Moins facile quand ils sont deux
En fin de compte, Wynter ne se laissa glisser
depuis sa selle que cinq heures plus tard. Et même là, ce fut
surtout l'agitation qu'elle perçut entre les arbres devant elle qui
la décida. La journée glissait vers son déclin doré, et les bois
étaient pleins de rayons de soleil poussiéreux. Wynter se redressa
doucement, une main sur le cou d'Ozkar, et tendit l'oreille.
Elle reconnut les bruits inimitables d'un camp que
l'on dresse : les pieux plantés dans le sol, le bois débité en
bûches, et parfois un hennissement. L'odeur d'un feu lui parvint à
travers les arbres. C'était un grand groupe, une dizaine d'hommes
au bas mot. Doux Jésu, j'ai traversé des foires moins fréquentées que cette
forêt. Albéron a dû faire envoyer des invitations sur papier
gaufré.
D'un air absent, elle flatta l'encolure d'Ozkar et
le gratta entre les oreilles tout en évaluant les possibilités. Il
était tout à fait probable que ce soit le détachement de cavalerie
qui s'installait pour la nuit. Dans ce cas, pourquoi ne pas se
présenter dans le camp et demander aux hommes ce qu'ils faisaient
là ? Elle n'éprouvait aucune méfiance, car son père avait
inspiré beaucoup de respect à ce corps d'élite, mais les trois
gardes de Jonathon la faisaient hésiter. Si le monarque était mort,
à qui irait leur allégeance ? S'ils s'étaient ralliés à une
faction inconnue de Wynter, comment réagiraient-ils en voyant la
dame Protectrice du roi apparaître et leur demander des
comptes ? Cependant, si c'était Albi qui était mort et qu'ils
cherchaient ses partisans, que leur
inspirerait la présence de cette même dame Protectrice dans une
forêt où se bousculaient de supposés rebelles ?
Rien ne prouvait d'ailleurs qu'il s'agissait bien
des cavaliers qu'elle avait vus passer ; ce pouvait être un
groupe encore inconnu dans les complexes manigances
d'Albéron.
Wynter soupira et se passa la main sur le visage.
Pourquoi la situation ne demeurait-elle jamais simple ?
Allez. Je vais
aller jeter un coup d'œil, avant de prendre une
décision.
Elle regrettait d'avoir dû laisser Ozkar harnaché,
mais elle lui avait promis que, sitôt sa curiosité assouvie, ils
dresseraient le camp pour la nuit. Avec une dernière grattouille
entre les yeux, elle l'attacha à une branche et courut en direction
des bruits.
De toute évidence, ce site avait été très bien
choisi. Il serait presque impossible à Wynter d'approcher sans être
repérée. Contrainte et forcée, elle s'arrêta, dos appuyé à un large
chêne. Les bruits du camp étaient de plus en plus clairs, jusqu'à
des voix qu'elle distinguait parfois. On aurait dit que les hommes
se parlaient en hadrish. Il ne s'agissait donc pas des cavaliers
croisés plus tôt.
Elle écouta un moment, mais elle était encore trop
loin pour comprendre quoi que ce soit d'utile. Au sud du camp
s'élevait un petit promontoire. Wynter en fit le tour, à la
recherche d'un meilleur point d'observation.
Une fois derrière, elle se plaqua au sol et se mit
à couvert. Elle entendait distinctement les hommes discuter pendant
qu'ils montaient leur camp, juste de l'autre côté de la butte. Par
les interstices des fourrés qui constituaient sa cachette, Wynter
chercha calmement des sentinelles. Il faudrait qu'elle se montre
très prudente. Il y avait peu de végétation, au sommet, et elle
serait facile à voir.
Quatre ou cinq minutes passèrent sans que Wynter
décèle aucun signe de vigie. Elle prit alors une grande
inspiration, se couvrit le visage pour se fondre dans l'ombre de la
végétation et sortit de sa cachette. Elle remonta la pente couverte
de feuilles mortes en rampant, et remercia Dieu de la pluie tombée
quelques jours plus tôt. Sans cela, la colline aurait été un tapis
craquant de feuilles sèches. Mais elles étaient juste assez humides
pour que Wynter puisse ramper vers le sommet en toute
discrétion.
À mi-chemin, un bruit sur sa droite la figea
sur place. Wynter baissa la tête, puis, joue contre le sol, regarda
dans la direction du son. Il lui fallut un moment pour en trouver
la source, et quand elle l'aperçut, sa proximité faillit lui
arracher un cri de surprise. À moins de
trois mètres d'elle, un homme vêtu de noir rampait en s'efforçant
de rester silencieux. Lui aussi concentré sur le haut de la
colline, il n'avait pas encore remarqué Wynter.
La gorge serrée, la jeune femme commença à
reculer. Avec un peu de chance, l'homme continuerait sur sa lancée
et elle pourrait redescendre avant qu'il prenne conscience de sa
présence.
Un sifflement aigu venu d'en haut glaça Wynter,
qui leva aussitôt la tête. Un autre homme, presque arrivé au
sommet, tendit l'index vers elle. L'homme en noir se mit aussitôt
en mouvement, roula sur lui-même et tira son couteau. Elle ne le
regarda même pas. Au lieu de cela, elle recula à quatre pattes
jusqu'au pied de la colline, se releva et courut à toutes jambes
vers Ozkar.
À l'évidence, ces hommes ne pouvaient pas se
permettre de faire le moindre bruit. Silencieux, tels des
prédateurs, ils se remirent debout au pied de la colline et
filèrent à sa poursuite entre les arbres ; cette attitude lui
donna la chair de poule. Elle ne fit aucun effort pour se baisser,
mais courut à toutes jambes afin de mettre autant de distance que
possible entre le camp et elle avant de se retourner et d'affronter
ses poursuivants.
Son esprit lui criait : Ne leur tourne pas le dos ! Ne leur tourne pas le
dos ! Affronte-les ! S'ils te font tomber, tu es
morte ! Mais elle ne parvenait pas à s'arrêter, et elle
sentait ses yeux sortir de leurs orbites. Oh
Jésu ! Ils sont deux ! Qu'est-ce que je vais
faire ?
Elle les entendait traverser les buissons derrière
elle. Ils s'étaient séparés pour la prendre en tenaille, l'un d'eux
décrivant très vite un large cercle tandis que son compagnon la
rattrapait par-derrière. Ils espéraient l'isoler et en venir à bout
ensemble.
Elle commençait à s'essouffler, et comprit avec
une pointe de désespoir qu'elle n'arriverait pas jusqu'à Ozkar.
Sans ralentir, elle dégaina son poignard et bifurqua légèrement sur
la gauche pour s'écarter du plus rapide qui essayait de lui couper
la route. Elle contourna un bosquet de ronces et le perdit de vue.
Celui qui la suivait était très près. Elle l'entendit traverser un
buisson, quelques mètres derrière.
Elle se baissa de nouveau, bondit par-dessus un
arbre mort, et tourna encore à gauche, mettant plus de distance
entre elle et l'homme sur sa droite. Pour le moment, il n'y avait
plus qu'elle et celui qui la suivait. Elle avait peut-être une
chance de s'en tirer, si elle parvenait à interrompre cette
cavalcade effrénée pour se retourner et à l'affronter avant que
l'autre les rejoigne ou qu'elle soit trop fatiguée pour se
battre.
Ses poursuivants n'avaient
toujours pas dit un mot. On n'entendait que le murmure de leurs
pieds sur les feuilles mortes, et un bruit un peu plus fort quand
l'un ou l'autre traversait un buisson.
Devant elle, le sol grimpa brusquement. Wynter
accéléra vers ce talus raide surmonté d'un grand arbre abattu, dans
l'espoir de se donner un avantage contre l'homme derrière elle.
L'épuisement pointait et lui mettait un goût de sang dans la
bouche. C'était maintenant ou jamais.
La voix de Lorcan parla, forte et calme dans sa
tête. Garde le couteau bas, ma chérie, et
frappe vers le haut, comme je t'ai appris. Tu te
souviens ? Elle s'arrêta net, et tendit le bras vers le
bas, le couteau contre la cuisse, exactement comme Lorcan le lui
avait enseigné. Wynter se retourna face à son assaillant, au moment
où il se lançait en avant pour la plaquer au sol.
Avant de comprendre quoi que ce soit, elle fut à
terre, sur le dos, le souffle coupé par le choc, et l'homme
s'appuyait de tout son poids sur elle pour la maîtriser. Elle resta
sonnée un instant, ce dont il profita pour mieux la bloquer et lui
plaquer un avant-bras sur la gorge. Il était brûlant, à bout de
souffle, incroyablement fort, et il puait la sueur et le cheval. La
peur serra le cœur de Wynter : tous les cauchemars de ces
dernières nuits lui revenaient à l'esprit.
D'un geste brusque, elle releva le couteau, en
tournant la tête. La lame remonta entre les jambes de l'homme, et
Wynter plongea un regard triomphal dans ses yeux marron semés
d'or.
Razi sursauta et poussa un léger grognement quand
elle lui enfonça le poignard dans l'aine. Wynter se figea avec un
cri. Elle ne savait pas si elle l'avait blessé ou non. Avant
qu'elle ait pu faire quoi que ce soit, elle entendit un bruit sourd
au-dessus d'elle, et des feuilles mortes s'éparpillèrent quand le
deuxième homme enjamba l'arbre mort et se laissa glisser au
sol.
Razi leva les yeux vers son compagnon et
grogna :
« Non ! »
Wynter osait à peine espérer. Tournée vers le
visage masqué de celui qui se glissait derrière elle, elle
murmura :
« Christopher ? »
Celui-ci lui avait déjà posé le couteau sous la
gorge. Quand il entendit sa voix, sa fureur se mua en surprise et
il écarta la lame. Il resta un moment immobile, comme s'il n'en
croyait pas ses yeux. Puis il abaissa doucement le foulard qui
couvrait son visage. Wynter ne put s'empêcher de sourire en voyant
ses yeux gris clair s'animer de joie.
Razi se raidit et soupira sèchement.
« Oh, oui. Mais c'est peut-être le vaurien
qui m'a appréhendé. Wynter, tu pourrais… ? »
Wynter éclata de rire quand Christopher se pencha
pour regarder entre Razi et elle. Il fit une grimace théâtrale,
comme s'il jetait un œil dans un terrier de lapin, et haussa un
sourcil en découvrant la position du couteau.
« Oh ! lala… souffla-t-il. Dis-moi,
Razi, tu veux bien qu'on échange nos places ? J'aime les
femmes qui savent se servir de leurs mains. »