Des orages, au loin
La nuit était bien entamée et la lune brillait vivement quand ils descendirent enfin de selle. Il leur restait tout juste assez d'énergie pour s'occuper de leurs chevaux, et, en guise de campement, ils se contentèrent de leur couchage disposé au hasard sous les étoiles laiteuses. Ils étaient encore entourés de pins gigantesques, mais avaient bien avancé. À midi le lendemain, ils seraient de retour à la rivière ; dix jours plus tard, ils entreraient dans le camp d'Albéron, et la vérité serait enfin à leur portée.
Au bout d'un moment, Razi se leva et s'assit sur un tronc renversé pour se préparer à prendre le quart, mais Wynter et Christopher s'étaient en secret attribué les premières heures de garde, et ils étaient déterminés à le faire fléchir. Sans un mot, Christopher prit la cape des épaules de Razi et la jeta sur le lit de son ami, tandis que Wynter croisait les bras et le regardait d'un œil noir pour soutenir Christopher.
« Va te coucher, ordonna-t-il. Tu prendras le troisième quart. »
Razi râla et protesta, tapa du pied et essaya de leur faire changer d'avis. Mais, quelques instants après s'être allongé de mauvaise grâce, il s'était endormi. Wynter sourit à Christopher par-dessus la silhouette de Razi. Christopher lui adressa un clin d'œil. Elle s'enroula dans sa cape, s'allongea et s'endormit aussitôt les yeux fermés.
 

Quelques instants plus tard, Christopher la réveillait en la secouant avec insistance.
Wynter reprit lourdement conscience, comme si elle pataugeait dans le goudron. Christopher marmonna quelques paroles incohérentes. Il regagna son couchage à pas trébuchants et perdit connaissance avant même qu'elle ait fini de se frotter les yeux.
Wynter cligna des paupières, émerveillée. La clairière était noyée par le clair de lune. Les chevaux étaient des spectres au souffle régulier contre les arbres. À ses pieds, Razi soupira et marmonna dans son sommeil.
Peu à peu remise de sa confusion, Wynter jura et pencha la tête. C'était son tour de garde. Elle se força à se lever et marcha un peu pour se dégourdir les jambes. Quand elle fut à peu près certaine de ne pas replonger dans le sommeil dès qu'elle arrêterait de bouger, elle ramena sa cape autour d'elle et s'assit sur le tronc d'arbre, écoutant les mouvements ténus de la nuit.
Le temps passa. Les étoiles tournaient, la lune poursuivait sa progression dans le ciel. De l'autre côté de l'horizon, très loin, le tonnerre roula. Wynter pensa à son père. Dans son esprit, Lorcan était assis au creux d'une prairie au lever du soleil, les yeux perdus au-delà de la rivière près de chez eux. Le soleil illuminait ses cheveux, et il levait la main pour murmurer : « Regarde, ma chérie. Là, de l'autre côté. Un daim ! »
Elle doutait que les garçons se réveillent à moins qu'elle se mette à crier ; malgré cela, quand les larmes vinrent, elle enfouit son visage dans sa cape pour étouffer ses sanglots.
 

« Razi », murmura-t-elle en tendant la main pour le secouer.
Il ouvrit les yeux avant même qu'elle le touche, et elle se recula avec un sourire. Il la regarda avec un détachement curieux et intrigué, et elle se rendit compte qu'il dormait encore, les yeux ouverts. « C'est l'heure de ton quart », expliqua-t-elle en lui posant une main amicale sur la poitrine.
D'un air absent, Razi cligna des paupières deux ou trois fois. Puis ses yeux perdirent leur rondeur enfantine, il grimaça et se redressa avec un grognement. « Oh mais quel enfer, siffla-t-il. Mon lit me manque. »
Il se leva et se dégourdit les jambes d'un pas lourd et traînant. Puis il alla comme à son habitude vérifier que les chevaux allaient bien.
Christopher dormait profondément, sur le dos, les couvertures tire-bouchonnées autour des chevilles. Il était abandonné, comme un chiot endormi, la bouche entrouverte, le souffle calme dans l'air immobile. Wynter regarda sa poitrine se soulever et retomber, son maillot clair scintiller à la lueur de la lune. Elle releva sa cape et alla près de lui.
« Wynter ! » Le cri nerveux de Razi la fit sursauter, et elle le regarda par-dessus son épaule, inquiète soudain qu'il voie d'un mauvais œil leur habitude de partager leurs nuits. À sa surprise, il désigna Christopher et murmura : « Attention à ses couteaux ! »
Ses couteaux ! Wynter n'en voyait pas, mais elle hésitait, à présent, inquiète. Elle avait oublié sa tendance à se réveiller d'un bond, arme au poing.
« Christopher ? murmura-t-elle. Chris ? »
Il sursauta, les mains brièvement agitées. « Sea ? Táim anseo… » Il s'éclaircit la voix et la regarda, sourcils froncés. « Fillette ? »
Timide devant sa confusion endormie, Wynter indiqua le couchage de Christopher d'un mouvement de tête. « Je… je peux ? » murmura-t-elle.
Les yeux s'agitèrent un moment, comme s'il allait se rendormir. Puis il leva le bras en une vague invitation, et Wynter s'allongea contre lui. Elle posa la tête sur sa poitrine, et un bras sur son ventre chaud. Lui passa un bras autour de la taille de la jeune femme, l'attira contre lui et soupira. Elle le sentit respirer plus profondément et se détendre contre elle.
Les yeux ouverts, elle continua d'admirer la clairière. Elle entendit Razi descendre les vêtements aérés des branches d'arbres et les plier pour les ranger. Leur intimité ne paraissait pas le déranger.
C'est étrange, pensa-t-elle, d'être allongés ainsi ensemble. Ça l'était, effectivement. Mais c'était aussi agréable. Confortable, et bon, et naturel. Elle ferma les yeux et se laissa aller contre la poitrine de Christopher, bercée par le battement régulier de son cœur.
« Je ne pensais pas que tu reviendrais me voir », dit-il. Elle ne s'était pas doutée qu'il était réveillé. Elle rouvrit les yeux et la voix de Christopher la fit frissonner quand il ajouta : « Je pensais que tu me trouverais trop méchant, après ce que j'ai fait à cet homme. »
Elle tourna la joue contre sa chemise, rassurée par la douceur du tissu et par l'odeur de sa peau délicieusement épicée. Elle resserra le bras autour de sa taille. Un instant, elle hésita, mais parla tout de même. « Tu me trouveras méchante si je me réjouis de sa mort ? »
Christopher ne répondit pas. Il fixait les étoiles sans les voir, comme elle les arbres et la lune, chacun inquiet des pensées de l'autre. « J'avais peur qu'il nous suive, expliqua-t-il, et peur de ce qu'il pourrait faire. S'il te trouvait de nouveau seule. »
Elle hocha la tête contre sa poitrine. Moi aussi, songea-t-elle. Moi aussi.
« Cette idée me rendait malade, ajouta-t-il en resserrant encore son étreinte.
— Mon Dieu, dit Razi d'une voix lourde d'angoisse. Cet homme t'a fait du mal ? Il… ? Qu'est-ce qu'il t'a fait, Wynter ? »
Wynter ferma les paupières et blottit son visage contre la poitrine de Christopher. Elle ne répondit pas. Christopher remonta la main pour la poser sur sa nuque. Il prit une inspiration pour parler du bandit à Razi, mais elle posa aussitôt ses doigts sur ses lèvres pour le faire taire. Christopher écarta doucement sa main et la serra contre sa poitrine. Puis il raconta à Razi, exactement comme elle l'avait fait.
Razi garda le silence un moment après que Christopher se fut tu. Wynter n'y tenant plus, tourna la tête vers lui. Il les observait, le visage perdu dans l'ombre.
« Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé ? demanda-t-il d'une voix nouée et incrédule. Pourquoi ne m'as-tu pas demandé mon aide ? Je t'aurais protégée ! »
Wynter était incapable de lui expliquer.
Christopher ne bougeait pas du tout, la main sur ses cheveux, sa paume à elle sur sa poitrine.
« Elle avait honte, Razi, souffla-t-il. Elle ne savait pas quoi dire.
— Mais, et si cet homme t'avait tué, Chris ? Et si son ami était venu et… » Razi s'interrompit. Il passa sa main sur son visage, puis se leva, contemplant les étoiles pour retrouver son calme. « La prochaine fois, préviens-moi, finit-il par demander. La prochaine fois que tu as des ennuis, parle-moi. Ensemble, nous trouverons une meilleure solution. »
 

Wynter s'éveilla en sursaut, l'esprit plein d'incendies et de battements de tambours. « Embla », murmura-t-elle. Mais le rêve s'estompa avant qu'elle puisse le retenir, et même ce nom la quitta, perdu dès qu'il eut franchi ses lèvres.
La lune avait plongé derrière les arbres, et la clairière était silencieuse et obscure. Wynter referma les yeux, attirée par le sommeil comme par un courant de fond. Christopher s'était tourné sur le côté et elle était allongée contre son dos, le front sur ses omoplates et le bras autour de sa taille. Tandis qu'elle replongeait dans l'obscurité, elle lui caressa doucement le ventre, comme un enfant assoupi caresserait une poupée ou un doudou. À son contact, Christopher marmonna et s'étira.
Wynter se sentit flotter à la lisière de la conscience. Elle glissa la main sous le maillot de Christopher, savourant la douceur de sa peau. Il soupira, elle continua de le caresser, presque endormie.
Soudain, Christopher lui saisit la main, écarta les doigts de son corps. Le sommeil recula un peu, et elle entrouvrit les yeux. « Ça va, Chris ? »
Il paraissait très tendu et retenait son souffle. Il lui écrasait la main. Elle allait reparler quand ses yeux se refermèrent tout seuls, et elle retomba dans le sommeil, perdant un moment toute prise sur le monde.
Quand elle revint à elle, il n'était plus là. Elle le chercha à tâtons, mais son côté du couchage était vide. Elle referma les doigts sur sa cape abandonnée, et se rendormit.
Elle se réveilla une fois de plus cette nuit-là, et retrouva Christopher dans leur lit. Il remonta leurs capes sur lui et s'installa dos à elle. Elle se rapprocha, passa le bras à sa taille, pressant le front contre son dos. Il hésita, puis lui saisit la main, embrassa ses doigts de ses lèvres froides, et soupira.
De l'autre côté de l'horizon, le tonnerre gronda de nouveau, sec et sans lumière, promesse agitée d'un orage.