main vers ses affaires propres.
Wynter détourna les yeux de la nudité tranquille des deux hommes. « Jette-moi mes vêtements, tu veux bien, Christopher ? » demanda-t-elle. Pour sa peine, elle reçut ses habits de laine et de lin, chauffés par le soleil et parfumés, en plein dans la figure. « Oh, c'est charmant », commenta-t-elle sèchement avant de tirer avec pudeur les couvertures sur elle pour se changer.
Christopher enfila un pantalon propre et se leva. Il secoua ses cheveux et tendit les mains en arrière pour nouer son maillot. « Je reviens vite », dit-il sans les regarder. Puis il sortit.
Tous les deux levèrent les yeux, inquiets.
« Christopher ! cria Razi en se levant d'un bond, les braies à demi lacées. Où vas-tu ? »
Christopher s'arrêta en maintenant le rabat ouvert. « Ils veulent que je fasse quelque chose dans la forêt. » Il regarda ses deux compagnons. « Vous n'êtes pas invités. Vous êtes des coimhthíoch.
— Chris, insista Razi avec prudence, tu veux bien revenir un instant ? »
Christopher hésita. La lumière extérieure illumina son visage fatigué. Dehors, il vit une petite grappe d'hommes et de femmes réunis autour du feu. Christopher pencha la tête pour attirer l'attention de quelqu'un, lui fit signe d'attendre, puis lâcha le rabat et revint dans la tente. « Qu'y a-t-il ?
— Embla nous a invités à une cérémonie ce soir, je…
— Oui. Pour déclarer Frith. Úlfnaor nous a dit que tu avais accepté. Tu aurais dû me demander, d'abord, Razi. Tu ne devrais pas accepter des invitations pour des choses que tu ne comprends pas. »
Razi s'inquiéta. « Oh. » Il regarda Wynter. « J'ai accepté pour nous trois. Pour Wynter, aussi. Il va… Ça va… ?
— Oh, nom de Frith, ça ira ! lança Christopher plus irrité que de raison. Il n'y a aucun problème. Mais tu ne connais pas ces gens. Tu aurais pu accepter n'importe quoi, n'importe quoi ! Il faut que tu fasses attention. » Dévisageant Razi, il vit son air troublé, et parut prendre une décision. « Nous ne resterons pas », dit-il avec fermeté.
Razi se redressa, le regard dur. « Attends un peu, Christopher…
— Razi ! » Le médecin se tut immédiatement, observant Christopher avec de grands yeux. « Nous devons partir demain. Il faut que tu me fasses confiance. Nous ne pouvons pas rester. »
Durant un instant, les deux hommes parlèrent sans échanger un mot.
« Tu ne veux pas m'expliquer pourquoi ? » murmura Razi.
Christopher secoua la tête, les traits tirés.
« Tu comprends que j'ai besoin de ces gens, Christopher ? J'ai besoin d'eux pour qu'ils me guident auprès d'Albéron.
— Nous trouverons un autre moyen. Fais-moi confiance. »
Les yeux marron de Razi fouillèrent le visage de Christopher. « Ces gens sont-ils dangereux, Christopher ? Faut-il se méfier d'eux ? »
Christopher glissa un œil en direction de Wynter. Elle sourit, et tenta de prendre l'air encourageant. « Ils ne sont pas méchants », souffla-t-il. Il se tourna vers Razi avec une détermination tranchante. « Mais pour le moment, tu ne peux pas être avec eux, Razi. Ils appartiennent à la vieille religion. À la très, très vieille religion, et tu as rencontré leur Caora. On ne peut plus rien y faire. Tu as rencontré leur Caora. Tu ne les comprendras jamais. Alors nous devons partir.
— Ne sommes-nous pas plus en sécurité ici que là-bas, où les… ?
— Razi, l'interrompit Christopher en écarquillant les yeux. Je préférerais affronter de nouveau les Loups que vous voir, Wynter et toi, rester après ce soir.
Jésu ! » s'exclama Wynter.
Razi resta figé un moment. « Christopher…
— Je suis sérieux.
— D'accord, mon ami. D'accord. Si cela te tient tant à cœur, nous partirons au point du jour. »
Christopher hocha la tête, mais Wynter ne put s'empêcher de remarquer la peur et l'incertitude qui l'habitaient, à présent que Razi avait accepté de partir. « D'accord. Très bien. » Il la regarda, puis se détourna d'un bloc et sortit de la tente.
Wynter se pencha en avant pour le suivre des yeux, et Razi se baissa pour voir leur ami approcher de la foule. Úlfnaor, Embla et Ashkr avaient rejoint les autres Merrons, et ils paraissaient attendre Christopher. On aurait cru que tout le camp était là, habillé spécialement pour cette occasion. Les femmes avaient revêtu de longues robes vert pâle, et les hommes des tuniques longues et des pantalons de la même couleur. Tous étaient bras nus, comme d'habitude, leurs bracelets, torques et anneaux lançant mille reflets au soleil.
Christopher s'avança vers eux en boitant, silhouette incongrue sur le fond de géants et géantes bien habillés. Il répondit à leurs sourires par un hochement de tête. Ashkr croisa son regard avec gravité. Christopher leva le menton, et Wynter fut étonnée de le voir sourire en retour. Puis Úlfnaor leva les bras, cria quelques mots, et Ashkr et Embla se rangèrent de part et d'autre de lui. Wari et Christopher les suivirent, concentrés, le dos droit. Úlfnaor partit vers les arbres et les Merrons le suivirent, formant une procession ordonnée derrière leurs seigneurs. Christopher disparut rapidement à la vue de ses amis.
« Je crois que Christopher a pris la place de Sólmundr », murmura Razi.
Wynter hocha la tête, sans savoir pourquoi cela la dérangeait tant. Razi se leva.
« Tu es prête, sœurette ?
— J'aimerais me brosser les dents », commença-t-elle. Il sourit d'un air espiègle. « Où allons-nous ? »
Razi haussa les sourcils et sortit de la tente.
 

Le camp était désert, paysage ensoleillé et dépeuplé de tentes et de linge à sécher agités par le vent. Wynter regarda un moment autour d'elle, fascinée par ce vide. Aucun bruit ne leur parvenait de la forêt. Aucun. Elle fouilla des yeux l'ombre des arbres, guetta un signe que plus de vingt personnes y marchaient. Mais rien. Cela la mit très mal à l'aise, et elle se pressa de rattraper Razi, courant une main posée sur sa courte épée.
« À qui appartient cette tente ? » murmura-t-elle quand Razi entra furtivement. Il ne répondit pas, mais commença à fouiller et jura tout bas.
« Razi ! siffla-t-elle en se pressant contre le mur pour observer les arbres. Razi ! »
Razi se cogna contre quelque chose. Il y eut un silence, puis un autre juron grogné. Wynter passa la tête dans la tente, puis regarda de nouveau les arbres.
« À qui est la tente que tu fouilles ?
— À Úlfnaor.
Jesu Christi ! gémit Wynter. Mais tu as perdu la tête ? »
Razi continua de l'ignorer. Wynter perçut quelques heurts discrets quand il soulevait des objets et les reposait avec soin. Elle ouvrait et fermait convulsivement la main sur la garde de son épée. Allez, allez ! pensait-elle en observant les arbres impénétrables avec une angoisse croissante.
Avec une exclamation de satisfaction contenue, Razi s'immobilisa. Wynter s'accroupit pour regarder à l'intérieur. « Qu'y a-t-il ? » siffla-t-elle. Mais Razi n'eut pas besoin de répondre. Elle savait reconnaître une enveloppe diplomatique. Razi croisa son regard, puis posa par terre la chemise rigide avant de la délacer soigneusement.
« Merde.
— Qu'y a-t-il ? »
Il examinait les documents qu'elle contenait, déçu. Il souleva avec prudence un des parchemins, puis un autre, sa bouche se crispant un peu plus à chaque document.
« Qu'y a-t-il, Razi ?
— Les sceaux sont fins comme du papier. »
Wynter leva les yeux au ciel, partageant sa déception. Les sceaux fins étaient une plaie. Il n'y avait aucun moyen de les retirer sans fendre la cire, même un couteau chaud glissé entre le sceau et le parchemin endommagerait l'emblème. « Cela explique la chemise rigide, en lieu et place du rouleau de cuir habituel, murmura-t-elle. Quelqu'un prend beaucoup de précautions.
— Oui.
— À qui appartient le sceau ? »
Il lui tendit un document. Son cœur s'arrêta.
« Marguerite Shirken ? » murmura-t-elle.
Il hocha la tête.
« Oh ! Doux Jésu, Razi. Que… ? »
Une femme appela quelqu'un près de la tente d'Ashkr. Ils n'étaient pas seuls ! Une autre voix lui répondit, et ils comprirent sans aucun doute possible que deux personnes discutaient en s'approchant l'une de l'autre.
Wynter eut un mouvement rapide de la tête, Sors de là, et Razi rattacha soigneusement la chemise avant de la ranger et de quitter la tente.
 

Accroupie dans l'ombre de la tente d'Ashkr, Hallvor tressait de l'écorce de saule traitée pour en faire une corde et fredonnait tout bas. Deux autres femmes jouaient aux osselets à côté d'elle, l'épée sur les genoux. Toutes se levèrent en voyant Razi et Wynter approcher.
« Comment se porte Sólmundr ? » demanda Razi en s'inclinant poliment.
Les deux gardes regardèrent Hallvor, qui leur fit signe de reprendre leur partie. Hésitantes, elles s'accroupirent dans l'ombre, sans que Razi et Wynter sortent de leur champ de vision. Hallvor les guida à l'écart, vers la porte de la tente. Le soleil tapait fort, et le sol sec crissait sous leurs pas.
« Sólmundr ? » demanda de nouveau Razi en regardant la guérisseuse dans les yeux.
Hallvor serra les lèvres et crispa la mâchoire. « Níl sé go maith, dit-elle en secouant la tête. Níl… níl… » Elle s'interrompit avec un soupir de frustration, sachant très bien que Razi et Wynter ne pouvaient pas la comprendre. Avec un geste d'impuissance, elle regarda autour d'elle comme si elle cherchait l'inspiration. Wynter se protégea les yeux du soleil, pour essayer de lire l'expression de la femme. « Sólmundr, reprit Hallvor. Níl… » Elle mit ses mains en coupe et les porta à sa bouche, comme si elle buvait. Puis elle secoua la tête.
« Il ne veut pas boire ? » demanda Razi en reproduisant son geste avec un bruit de succion. Hallvor hocha la tête. Razi grimaça. « Il fait beaucoup trop chaud pour cela. Pouvons-nous entrer ? » Il fit signe de se pencher pour entrer, et Hallvor les y invita du mouvement de la main, fermant derrière elle.
On avait ouvert les volets d'aération, la tente était fraîche et ombragée. La fumée d'un petit brasero repoussait les mouches. Sólmundr était dans son lit, appuyé contre une peau de cerf rembourrée de paille. Il avait les genoux relevés sous les couvertures, son visage blanc était immobile, ses mains inertes sur ses genoux.
Hallvor s'accroupit au pied de la paillasse et examina avec inquiétude le visage de Sólmundr. Razi et Wynter s'approchèrent de la tête du lit.
« Bonjour, Sól, salua Razi en s'agenouillant pour prendre la main de Sólmundr. Il paraît que tu fais ton andouille bornée. » Le visage creusé se tordit en un sourire, et Wynter retrouva une étincelle de l'homme affable qu'ils avaient rencontré à la taverne. Elle s'agenouilla à côté de Razi, et Sólmundr plissa les yeux pour les regarder.
« Tabiyb, coassa-t-il. Tu as soigné mon supplice. Tes mains sont cadeaux pour le monde. » Wynter reconnut le précieux opium de Razi dans la dilatation des pupilles de Sólmundr. Elle le sentait même dans son haleine. Cela peut nous servir, si nous sommes prudents. Nous pouvons mettre son égarement à profit pour obtenir les renseignements que nous voulons.
Razi grogna, le poignet noueux de l'homme entre ses doigts, pour compter les battements de son cœur. « Ne m'insulte pas avec tes flagorneries, si c'est pour te tuer par négligence », gronda-t-il gentiment. Sólmundr étouffa un petit rire et ses yeux se fermèrent. Razi descendit les couvertures et desserra les bandages. « Coinín m'a dit que tu avais des choses à faire, ici, murmura-t-il en regardant la blessure. Et pourtant, tu refuses de te remettre. Es-tu trop fainéant pour accomplir ton devoir envers ton peuple ? »
Sólmundr se détourna, serrant les poings sous les palpations de Razi.
« Une plaie sur mon peuple. »
Wynter et Razi se regardèrent en coin, surpris, mais Sólmundr paraissait à peine conscient de ce qu'il disait. Il ouvrit les yeux et fixa le mur de la tente. La silhouette peinte d'un agneau frissonna dans le vent, paisiblement endormie entre les pattes avant d'un grand ours. « Une plaie sur eux et les coutumes. Qu'Úlfnaor remette les papiers de cette putain sans moi. Qu'il aille faire sa volonté. Moi, je n'irai pas plus loin. »
Wynter et Razi regardèrent discrètement Hallvor, mais elle ne quittait pas Razi du regard, tandis qu'il cherchait des signes d'infection. Razi commença à rebander la blessure, et hocha la tête d'un air rassurant pour Hallvor. « Ces papiers sont importants, Sólmundr, hasarda Razi. Tu dois bien le savoir. Tu dois te soucier qu'ils soient remis en bonnes mains. »
Sólmundr fronça des sourcils devant le petit agneau peint. « Rien n'a d'importance. Rien ne compte jamais à part lui. Maintenant, je inutile. Peux même pas tenir ma dernière promesse… » Il ferma les yeux et se couvrit le visage de la main.
« Eh bien, il ne lui a pas fallu longtemps pour te remplacer, dit Wynter avec un éclair d'inspiration. Christopher a déjà pris ta place à ses côtés. Il l'a accompagné à la cérémonie. » Elle avait espéré jouer sur la jalousie, pensant que cela pourrait piquer Sólmundr et le ramener à la vie, mais à sa grande surprise, quand l'homme se retourna, elle lut de l'espoir dans son regard.
« Coinín ? Coinín a pris ma place ? »
Hallvor l'observa vivement. « Sól ?
Hally, Tógfaidh Coinín m'áitse ? »
Les yeux de Hallvor s'emplirent de larmes, et elle hocha la tête, à contrecœur. Elle murmura quelque chose à propos d'Ashkr, quelque chose qui lui fit baisser la tête, honteuse.
Sólmundr éclata de rire. « Oh. » Il se frotta les yeux et retint son souffle. « Oh, ils ne m'avaient pas dit ! Ils pensaient que cela me ferait de la peine ! Oh, Iseult ! » Il s'avança soudain et saisit Wynter par la main.
« Doucement, l'ami ! cria Razi. Tu vas faire sauter tes sutures ! »
Sólmundr se laissa retomber sur le coussin, attira Wynter quand il serra son poignet contre sa poitrine, les yeux fermés. Puis il se lécha les lèvres et regarda Hallvor. « A chroí, murmura-t-il. Rud éigin le hól. »
Le visage solennel de Hallvor se fendit d'un sourire et elle se releva d'un bond. Elle prit Wynter et Razi par les épaules, et les serra avec une force surprenante. « Buíochas leat, murmura-t-elle dans les cheveux de Wynter. Buíochas, a luichín. »
Wynter pensa tout à coup à Marni, et le souvenir de sa féroce géante lui noua un instant la gorge. Elle ravala cette émotion inattendue et hocha la tête, une main posée sur l'avant-bras musclé de Hallvor. La femme brune gagna la porte à grandes enjambées, disparaissant un instant pour rapporter une outre et trois gobelets en bois.
Sólmundr accepta l'eau avec une soif évidente, et Hallvor lui caressa les cheveux, les bras et le dos tandis qu'il s'abreuvait. Il finit par se rallonger contre ses coussins, les traits creusés, légèrement voûté par la douleur.
« Donc, dit Razi en observant Sólmundr. Je n'ai pas gâché mes bonnes sutures, mon opium inestimable et mon temps précieux sur un homme déterminé à mourir, n'est-ce pas, Sól ? »
Sólmundr se contenta de sourire. « Coinín va prendre ma place ? Il sera à côté d'Ashkr ? »
Razi échangea un regard avec Wynter. « Il est dans la forêt en ce moment même, répondit-elle d'un ton évasif. Il accomplit ton devoir. »
Sólmundr changea de position dans le lit. « Je dois lui parler. Mais je pense… » Il sourit au plafond. « Oui, Coinín est un homme bien.
— Et tes autres devoirs ? demanda Razi. Tu ne seras pas apte à voyager avant au moins une quinzaine, et même alors, très lentement. Il est sans doute capital que ces papiers arrivent à destination ? Combien de temps avez-vous pour les remettre ? »
Wynter vit la méfiance s'insinuer derrière la drogue qui embrumait l'esprit de Sólmundr. Lentement, son expression se durcit tandis qu'il observait le visage de Razi. À son crédit, ce dernier ne se détourna pas, et ses yeux sombres restèrent plongés dans ceux de Sólmundr.
« Qui es-tu, Tabiyb ? demanda doucement Sólmundr. Quoi pour toi me poses ces questions sur papiers ?
— Je suis ton docteur, Sól, répondit Razi. Je ne veux pas que tu montes à cheval et que tu finisses avec les tripes en travers de la selle. Ces sutures ne tiendront pas pour un voyage à rythme forcé. Même si tes amis te sanglaient sur un travois, je ne…
— N'est pas ton inquiète, interrompit Sólmundr. Tu parles plus de ça, tá go maith ? »
Razi se lécha les lèvres et baissa les yeux. Sólmundr regarda Hallvor qui indiquait innocemment à Wynter qu'elle devrait boire de l'eau. Wynter sourit et accepta, portant toute son attention sur la conversation basse et modulée des deux hommes.
« Tu sais ce que c'est d'être un aigle de sang, Tabiyb ? » demanda Sólmundr.
Les paupières de Razi battirent à la mention de cette terrible torture. Il hocha la tête. Wynter manqua de s'étrangler avec sa gorgée d'eau. Un aigle de sang, Dieu du ciel !
« Mon peuple, murmura Sólmundr, c'est ce qu'il fait avec les espions, oui ? Aigle de sang. J'aime pas voir ça pour toi, Tabiyb. » Il plongea dans les yeux marron de Razi, et le ton léger de sa voix fit mentir le tranchant de son visage. « C'est vilaine façon mourir.
— Je n'en parlerai plus, murmura Razi.
— Bien, c'est bien, je crois. » Durant un instant de silence tendu, le regard interrogatif de Hallvor passa sur les trois autres.
Sólmundr reposa la tête contre le coussin de fourrure sans quitter Razi des yeux. « Tu joues échecs, Tabiyb ? Je soupçonne oui. Je soupçonne tu joues très bien, oui ? » Razi hocha la tête, et Sólmundr afficha de nouveau ce charmant sourire édenté. « Mais pas si bien que moi, je crois. Je crois je demande Hallvor m'apporte mon plateau, oui, Tabiyb ? Et on joue. On joue nombreuses parties ensemble, toi et moi… et ta petite sœur, elle reste et elle regarde, oui ? »
Sólmundr se tourna vers Wynter. Il était épuisé, ses yeux partaient régulièrement dans le vague, mais elle se sentait tout de même comme un insecte derrière une vitre. « Je pense c'est idée pas bonne, je pense pas sécurité, vous deux tout seuls dans grand camp. J'aime pas penser que vous faites erreur. Peut-être aller dans mauvaise tente, prendre mauvaise chose. Et être accusés d'espions. »
Oh ! mon Dieu, songea Wynter, oh ! mon Dieu. Razi lui prit la main.
« Tu pas inquiète, Tabiyb, dit Sólmundr. Je te garde loin problèmes. Bien protégé, là, près mon lit. Je joue avec toi l'échec, jusqu'à les autres reviennent de forêt. » Il perdit son sourire un instant. « Oui, Tabiyb ? »
Razi se redressa et le fixa, la main serrée sur celle de Wynter. Il hocha la tête avec raideur. « Oui. Oui, Sólmundr. Jouons aux échecs. »