Quelle sorte d'homme
« Wynter ? Wyn ?
Allez… »
Elle se réveilla lentement aux murmures de Razi,
envelopée par une odeur de nourriture.
« Hein ? » dit-elle d'un ton bête.
Elle plissa les yeux et regarda le visage barbouillé de suie de son
frère.
« Tiens », dit-il en lui tendant un bol
de soupe épicée cuisinée avec leurs vivres.
Elle le lui prit avec un bâillement, les yeux dans
le vague, et se redressa. Son dos hurla sourdement, mais la douleur
était bien plus raisonnable qu'auparavant. Elle fut surprise de
découvrir la lumière du soir, dorée entre les arbres.
« J… Jésu. J'ai dormi tout ce
temps ?
— À en croire tes ronflements, je parierais
que oui. » Il se tourna vers Christopher, un autre bol à la
main. Le jeune homme, immobile, avait les mains croisées sur la
poitrine, la tête posée au creux des racines. Même au repos,
Christopher paraissait fébrile. Il avait les traits tirés et les
yeux creusés, comme si l'épuisement l'accompagnait en permanence.
Razi hésita, puis se pencha pour poser son bol près du feu.
Une brindille craqua entre les arbres et Razi leva
la tête, la main sur l'épée. Un grand homme se découpait à l'orée
de la clairière. Razi s'accroupit et tira son épée, mais l'homme se
retourna et lança un appel derrière lui. Les mots se perdirent dans
le cri furieux de Razi. Wynter eut à peine le temps de se
redresser, le dos à l'agonie, que Razi avait tiré son arme et bondi
par-dessus le feu. Il asséna un coup de pied dans le ventre de
l'homme et abattit l'épée sur sa tête. Avec
un cri, l'homme massif tomba sur le dos et leva son bouclier juste
à temps pour parer le coup de Razi.
La lame du fauchon fendit le bouclier avec aisance
et mordit dans sa clavicule avec une force qui lui aurait ôté la
tête si le coup n'avait pas été dévié. L'homme cria et son sang
rougit les mains et la mine hargneuse de Razi.
Wynter s'avança à pas rapides, cherchant sa
ceinture de voyage et le poignard qui s'y trouvait. Christopher se
leva sans bruit, son katar déjà en main, incertain de la
situation.
Razi posa fermement le pied sur le bouclier pour
clouer l'homme au sol. Il dégagea son épée avec un bruit de bois
fendu, et la dressa au-dessus de sa tête pour donner le coup de
grâce.
Mais une silhouette basse et grise surgit des
arbres, percuta la poitrine de Razi, et le projeta à terre loin de
l'homme. Christopher cria et traversa la clairière au pas de
course, katar brandi. Une autre forme assassine se lança depuis les
ombres, et Christopher fut entraîné en arrière, évitant le feu de
camp de quelques centimètres et retombant dans une explosion de
feuilles au pied d'un arbre.
Wynter cria et lutta contre sa ceinture emmêlée,
essayant d'en tirer son arme. On entendit des cris et quelqu'un
entra dans la clairière au pas de course. Une voix paniquée cria en
hadrish : « Lâchez vos armes ! Frith an Domhain, lâchez ! Coinín !
Abair leo a gcuid airm a chaithcamh
uathu ! »
Wynter se figea et s'accroupit, les yeux cachés
par sa frange emmêlée. Ashkr, affolé, se tenait en lisière des
arbres, l'épée au clair.
Dans l'ombre, Wari roula sur le flanc, serrant son
épaule d'où coulait le sang. La douleur l'avait privé de ses
couleurs. À ses pieds, Razi était cloué au sol, un grand chien
de guerre debout sur lui, les mâchoires sur sa gorge. Razi
s'étouffait, les mains crispées dans la fourrure de l'animal, et
Wynter distingua la chair de son cou creusée par la pression des
crocs gigantesques.
De l'autre côté du feu, le métal cliqueta contre
la pierre lorsque Christopher lâcha son arme. Un deuxième chien de
guerre se tenait au-dessus de lui, les crocs posés sur son cou
tendu. Wynter, à genoux, se redressa, sans trop savoir de quel côté
se tourner, et Christopher la regarda de ses yeux gris terrifiés en
tendant la main. Ne fais rien ! Ne fais
rien ! Lentement, il posa ses mains tremblantes par
terre, et il laissa son corps se détendre sous l'arche des pattes
du chien. Au grand soulagement de Wynter, la
gueule puissante se détendit légèrement sur la gorge de
Christopher.
Razi s'étrangla de nouveau, et un trait de sang
coula sur la courbe tendue de son cou quand les crocs du chien
crevèrent la peau.
« Mon frère, cria Wynter, ne lutte
pas. » Razi s'immobilisa et se força à se détendre. Ses mains
se posèrent au sol. Le chien de guerre relâcha aussitôt son
étreinte, et les yeux de Wynter se fermèrent de soulagement
éphémère.
Ashkr se précipita vers Wynter, épée levée. Avec
un coup d'œil pour Wari au passage, il lui posa une question en
merron. Wari, qui tenait toujours son épaule blessée, répondit
entre ses dents serrées. Ashkr se retourna et expédia d'un coup de
pied l'épée de Razi dans les buissons, puis le regarda
froidement.
Il dit à Wynter : « Lance ton arme dans
buisson. » Wynter cligna des yeux. Il leva le menton, et la
pointe de son épée s'approcha de la tête de Razi. Wynter jeta sa
ceinture de voyage dans les fourrés. Les chiens de guerre se
crispèrent à ce mouvement soudain, leur grondement s'intensifia, et
ils tournèrent les yeux vers elle. Christopher gémit inconsciemment
de peur, et les mains de Razi se dressèrent quand la gueule se
crispa sur son cou.
Ashkr siffla et aboya un ordre aux chiens. Les
bêtes se calmèrent, Razi baissa les mains. Le visage plein de
haine, il regarda le grand blond. Ashkr considéra l'épée dans sa
main gantée et s'adressa à Wynter : « Iseult, apporte-moi
toutes vos armes. » Elle consulta Razi du regard, mais Ashkr
cria : « Tout de
suite ! »
Wynter se releva avec raideur et fit le tour du
camp en boitant, ramassant le katar de Christopher, son arbalète,
l'épée courte qu'elle portait généralement et l'arme à feu de Razi.
« Maintenant, le couteau dans la botte de Coinín et celui sur
la jambe de Tabiyb. » Furieuse, Wynter se pencha pour tirer le
poignard de Razi du fourreau contre sa cuisse. Elle le regarda au
passage, mais le jeune homme concentrait toute sa rage sur
Ashkr.
Elle s'apprêtait à désarmer Christopher, et il se
déplaça pour essayer de la voir tirer son poignard. Alors qu'elle
le regardait dans les yeux, il plissa le visage d'un air d'excuse
catastrophé. Wynter lui prit la main. Tout va
bien, mon chéri. Ce n'est pas ta faute. Christopher ferma
les yeux et déglutit sous la pression des crocs du chien de guerre.
Wynter serra ses doigts. Puis elle se redressa et alla jeter les
armes dans un fourré avant de revenir à Ashkr. Il leva son épée
vers elle, et ses yeux se portèrent sur Wari, qui grognait en
essayant de s'asseoir. Ashkr dit quelque chose. Devant la réponse tendue de Wari, les yeux
d'Ashkr se voilèrent de rage, et il pressa l'épée contre le cou de
Wynter. Il y avait une telle colère sur son beau visage que la
jeune femme crut qu'il allait lui trancher la gorge. Mais il garda
la lame sur son cou et ordonna : « À genoux !
Maintenant ! Les mains dans les genoux ! »
Elle n'était pas certaine de ce qu'il voulait
dire, mais elle se laissa tomber à genoux, mains en l'air, sans le
quitter des yeux. « Les mains dans les genoux, Iseult !
Les mains dans les genoux ! » insista-t-il. Il tapa ses
mains levées du plat de la lame. Soudain, elle comprit, et fourra
les mains sous ses cuisses.
Elle regarda Razi. L'angle que le chien donnait à
son cou le faisait souffrir, mais c'était la peur pour elle qui
écarquillait ses yeux. Il regarda le grand blond reposer sa lame
contre la gorge de Wynter. La jeune femme sentit le fil de l'arme
frotter contre sa jugulaire, et elle recula la tête. Les yeux
plongés dans ceux de Razi, elle essaya de ne pas paraître
effrayée.
« Tabiyb ! aboya Ashkr d'une voix lourde
de rage. Pour quoi combattu avec le Wari ? Pour quoi
blesser ? »
Razi resta incrédule, alors que Wynter gardait les
yeux rivés sur le blessé. Affalé contre le pied d'un arbre. Les
yeux fermés par la douleur, il appuyait sur son épaule, la main
trempée de sang. Wynter examina son épée et gémit.
« Oh Christ, Razi, murmura-t-elle. Il n'avait
même pas défait la sécurité de son fourreau. Il ne comptait pas
nous attaquer. »
Razi leva les yeux vers elle. Non. Non… tu te trompes.
Elle secoua la tête, navrée. Avec un grognement,
Razi reposa la tête contre les feuilles mortes, dévasté. La salive
du chien se mêlait à son sang et coulait sur le sol en filets
répugnants. Razi tourna des yeux implorants vers Ashkr, levant les
mains, paumes vers le ciel. Ashkr fronça les sourcils avant de
comprendre que Razi avait trop peur pour parler entre les crocs du
chien.
Il claqua des doigts. « Tarraing siar, Boro. »
Aussitôt, le grand chien lâcha la gorge de Razi,
mais resta au-dessus de lui, les babines retroussées, ses longs
crocs à quelques centimètres seulement de son visage terrifié. Razi
l'observait, trop paniqué pour le quitter des yeux. « Je suis
désolé, Ashkr, dit-il d'une voix grinçante. Je pensais qu'il nous
voulait du mal. Je croyais… »
Ashkr claqua de nouveau des doigts.
« Anseo, Boro. Anois ! »
Le chien se détourna aussitôt et trotta pour se coucher entre les
pieds de son maître, placide.
Razi roula sur le côté,
plaqua les mains sur sa gorge, puis se mit à genoux. Son regard
passa de Wynter, toujours à genoux, l'épée d'Ashkr sur la gorge, à
Christopher, étalé entre les pattes de l'autre chien de
guerre.
« Libérez-les ! coassa-t-il.
Libérez… » Il toussa, et essuya la bave et le sang sur son
cou. « Ashkr, libérez-les. »
Ashkr se redressa de toute sa hauteur, le visage
figé de rage, ses cheveux blonds agités autour de lui dans la
lumière du soir. « Tu soignes Wari, Tabiyb ! dit-il
froidement. Maintenant ! Tu soignes Wari, et fais pas plus de
blessure ! » Razi, les mains plaquée sur sa gorge, hocha
la tête.
« Je t'ai brisé la clavicule. Je suis désolé,
tu vas devoir garder le bras comme ça pendant deux mois, pour que
les morceaux d'os puissent se ressouder, dit Razi en indiquant les
bandages qui maintenaient le bras puissant de Wari contre sa
poitrine. Il est essentiel que… »
Razi donna la liste de ses instructions, et Wari
continua de le regarder fixement, avec rancœur. Ashkr, qui
insistait pour communiquer en un hadrish maladroit, se tenait
au-dessus d'eux, et traduisait de son mieux.
À côté du feu, Wynter reposa son bol de soupe
vide par terre et s'essuya la bouche de sa manche. Les chiens
suivaient chacun de ses mouvements du regard. « Christopher,
murmura-t-elle. Pourquoi Ashkr ne se contente-t-il pas de parler en
merron en te laissant traduire ?
— Si Ashkr se met à parler le merron, fillette, tu
sauras qu'il vous considère, Razi et toi, indignes de son respect,
et là, vous aurez un vrai problème. » Il tendit son bol de
soupe intact à l'un des chiens. L'animal jeta un coup d'œil
coupable vers Ashkr et se pencha. Christopher posa le bol au sol,
et regarda le grand chien dévorer le repas pour lequel il ne
semblait pas avoir d'appétit. Puis il s'adressa froidement à Ashkr
en hadrish : « Que nous voulez-vous, Caora ? Que
faites-vous ici ? »
Ashkr le regarda. Puis il se tourna vers Razi qui
attendait sa réponse tout en essuyant ses mains sanglantes dans un
torchon. Ashkr tenait encore son épée pointée sur la tête de Razi.
« Wari peut être sécurité à cheval, maintenant, Tabiyb ?
On peut partir ? »
Razi hocha la tête. « Ce sera douloureux, et
il doit prendre garde de… »
Ashkr eut un geste de l'épée vers Razi et sa
monture. « Venez. Prenez affaires. Affaires de docteur. On
part. »
Razi se leva lentement, Wynter et Christopher en
firent autant.
« Vous me demandez mon aide ? demanda
Razi. Alors que vous êtes partis en nous laissant, en abandonnant
Christopher ?
— Sécurité de mes gens plus importante
qu'inconnus. Il fallait partir vite.
— Mais maintenant, vous avez besoin de mon aide.
Maintenant vous avez besoin de moi, alors…
— Que s'est-il passé ? interrompit
Christopher en regardant Ashkr.
— Sólmundr mal. Il près… près de… Sól mal. Besoin
d'aide.
— Oh. Sólmundr. »
Ashkr se tourna vers Razi, sans rien masquer de sa
profonde inquiétude. « Sól pas veut ton aide, Tabiyb. Il
pense… » Il baissa les yeux. Quoi que pense Sólmundr, Ashkr
décida de ne pas le partager, et continua de balbutier en un
hadrish hésitant, semblant de plus en plus désespéré.
« Úlfnaor pas veut ton aide, il dit que Hallvor fait tout.
Ach Hallvor, duairt sí… Hallvor, elle
dit que rien d'autre elle peut aider. » Ashkr secoua la tête,
le visage plissé de chagrin. « Mais moi, je veux tu aides,
Tabiyb. Je veux tu sauves Sól, comme Coinín dit tu peux. » Il
regarda Razi d'un air implorant. « S'il plaît, Tabiyb, à toi
je supplie. Soigne Sól. »
À la grande surprise de Wynter, le visage de
Razi se ferma, et il secoua la tête avec froideur.
« Va au diable », gronda-t-il.
Ashkr le regarda bouche bée. Debout, la main sur
le cou de son cheval, Wari resta figé avec un air d'horreur
absolue. Il ne comprenait peut-être pas tous les mots, mais le
sentiment était limpide. « Cad
é ? demanda-t-il d'une voix incrédule.
— Va au diable ! répondit Razi. Comment
oses-tu ? Après…
— Tabhair nóiméad
dúinn », intervint Christopher en avançant avec un
sourire crispé, les mains tendues vers le Merron stupéfait.
Razi se tourna vers lui d'un bloc. « Que
viens-tu de lui dire ? gronda-t-il en sudlandais. Que viens-tu
de lui dire, Christopher ? Parce que je refuse de les aider.
Je n'ai aucune raison…
— Si ! C'est dans ta
nature ! Tu es un homme qui soigne. Tu es un homme qui guérit.
À moins que les Loups nous aient volé cela
aussi ? »
Razi cligna des paupières et baissa les
yeux.
« D'ailleurs… » commença Christopher
avec un hochement de tête rassurant pour Ashkr, en rassemblant
leurs affaires. On percevait déjà un soupçon d'humour dans ses
paroles, et il regarda Wynter avec un demi-sourire. « Je pense
que ces Merrons connaissent bien mieux que nous le chemin du
campement de ton frère. »