Faim
Ils dressèrent le camp, sans jamais s'éloigner les uns des autres, et toujours attentifs à ce qui se passait alentour. Ils prirent un dîner frugal – pain de seigle, fromage dur et saucisson sec –, dans un silence résigné sans le confort d'un feu de camp.
« C'est de la folie d'avoir promu Jean au rang de second », murmura Christopher.
Sa voix douce tendit un fil dans la nuit qui les relia tous les trois, rompant le silence dont Wynter se demandait s'il n'allait pas les dévorer. Assise, la fin de son dîner à la main, elle regarda son ami avec gratitude dans l'obscurité.
Razi l'observa avec hésitation, puis soupira comme s'il cédait à une conversation qu'il ne désirait pas. « Il fera un mauvais chef, admit-il d'un ton raisonnable. Ce n'est sans doute pas à lui que David avait pensé en premier. J'imagine qu'André a forcé la décision.
— Jean est un bâtard de fils de pute bordélique et abruti, commenta Christopher sans grande émotion. David le fera tuer dans les neuf mois, s'il a un peu de jugeote. Il le tuera dès qu'il le pourra.
— J'espère qu'ils s'entre-tueront, plutôt, cracha soudain Razi. Jusqu'au dernier. J'espère qu'ils s'empoisonneront et mourront en hurlant dans une mare de merde. »
Jésu, se dit Wynter choquée.
Razi cligna des paupières et écarquilla les yeux comme s'il s'étonnait lui-même. Christopher avait relevé le col de sa cape autour de son visage et scrutait Razi par-dessus. Il ne paraissait pas choqué le moins du monde.
« P… pourquoi tirent-ils au sort, Christopher ? » demanda Wynter à voix basse, avec incertitude.
Christopher croisa son regard brièvement, puis posa la tête par terre et la leva vers les étoiles. « Je ne sais pas.
— Mais quelles pourraient en être les raisons ? D'après ce que tu sais d'eux ? »
Elle se demanda si cela avait à voir avec les « affaires » dont ils avaient parlé. Razi se dandina à côté d'elle, mais n'essaya pas de la faire taire. Christopher ne répondit pas.
« Christopher ? Est-ce qu'ils ont… ?
— Je ne sais pas, siffla Christopher. Je ne suis pas un Loup. Comment pourrais-je savoir pourquoi ils font ce… » Sa voix se brisa, puis il se tut un moment. « Il pourrait y avoir des dizaines de raisons, toutes mauvaises. »
Wynter frissonna et ramena les genoux contre sa poitrine. Elle ne voulait plus savoir. Le silence menaçait de les envelopper de nouveau. Wynter parla rapidement, pour l'arrêter net : « Pourquoi les esclaves ne courent-ils pas se réfugier auprès de David ? Assurément, puisque c'est leur chef, il devrait… »
Christopher éclata de rire, un croassement désagréable, et se passa une main sur le visage. « David n'a pas besoin d'esclaves, ma belle. David possède cette meute. Il possède tout le monde. Ils sont tous à lui, et il peut leur donner tous les ordres qu'il veut.
— J'aurais cru, dit Razi, qu'André aurait autorisé David à s'installer, depuis le temps. Cela fait plus de quatre ans qu'ils ont asservi ta troupe, Chris, et je pensais que ce serait le dernier voyage de David. Je pensais qu'André l'aurait nommé Père, à présent, qu'il lui aurait donné des terres en Russie, ou à Fez. Mais il persiste à l'envoyer en traque, année après année, comme n'importe quel autre fils. Je n'y comprends rien.
— Je pense qu'André a peur de David, murmura Christopher. Il a besoin de lui, mais il en a peur. Il répugne à lui accorder sa liberté, de peur que cela divise les meutes. »
Wynter observa son ami qui regardait les étoiles, et la question qu'elle retenait depuis des jours lui échappa sans prévenir : « Ce sont les hommes qui ont mutilé tes mains ?
— Je ne me rappelle pas », répondit immédiatement Christopher d'une voix sans émotion.
Wynter fronça les sourcils. « Comment…
— Il ne se rappelle pas, Wynter ! interrompit Razi. Laisse-le tranquille ! »
Wynter baissa la tête, mais Christopher soupira légèrement et céda.
« Razi pense qu'ils avaient sans doute payé quelqu'un pour le faire à leur place, ma jolie. Les Loups ne se salissent pas les mains à Alger, tu comprends. » Wynter vit ses dents apparaître en un rictus. « À Alger, ce sont simplement des hommes d'affaires. »
Ces derniers mots jaillirent avec hargne et une emphase amère sur « affaires ». Razi se dandina, mal à l'aise. « Chris… » Il y eut un long silence.
« J'aurais pu gagner cette course, murmura Christopher de manière cryptique, les yeux toujours perdus dans le ciel.
— Je sais bien, dit Razi. Je ne t'ai jamais battu à la course. » Il regardait fixement l'obscurité montante, le visage inexpressif. « C'est comme ça que j'ai su, et comme ça qu'on t'a retrouvé si vite. Tu n'étais pas à la maison, alors j'ai fait demi-tour, et je suis retourné te chercher. Dieu du ciel, Chris, mais où avions-nous la tête ? Nous séparer de mes chevaliers comme ça ? Quels idiots !
— Bah, nous n'étions que des enfants. Nous avions besoin de nous défouler.
— J'aurais dû réfléchir ! Les gens comme moi ne sont pas des enfants, les gens comme moi ne se défoulent pas… » Il ravala son amertume, et finit d'une voix plus posée. « Nous ne devrions jamais nous défouler.
— Eh oui, j'ai mauvaise influence, que veux-tu ? murmura Christopher.
— Comment l'as-tu retrouvé ? demanda Wynter. Quand tu as fait demi-tour, comment l'as-tu retrouvé ? »
Razi secoua la tête, et se détourna sans répondre.
« Je criais. » Christopher roula sur lui-même pour la regarder, enroulé dans sa cape comme pour se protéger. « Marcello m'a dit que je criais encore. C'est comme ça qu'ils m'ont retrouvé. Razi pense qu'on l'a vu arriver, et c'est pour ça… » Il eut un geste raide avec la main gauche. « Pour ça qu'ils ont été si brutaux, à la fin. Il pense qu'ils ont voulu finir vite avant de s'enfuir.
— Tu étais au beau milieu de la route, murmura Razi. Ils n'ont même pas essayé de te cacher.
— Bah. Ils voulaient que tu me trouves, j'imagine ? J'étais leur petit cadeau à al-Sayyid. Ils ont dû bien rire en se disant que tu en avais pour ton argent, avec un musicien sans doigts. »
Un long silence tendu s'installa. Razi était perdu dans ses souvenirs, et Wynter se surprit à regarder Christopher, l'esprit plein d'images effroyables. Elle ne savait pas quelle mine elle faisait, mais les yeux de Christopher quittèrent les siens et il déglutit péniblement. À l'évidence, il ne voulait pas aller plus loin ; il voulait interrompre cette dégringolade, mais ignorait comment changer de direction. Il jeta un coup d'œil à Razi, puis revint à la jeune femme, l'air implorant. Mais Wynter ne savait pas comment le sauver. Elle ne parvenait pas à libérer son esprit de cette terrible image de Razi et Christopher, secoués par ses cris affolés, couvert de sang sous le soleil d'Afrique.
« Tu sais quoi ? » demanda soudain Christopher.
Elle secoua la tête.
« J'ai faim… »
Razi eut un rire ironique. Celui de Wynter fut bien plus spontané. Et le sort fut rompu.
« Tu ne peux pas avoir faim, gronda-t-elle. Tu viens de manger le poids d'un cheval en fromage et en pain.
— Tu es comme un maudit ténia », railla Razi.
Christopher porta la main à ses yeux et toussa. « Eh bien, ce n'est pas tant que j'ai faim, mais surtout, j'ai envie d'un goût, vous comprenez ? » Il s'allongea sur le dos, laissa retomber sa main sur sa poitrine, les yeux vers le ciel.
Wynter observa son visage pâle et étroit, tout enveloppée dans sa cape, et elle se rendit compte que, oui, elle comprenait. Elle comprenait très bien. Elle prit conscience d'un manque en elle, d'un désir qu'elle n'avait jamais remarqué auparavant. Un espace vide, creusé à côté de son cœur.
« Vous savez ce qui me ferait envie ?
— Non, mon amour. Quoi donc ?
— Une orange. » Il leva la main et fit le geste de cueillir un fruit sur l'arbre. « J'aimerais beaucoup une orange, juste pour le goût. »
 

Elle eut l'impression de passer les heures qui suivirent blottie sous la tente à regarder Christopher, mais elle avait dû s'endormir, car elle ne se rappelait pas l'avoir vu réveiller Razi pour le remplacer. La première chose dont elle prit conscience fut sa voix, un sifflement bas dans l'obscurité.
« Razi… Raz… Nom de Frith, mon vieux ! Allez, fainéant, réveille-toi. C'est ton quart. »
Razi sursauta, et se cogna la tête contre les pieds de Wynter. Il jura d'une voix pâteuse et se dégagea maladroitement de ses couvertures, roula pour sortir de sous le bivouac. Il laissa son couchage en un terrible désordre, et Wynter y donna un coup de pied irrité. Elle fut aussitôt rattrapée par l'agitation qui l'avait accablée toute la nuit : sur des charbons ardents, les yeux pleins de sable. Son corps était épuisé, presque douloureux de fatigue, mais dans le même temps elle ne tenait pas en place. Chaque fois qu'elle fermait les yeux, c'était la même chose. Elle voyait du sang, imaginait des cris, et sentait la proximité des Loups. Avec un gémissement d'exaspération elle repoussa les couvertures sur ses pieds. Il faisait quinze fois trop chaud.
« Tu ne vas pas te coucher, Chris ? » demanda Razi.
Tendue, Wynter guetta la réponse de Christopher. Elle avait envie qu'il vienne se coucher à côté d'elle. Elle voyait à peu près ses bottes, qui hésitaient à côté de la tente. Après un moment, il se détourna.
« Je suis trop énervé. Je vais nager un peu.
— Fais attention. Ne va pas trop loin. »
Christopher eut un claquement de langue exaspéré et s'éloigna.
Wynter prit une grande inspiration, pressa les mains contre ses yeux et s'ordonna de dormir.
Quelques instants plus tard, elle sortit de sous la tente et se leva avec raideur. La nuit était bien plus éclairée à présent, les nuages s'étaient accumulés à l'horizon, laissant la place aux étoiles et à la demi-lune qui flottait au-dessus d'eux.
Razi la regarda d'un air soucieux. « Tout va bien, Wyn ? »
Elle jeta un coup d'œil discret à la rivière. Razi écarquilla les yeux, puis se détourna, gêné. « Il fait chaud.
— Oui.
— C'est plus frais, près de la rivière. »
Wynter hocha la tête. Razi continua à fixer les arbres, et elle s'approcha de l'eau. Elle songea qu'il devait se sentir très seul, et regarda en arrière, sans s'arrêter pour autant.
Au bord de l'eau, Christopher avait déposé bottes et chaussettes sur sa tunique pliée. Wynter sortit de derrière les buissons au moment où il allait dénouer son maillot. Il se tourna vers elle, et ses cheveux se balancèrent lourdement autour de ses épaules. Il garda son maillot et repoussa ses cheveux derrière ses oreilles, en un geste que Wynter n'avait pas vu depuis longtemps.
« Salutations, fillette, murmura-t-il. J'allais plonger. »
Wynter hocha la tête.
Les bras le long du corps, il pencha la tête d'un air interrogateur. La lune souligna ses pommettes et ses lèvres. « Tu n'arrives pas à dormir ? » Elle secoua la tête. « Moi non plus. »
Christopher la regardait avec l'intensité tendre qui lui était coutumière, et Wynter sut avec une certitude absolue qu'elle n'aimerait jamais personne autant que cet homme.
Elle parcourut les derniers pas qui les séparaient pour le regarder dans les yeux.
Il hésita un moment, puis leva la main et lui caressa la joue. « Fillette », murmura-t-il. Wynter se serra contre lui, et étouffa ses mots de ses lèvres.
Sa réaction fut aussi puissante qu'immédiate. Il la plaqua contre lui et se pencha pour l'embrasser avec une faim qui aurait dû être effrayante. Mais au lieu de la peur, c'est sa passion que Wynter sentit monter, aussi l'enlaça-t-elle et répondit-elle avec une intensité qui le fit grogner. Christopher l'attira un peu plus contre lui alors qu'elle lui caressait le dos, sentant sous ses mains les muscles de son corps élancé. Il ouvrit la bouche contre celle de la jeune femme, elle passa les doigts dans ses cheveux. Wynter, enivrée du goût et du parfum du jeune homme, sentit un puissant désir s'embraser entre eux.
Christopher se serra contre elle, et Wynter s'abandonna au besoin de se rapprocher toujours plus. Mais elle le sentit ensuite retrousser les babines, et il lui posa les mains sur la taille, la repoussant jusqu'à ce qu'elle soit forcée de le lâcher.
Ils restèrent un moment face à face, front contre front, le souffle court, les mains sur les hanches de l'autre.
« Christopher… » gémit-elle, le cœur plein de douleur d'être séparée de lui.
Il hoqueta, et la tint fermement éloignée. « Tu mets cruellement ma résistance à l'épreuve dans le meilleur des cas, ma jolie. S'il te plaît… je ne suis pas sûr de pouvoir me retenir, maintenant. Tu devrais me laisser un peu d'espace. »
Wynter écarquilla les yeux et le regarda, le front toujours contre le sien, de telle sorte qu'ils se dévisageaient l'un l'autre derrière le rideau de leurs cheveux.
« Je tiens fort à toi, Christopher, murmura-t-elle.
— Tu n'es pas rien pour moi, ma jolie. Je ne pourrais pas ne rien faire, avec toi. »
Elle fronça les sourcils, pas sûre de comprendre.
« Je ne pourrais pas… si nous nous étendions, je ne pourrai pas rester… » Christopher marqua une pause, cherchant les mots justes. La rivière éclairée par la lune envoyait des reflets de lumière tachetée sur son visage. « Tu serais toujours à moi, ma jolie. Si nous nous couchions ensemble, ce ne serait pas pour rien. Ce serait à jamais avec moi. »
Wynter sourit. Il avait l'air terrifié. « À jamais, ça me paraît très bien, Christopher. »
Il secoua la tête, méfiant. « Attention, réfléchis bien à ce que tu dis, dame Protectrice. Pense à celui qui se trouve devant toi… un musicien sans doigts, un ténia grossier… et un Merron douteux, en plus. » Une note d'humour perçait dans sa voix quand il finit, et ils se sourirent dans la lumière agitée.
« Je sais ce que je dis, Christopher Garron. Ne va pas me tisser ces grandes phrases pour laisser entendre que je ne sais pas ce que je veux. »
Elle remonta lentement la main le long des côtes et de la poitrine de Christopher, et le jeune homme ferma les yeux, le cœur battant.
« Tu n'es pas… équipé ? » demanda-t-elle d'un ton timide.
Christopher gloussa, et sur son sourire se dessina une espièglerie qui faillit couper les jambes de Wynter. « Chérie, murmura-t-il. Je suis toujours équipé. » Il ouvrit soudain les yeux, grave et sincère. « Mais je refuse que ta première fois soit une galipette hâtive contre un tronc d'arbre, pendant que toi et moi regarderons par-dessus notre épaule au cas où les Loups arriveraient. » Il lui caressa le visage et s'écarta d'elle. « J'aimerais que nous attendions de pouvoir y mettre un peu de joie, fillette. Si cela te convient ? »
Wynter posa la joue dans la paume de sa main, le regardant du coin de l'œil. Elle embrassa son poignet. Christopher se détourna tout à coup, et plongea dans la rivière. Il remonta à un ou deux mètres de la berge et commença à s'éloigner.
« Christopher ! » l'appela-t-elle tout bas.
Il se retourna sur le dos, tout en continuant de s'éloigner. « Oui ?
— Je m'appelle Iseult. »
Il lui sourit de toutes ses dents, le visage cerné par la lumière de la lune et des reflets noirs. « Oh, ma jolie, c'est un nom adorable ! » sourit-il. Puis il roula en arrière, et disparut sous la surface comme un poisson.