Cendres
Razi ouvrait la voie dans l'obscurité brumeuse entre les arbres. Au loin, les hommes de la taverne appelaient les petites filles. Ils étaient partis dans la direction opposée à celle de Razi et de Wynter, laissant l'Arabe et la fille chercher leur chemin.
Razi cherchait l'arbre au pied duquel il avait trouvé Wynter. Il guettait l'endroit où elle avait vomi, dans l'espoir de pouvoir trouver à proximité une piste qui les mènerait à Christopher. Wynter le suivait d'un pas traînant, la tête battant au même rythme que son cœur. Elle scrutait le sol sombre, les yeux plissés, à la recherche de tout ce qui pourrait les aider, dans l'espoir insensé que Christopher apparaîtrait comme par magie, souriant, sain et sauf.
Razi s'accroupit soudain dans l'ombre, les doigts légèrement posés sur les feuilles. Wynter frissonna et baissa les yeux vers le sol sous sa main. Elle sentait une odeur de bile, faible mais nette. Elle traîna les pieds dans les feuilles près de la botte de Razi, et la dague noire de Christopher remonta à la surface comme un corps qu'on exhume. Razi la passa à sa ceinture et se leva en essuyant sa main sur ses braies. Il s'enfonça dans la forêt, le regard rivé au sol.
Au début, la piste fut facile à suivre. Lourdes et maladroites, les traces parlaient de trois ou quatre hommes massifs, mais rapides. Puis les empreintes s'estompèrent, et Wynter et Razi tournèrent en rond, perdus et désespérés dans les ombres. Christopher semblait avoir semé les hommes. Rien en tout cas n'indiquait qu'ils l'avaient attrapé.
Razi continua, s'enfonçant plus loin entre les arbres, cherchant des indices par terre. On devrait peut-être l'appeler, envisagea Wynter tandis que les cris lointains des hommes de la taverne leur parvenaient dans l'air clair. Mais Razi continuait à avancer, sans quitter le sol du regard, et elle le suivit en trébuchant, la tête bourdonnant de douleur.
Une quinzaine de minutes plus tard, Razi s'arrêta soudain, tête basse. Wynter le rejoignit, puis resta bouche bée, avant de reconnaître une des bottes de Christopher, sous un fourré. Une recherche rapide débusqua la deuxième, au pied d'un arbre de l'autre côté de la piste. Wynter les serra contre sa poitrine, pendant que Razi examinait un grand lit de feuilles mortes au milieu du chemin. Elles semblaient avoir été éparpillées par une lutte violente. Razi se pencha pour ramasser l'une des chaussettes de Christopher, la froissa dans sa main et regarda autour de lui.
Le pantalon de Christopher était enterré dans une masse compacte de feuilles moisies à la lisière d'une clairière, et ses sous-vêtements gisaient quelques mètres plus loin, près d'un autre tas de feuilles dérangées. Razi ramassa le tout et continua, suivant de profondes empreintes glissantes qui attestaient de la direction de la poursuite.
Cette piste-là évoquait moins de protagonistes, deux hommes, peut-être, en plus de Christopher, mais elle s'achevait sur un autre cercle perturbé, la surface dorée des feuilles révélant l'humus foncé en dessous. Le maillot de Christopher était jeté de côté, tous les lacets déchirés. Razi le serra avec le reste contre sa poitrine.
Wynter regarda le ballot de vêtements entre les bras de Razi et essaya de ne pas imaginer ce qu'il signifiait. Elle essaya de ne pas imaginer Christopher qui se débattait, les hommes qui lui arrachaient ses vêtements. Christopher poursuivi, nu, dans le noir. Elle essaya de ne pas imaginer la peur et l'humiliation qu'il avait dû ressentir.
Il y avait d'autres empreintes – de longs pas désespérés dans les feuilles molles – et elles menaient à une large clairière.
Cette fois, la perturbation était bien plus étendue, la terre retournée et les feuilles projetées d'un bout à l'autre de la clairière. Razi observa cette dévastation, le souffle court, oppressé dans l'air humide. Wynter se serra contre lui, sans trop savoir ce qu'ils regardaient. Elle recommença à frissonner.
Un mouvement pâle à leur droite les fit sursauter, et ils se saisirent de leur dague. C'était Christopher, d'une pâleur fantomatique dans l'obscurité, et il venait vers eux. Son corps fin était couvert d'égratignures et de boue. Ses longs cheveux n'étaient plus qu'un entrelacs de nœuds et de feuilles. Il s'approcha avec une expression vide, inconsciente, l'air sonné.
Wynter s'effondra de soulagement à ses côtés. Dieu soit loué ! se dit-elle. Oh, Dieu soit loué ! Il avait des bleus violacés sur le cou, un trio d'éraflures profondes sur le bras gauche. Il boitait, et ses bracelets chéris étaient envolés. Mais, hormis cela, il semblait bien portant. Wynter avait vu de pires blessures après des parties de crosse. Elle avança d'un pas chancelant pour le prendre dans ses bras. Razi s'interposa et la retint.
« Christopher, tu es là ? » Sa voix méfiante interrompit Wynter, qui regarda les deux hommes, le ventre soudain glacé, sans comprendre ce qu'elle avait manqué.
« Je leur ai échappé », dit Christopher. Il s'arrêta, perplexe, regardant autour de lui. Il est dans un rêve, pensa Wynter. Il croit qu'il rêve.
Christopher cligna des yeux. « Ils ont pris mes bracelets. »
 

Wynter resta en retrait pendant que Razi habillait Christopher. Elle l'observa un moment aider leur ami à enfiler ses vêtements, mais elle finit par se détourner. Il y avait quelque chose de terrible dans l'engourdissement de Christopher, sa façon de rester planté là et de laisser Razi lui enfiler ses vêtements sales. Même en se détournant, c'était difficile à supporter. Elle entendait Razi dire : « Lève la jambe, Chris. C'est bien. Maintenant, l'autre. C'est bien. Bon, je vais attacher ça, d'accord ? Chris ? C'est d'accord ? Tend le bras, Chris… »
La lumière du petit matin filtrait à travers les arbres. Elle finit par éclairer les feuilles, et la douleur sous le crâne de Wynter augmenta avec le jour. Elle plissa les yeux contre cet éclat, et lutta pour ne pas vomir.
À la grande surprise de Wynter, Razi ne demanda pas à examiner les blessures de Christopher. Il l'habilla puis se redressa, tira son épée sans un mot et repartit vers la taverne. Elle regarda son dos qui s'éloignait, puis se tourna vers Christopher. Obnubilé par ses pieds, il resta là un instant puis suivit Razi d'un pas hésitant.
La voix profonde de Razi s'éleva entre les arbres. « Wynter ! Viens ! » Elle n'eut d'autre choix que de le suivre tant bien que mal.
 

Razi s'arrêta à l'orée de la clairière où se dressait la taverne, tendu, pour surveiller le bâtiment silencieux. La fumée montait entre les portes ouvertes de la grange, et la cuisine était fermée. Aucun signe de vie. Christopher et Wynter observaient Razi avec une expression vide et stupide, et attendaient ses instructions.
« Sors ton poignard, sœurette, dit-il doucement. Tiens-le bien en vue. » Il la considéra avec sérieux. Wynter tenta de le regarder en face. « Essaie d'avoir l'air de savoir ce que tu fais, d'accord ? » Elle hocha la tête et le regretta aussitôt, pressa la main sur sa tempe en retenant la nausée qui montait dans sa gorge.
« Chris, souffla Razi. On va avoir des problèmes. J'ai besoin de toi. »
Les yeux de Christopher se portèrent lentement jusqu'à lui.
« Tu me comprends, Chris ? »
Il ne répondit pas, son expression ne changea pas. Razi glissa la main dans son dos et sortit la dague noire de Christopher de sa ceinture. « Tiens. » Christopher regarda sa main. « Tiens », insista Razi. Il cala le fauchon sous son bras, prit la main de Christopher et y pressa la poignée de la dague noire. Christopher cligna des paupières un moment, puis sa main se referma sur le couteau. Razi hocha la tête, lui donna une claque sur l'épaule et les précéda dans l'auberge.
Il les fit passer par l'écurie encore fumante puis les mena dans la cuisine. Les hommes du propriétaire étaient tous là, rassemblés en silence le long des murs. Le patron était assis au bout de la grande table, tous les pichets jetés au sol et brisés en morceaux. Personne ne bougea quand l'ombre de Razi tomba sur la pièce. Tous les yeux convergeaient vers la table où reposait le corps pâle de la petite fille, immobile et brisé.
« Oh non », gémit Wynter. À cette voix, le patron leva ses yeux morts, remarquant enfin leur présence.
La fille aînée était accroupie près de la cheminée, une couverture jetée sur ses épaules nues. Elle regardait dans le vide vers les cendres dans l'âtre, le visage contusionné et livide, les cheveux en bataille. Sonnée, elle se balançait doucement.
Wynter se serait attendue à ce que Razi se range au côté de la jeune fille, à ce qu'il insiste pour la soigner. Au lieu de cela, il garda à l'œil les hommes dans la pièce et resserra la main sur son épée. Une étincelle dangereuse apparut dans les yeux du patron lorsqu'il aperçut l'arme de Razi.
« Nous voulons juste prendre nos affaires et partir, dit Razi.
— Vous étiez avec eux, accusa le patron en se levant.
— Nous n'avons rien fait.
— Vous étiez avec eux ! »
Les hommes du propriétaire s'écartèrent des murs, gourdin en main.
« Nous avons essayé de la sauver ! cria Wynter. Regardez ! »
Elle leva la main en direction de Christopher. Regardez mon ami, voulait-elle dire, regardez ce qu'ils lui ont fait. Mais Christopher était ramassé sur lui-même, le poignard levé, les lèvres retroussées, l'air sauvage sous ses cheveux emmêlés.
« Nous… » commença désespérément Wynter en s'arrachant à la contemplation du jeune homme. Elle ne comprenait pas comment les choses avaient pu si mal tourner. « Nous… » Des larmes inattendues roulèrent sur son visage, et elle les essuya du poignet, le couteau étincelant dans la lumière. « Nous avons essayé de la sauver. »
Razi s'avança. « Laissez-nous prendre nos affaires, ordonna-t-il. Je n'ai aucun désir de vous infliger d'autres maux. » Il releva un peu la pointe de son épée, et regarda le groupe furieux. En le voyant, n'importe qui se serait demandé quel secret il détenait pour sembler si certain de sa victoire. Les hommes reculèrent.
Razi monta la garde tandis que Christopher et Wynter rassemblaient leurs affaires dans la taverne. Il ne baissa pas une seule fois son épée, et chaque pas était calculé, ses yeux toujours posés sur les hommes devant lui. Une fois que leurs effets furent récupérés, il envoya Christopher et Wynter dans la cour, où ils trouvèrent leurs chevaux en liberté, leurs harnais emmêlés, noircis et puants de fumée. Christopher et Wynter préparèrent les montures avec lenteur et maladresse, tandis que Razi restait entre eux et les hommes en colère.
Quand les chevaux furent enfin prêts, quand Christopher et Wynter se furent hissés en selle, Razi tourna la tête, gardant un œil sur les hommes du propriétaire, et parla rapidement par-dessus son épaule. « Christopher, charge ton arbalète et tiens-les en joue, tu veux ? »
Christopher obéit prestement, tirant le levier sur mesure et l'armant sans peine malgré ses mains abîmées. Il se redressa sur sa selle et visa le cercle des hommes, le visage tout à fait dépourvu d'émotion. Wynter ne doutait pas qu'il aurait tiré sans sourciller. Les hommes parurent partager son impression, et reculèrent.
Razi mit le pied dans l'étrier et sauta en selle avant de se tourner de nouveau vers les hommes. « Je vous en prie, dit-il en levant son épée, je vous en prie, ne laissez pas une tentative de vengeance malavisée vous coûter la vie. Nous n'avons rien à voir avec tout ceci, et je n'ai aucune envie de vous tuer pour défendre mes amis. »
Les hommes le regardaient. Peu à peu, d'une main, Razi commença à faire sortir son cheval à reculons de la cour. Christopher l'imita, l'arbalète toujours braquée sur leur poitrine. Wynter n'avait pas la coordination nécessaire pour faire reculer Ozkar. Elle resta voûtée en selle, la douleur sous son crâne occultant tout le reste, et laissa sa monture suivre les chevaux qui sortaient prudemment de cette funeste taverne.
Une fois sur la route, ils se retournèrent et partirent au galop. Personne ne les suivit.