Retour
Christopher était assis devant le feu de camp avec les Loups et jouait de la guitare. Comme toujours, il s'était plongé dans le morceau, les yeux fermés, concentré sur le mouvement précis de ses longs doigts sur les cordes. Wynter, enchaînée avec le reste des esclaves dans la pénombre froide, soupira. Elle aurait aimé que la musique ne s'arrête jamais.
Le grand Loup blond à côté de Christopher hésita pour suivre le morceau sur sa propre guitare, et Christopher arrêta de jouer. Sans lever les yeux, il tendit la main et replaça doucement les doigts du Loup. Celui-ci reprit l'accord, et Christopher hocha la tête, les yeux baissés. Il se remit à jouer, plus lentement, s'arrêtant entre chaque accord pour que le Loup puisse le suivre. Assis à côté de lui, le père de Christopher, imperturbable et immobile, la mandoline sur les genoux, attendait que David Le Garou se fatigue de la leçon et ordonne que la musique commence.
Des clochettes tintèrent doucement dans l'obscurité derrière la ligne des esclaves, et Wynter se crispa. Cela faisait des mois qu'ils n'avaient pas parcouru la ligne des esclaves de la sorte, mais Jean, dans une crise de colère de Loup, avait expédié le dernier garçon. Et la fille… qui aurait pu le savoir ? Un matin, elle n'avait plus été là. À présent, les garçons des Loups cherchaient de nouvelles distractions pour leurs maîtres, les clochettes à leurs poignets et à leurs chevilles tintant pendant qu'ils examinaient les esclaves.
Wynter ferma les yeux. Faites que ce ne soit pas moi, se dit-elle.
Une voix familière parla à son oreille. « Ce n'est rien, sœurette. Tu n'es pas comme eux. » Albéron lui sourit. « Viens. Tu n'es pas à la bonne place. »
Elle répondit à son sourire, scrutant son visage ensoleillé, et le laissa l'aider à se lever. Derrière elle, les clochettes continuaient de remonter la ligne, et Wynter entendit l'un des autres grogner de peur.
David Le Garou s'inclina avec élégance quand Albéron mena Wynter de l'autre côté du feu.
« Ma dame, murmura-t-il.
— Monsieur Le Garou », répondit-elle avec une inclinaison gracieuse de la tête.
Près du feu, Christopher chuchota. « Papa ? Qu'est-ce que j'ai aux mains ? »
« Tu veux aller t'allonger sous ma tente, sœurette ? demanda Albéron en lui passant un bras autour des épaules. Boire un peu de vin ? »
Wynter sourit et accepta, en demandant aussi du bœuf rôti, s'il y en avait. Elle regarda de l'autre côté de la clairière, où se tenait Razi.
Albéron gloussa devant la concentration de son frère sur ce qui se passait autour du feu.
« Viens, mon frère ! lança-t-il. Nous n'avons pas le temps ! Nous avons à faire. »
Razi se tourna, l'air dubitatif. « Mais…
— Mais rien du tout, mon frère. Nous avons à faire ! Viens. » Albéron tendit la main. « Allons, viens », insista-t-il d'une voix plus grave.
Près du feu, Christopher chuchota. « Papa ? »
Wynter avait envie de le rejoindre, mais une voix sous son crâne, aussi forte et claire que celle de son père, disait : Il n'est pas si important que cela. Elle hésita, essayant de se rappeler ce qu'elle devait faire.
Le bras d'Albéron se resserra autour de ses épaules, et elle frissonna en sentant à quel point il était froid. « Ce genre de chose arrive souvent, assura-t-il. Nous avons des soucis plus importants.
— Non, murmura Razi en regardant le feu. Non, je ne suis pas ce genre d'homme.
— Oh, vraiment ? Alors qui suis-je, moi ? » demanda Albéron.
Razi se tourna face à lui.
Wynter n'avait jamais entendu Razi crier auparavant. C'était un bruit terrible. Elle se pressa contre Albéron, terrifiée, et Razi recula.
« Qui suis-je ? » gargouilla Albéron. Wynter comprit soudain qui la tenait par les épaules, et elle sursauta en criant, essayant en vain de se dégager.
Ne regarde pas ! se dit-elle. Ne regarde pas ! Mais alors même qu'elle pensait cela, sa tête se tourna et se leva.
C'était Isaac, l'homme qu'Albéron avait envoyé pour tuer Razi. L'homme que Razi avait laissé torturer de manière si horrible avant que les fantômes du palais ne le libèrent de sa douleur. Ses orbites vides se remplirent de larmes et débordèrent, des larmes pleines de caillots qui roulèrent sur ses joues. Sa bouche terrible, à quelques centimètres seulement du visage de Wynter, s'agita contre des dents brisées, et son ton maniéré passa avec une impossible limpidité entre ses lèvres gercées.
« Mary ? Tu ne me reconnais pas ? »
Wynter poussa un cri, et de l'autre côté de la clairière, celui de Razi lui fit écho.
Embla venait de sortir de l'ombre à côté de lui, de la terre dans les cheveux et dans les yeux.
« Qu'as-tu fait ? demanda-t-elle. Tabiyb, qu'as-tu fait ?
— Je n'ai rien fait ! » C'était une confession, un aveu honteux de culpabilité.
« Rien ! confirma Embla. Tu n'as rien fait du tout ! »
Isaac se laissa tomber, entraînant Wynter avec lui, de telle sorte qu'ils se retrouvèrent tous les deux à genoux dans la boue. « Mary, murmura-t-il. Ora pro me… ora pro me… »
Prie pour moi. Prie pour moi.
Près du feu, Christopher commença enfin à sangloter.
 

Wynter prit une profonde inspiration et ouvrit grand les yeux.
Prie pour moi, pensa-t-elle. Prie pour moi ! Mais elle ne se rappelait pas pourquoi elle répétait ces prières, ni pourquoi son cœur frappait contre ses côtes comme un rat en cage.
Le feu de camp brûlait encore, et elle resta un instant immobile, pour écouter le sifflement des flammes et observer la lumière de la lune glissant et frémissant sur les arbres autour de la clairière.
Christopher avait installé des fontes en guise d'oreiller, et il était allongé face à elle, épaules relevées, menton contre la poitrine. Il gémissait dans son sommeil, et des larmes coulaient sous ses cils noirs. Wynter chercha sa main à tâtons sous les couvertures, la serra doucement et la posa contre son cœur, passant inconsciemment le pouce sur le vide où s'était trouvé son majeur.
Elle referma les yeux et laissa le sifflement des flammes lui emplir la tête. Ce son la détendit un moment. Puis il parut s'imposer plutôt que l'apaiser, et elle se rendit compte qu'il était fort, bien trop fort, et qu'il se déplaçait. Wynter rouvrit les yeux. Elle écouta, puis elle leva lentement la tête pour regarder par-dessus l'épaule de Christopher.
Les Merrons dormaient. Úlfnaor et Hallvor étaient étendus de chaque côté de Sólmundr pour le protéger, perdus dans les masses sombres de leurs capes et couvertures. Les chiens d'Úlfnaor dormaient profondément à leurs pieds.
Boro était le seul réveillé, la tête sur le genou de Sólmundr. Il regardait attentivement quelque chose qui traversait la clairière dans sa direction. Wynter discernait clairement les mouvements de ses yeux tandis qu'il suivait sa progression. Sa queue battait contre le sol, et il gémissait doucement. Wynter regarda alentour. Elle ne voyait rien, pas de lumière flottante, pas d'ombre, mais elle sentit dans l'air la tension qui faisait se hérisser les cheveux et annonçant une apparition. Avec prudence, elle se releva sur un coude et attendit.
Boro cala son menton sur la main inerte de Sólmundr et ses yeux suivirent la présence invisible qui approchait de son maître. Le gros chien gémit de nouveau, doucement, et agita la queue en un accueil mélancolique.
Lentement, la clairière s'emplit du rugissement et du crépitement d'un feu énorme. Puis Wynter entendit, à peine, la voix d'Ashkr qui chuchotait derrière le bruit des flammes.
« Sól… Sól, a chroí… »
Sólmundr s'agita, soupira et ouvrit les yeux. Son regard erra un instant, puis il se fixa sur un point très proche de lui et sourit. « Ashkr. » Il leva la main, comme pour toucher l'air, et soudain Ashkr fut là, à genoux à son côté.
Il était tout en blancheur effulgente, scintillante, dansante comme un millier de flammes éclairées par la lune. Mais parfait dans ses moindres détails, jusqu'à ses sourcils pâles. Son beau visage respirait la tendresse, et sa bouche s'incurva en un sourire doux quand il regarda son amant. « Mo mhuirnín », murmura-t-il.
Sólmundr caressa l'air vide où aurait dû se trouver le visage de son aimé. « Ash », souffla-t-il. Le sourire d'Ashkr s'élargit et il hocha la tête, comme pour dire Bien sûr. Sólmundr le regarda, les doigts posés contre la joue translucide d'Ashkr. « Fan liom, dit-il. Táim beagnach in éineacht leat… »
Ashkr se décomposa. Il regarda Sólmundr des pieds à la tête, comme incapable d'en croire ses yeux. Non. Il secoua la tête avec véhémence. Non.
Sólmundr sourit et hocha la tête. « Sea… insista-t-il doucement. Fan liom, Ash. Fan. » Ses paupières devinrent lourdes et se fermèrent. Lentement, sa main retomba vers sa poitrine, comme si la force quittait son bras.
Ashkr se pencha vers lui avec inquiétude, les mains un peu au-dessus de sa peau. Il était évident qu'il mourait d'envie de toucher le visage de Sól, de le réveiller. Pendant un bref instant, ses doigts scintillants effleurèrent la joue de son ami, et à ce contact, Sólmundr gémit et frémit de douleur. Ashkr recula, au désespoir, puis disparut.
« Attends ! » La voix insistante de Razi attira l'attention de Wynter. Il était allongé sur le dos, regardait la cime des arbres éclairée par la lune, les yeux pleins de larmes. « Attends ! » cria-t-il. Il y eut un mouvement lumineux au-dessus de lui, comme un drap retiré en hâte. Razi referma ses mains sur l'air vide, comme pour l'attraper.
« Je t'en prie… » murmura-t-il.
Wynter essaya de suivre des yeux l'étincelle, essaya de voir s'il s'était agi d'Embla. Mais elle était partie.
La clairière frissonna et s'éclaircit. L'air sembla reprendre sa place, le bruit des feux revint soudain à la réalité. Wynter prit une inspiration convulsive et retomba mollement contre la selle. À côté d'elle, Christopher grogna dans son sommeil, renfrogné.
Razi se redressa. Il resta tout à fait immobile, le regard droit devant lui, puis il rejeta ses couvertures et se leva.
« Razi ! siffla Wynter en s'appuyant sur un coude. Que fais-tu ? » Razi l'ignora, alla à pas hésitants vers la pile de harnais et fouilla frénétiquement jusqu'à trouver son sac de docteur. Il se leva, le sac à la main, sembla hésiter. Puis il gagna rapidement le camp merron.
 

« Sól. » Razi posa un genou à terre près de l'homme endormi. « Réveille-toi. »
Devant cette intrusion brutale, Hallvor et Úlfnaor s'éveillèrent en sursaut, surpris. Les chiens de guerre grognèrent pour signaler leur contrariété, mais ils restèrent allongés. Úlfnaor se redressa sur un coude, sourcils froncés. « Que tu fais ? » demanda-t-il vivement.
De l'autre côté du feu, les hommes se mirent à genoux, appelèrent et cherchèrent leur épée à tâtons. « Cad é ? cria Wari. Aoire ? »
Hallvor leur fit signe de se taire, lissant ses cheveux emmêlés par le sommeil, et se redressa. « Tabiyb ? »
Razi ne fit pas attention à elle.
« Sólmundr ! Réveille-toi. »
Les guerriers commencèrent à se lever, épée en main. Úlfnaor eut un murmure apaisant. « Bígí ar bhur suaimhneas », avec un geste pour les inviter à se rasseoir. Malgré leur méfiance, ils obéirent.
Wynter écarta ses couvertures et se leva. Elle glissa son poignard dans le fourreau à sa cuisse et regarda Razi palper la joue de Sólmundr et l'appeler. Le guerrier soupira et écarta faiblement la main de Razi.
Hallvor tendit la main pour saisir les poignets de Sól et les retenir avec douceur.
Razi la regarda. « Il est brûlant, murmura-t-il. J'aimerais l'examiner, si je peux ? Je… j'aimerais lui proposer mon aide. »
Úlfnaor traduisit, et le visage de Hallvor se radoucit lorsqu'elle comprit. Triste, elle secoua la tête. Elle disait à Razi qu'il ne pouvait plus rien faire.
« S'il vous plaît », insista Razi. La guérisseuse soupira, hocha la tête et se pencha pour l'aider.
Wynter observait Christopher. Écrasé d'épuisement, il dormait toujours. Wynter n'hésita qu'un instant, puis lui tourna le dos et alla dans l'ombre aux côtés de Razi.
Úlfnaor poussa Boro pour que Razi puisse écarter les couvertures de Sólmundr et soulever sa chemise. Les bandages étaient propres et en bon ordre, il était évident que Hallvor avait très bien pris soin de son ami. Sólmundr reposait calmement contre sa selle, les yeux à demi ouverts, le souffle court et lourd derrière ses lèvres molles. Il ne paraissait pas remarquer que Razi débandait sa blessure, mais Hallvor lui tenait les poignets. Au bout d'un moment, il la regarda et sourit, comme s'il la voyait pour la première fois.
« Hally », souffla-t-il, satisfait et surpris.
Hallvor répondit par un murmure et lui serra la main.
« Hally, murmura-t-il sur le ton de la confidence, bhí Ashkr anseo. »
Hallvor et Úlfnaor échangèrent un regard surpris. Úlfnaor se tourna vivement vers son peuple. Les guerriers regardaient en silence au-dessus des flammes, les yeux aussi brillants que les armes polies entre leurs mains.
« Chhhut, l'apaisa Hallvor en se penchant sur Sólmundr. Chut, a chroí. »
Indifférent à son angoisse, Sólmundr sourit. « Ashkr », répéta-t-il.
Soudain, Razi se recula, et l'estomac de Wynter se serra lorsqu'elle vit la tache jaune putride qui traversait les couches inférieures du bandage. Elle prit conscience d'une odeur terrible, et son cœur flancha.
Oh, s'attrista-t-elle. Oh non.
Sólmundr sursauta et gémit faiblement quand le dernier bandage fut retiré, et Razi se rassit sur ses talons, le visage fermé.
Tout autour de la blessure, la chair de l'estomac de Sólmundr était enflée et tendue, rouge et fiévreuse. La peau autour des sutures suppurait. Wynter porta la main à sa bouche, catastrophée de l'état de ce pauvre homme, apparemment sans espoir. Elle leva des yeux brillants vers Razi. Il observa la blessure un moment, puis appuya doucement contre l'une des sutures. Un pus épais suinta autour du fil, et Sólmundr gémit encore de douleur.
Razi retira la main. Hallvor eut quelques paroles douces.
« Hally dit pas inquiétude, murmura Úlfnaor. Elle dit tu as fait tout ton pouvoir, Tabiyb. Tu aurais pu pas faire plus. »
Razi secoua la tête une fois, en signe de désaccord.
La voix de Frangok leur parvint, dure et monocorde : « Is maoin do Chroí an Domhain Sólmundr. »
Quoi que cela signifie, cela ne fit pas plaisir à Úlfnaor ni à Hallvor, et Wynter vit leur expression s'alourdir de réprobation. Wari et Soma baissèrent la tête, mal à l'aise du ton de Frangok, mais les autres guerriers, Surtr et Thoar, hochèrent la tête en signe d'assentiment quand la guerrière insista.
« Tá Ashkr ag fanacht le Sól, pousuivit-elle en pointant son épée vers Sólmundr.
— Oui, répéta Sólmundr doucement. Ashkr. »
Les Merrons le regardèrent vivement.
« Agus Embla ? » demanda Frangok en se penchant pour voir le visage de Sól.
Tous les Merrons parurent retenir leur souffle en attendant la réponse de Sólmundr, mais le pauvre homme paraissait inconscient de tout ce qui n'était pas ses pensées égayées.
« Sól ? demanda Frangok. Embla ?
— Embla, soupira Sólmundr d'un ton rêveur. Embla.
— Ahhhh », soupira Frangok comme si elle comprenait à présent une vérité de taille.
Les guerriers reportèrent aussitôt leur attention sur Razi. Quelque chose dans leur visage figea Wynter. Elle alla s'interposer entre eux et le médecin, inconscient de cette tension. Elle posa la main sur la poignée de son couteau, et la crispation fut incontestable chez les guerrières.
La voix profonde d'Úlfnaor balaya ces tensions comme une gifle.
« Nil Tabiyb ach ina coimhthíoch », gronda-t-il d'un ton sans appel.
Les frères roux se tournèrent vers lui, le visage dur, et Úlfnaor émit un claquement de langue de mise en garde, comme pour rappeler des enfants à l'ordre. Il glissa un regard méprisant à Razi, et Wynter fut à la fois choquée et furieuse par l'évidente irrévérence qu'elle lisait sur son visage.
« Giota. Spóirt. Coimhthíoch », railla-t-il. Son mépris pour Razi était palpable dans chaque syllabe accentuée.
Il y eut une brève hésitation. Puis Surtr et Thoar hochèrent la tête et se reculèrent. Úlfnaor écarta les mains vers Frangok qui continuait à hésiter, et pencha la tête. Allons, disait le mouvement. Tu sais que j'ai raison. La femme s'arrêta, sourcils froncés, puis remit avec un claquement l'épée au fourreau avant de se rapprocher du feu, le regard sur Sólmundr.
Wari bâilla tout à coup, frotta son visage fatigué et remonta sa cape jusqu'à son menton, avec le marmonnement d'une personne se plaignant du froid. Soma commença à farfouiller dans ses affaires. Elle tira un pot noirci de leur nécessaire, avec lequel elle comptait sans doute préparer du thé.
Wynter resta là, incertaine, la main sur l'épée, les yeux allant d'un guerrier à l'autre. Les Merrons paraissaient s'installer pour une veillée, toute la tension s'était dissipée en un clin d'œil, et la jeune femme se retrouvait, comme toujours, désarçonnée par leur soudain changement d'humeur. La voix douce de Hallvor attira son attention vers Razi. La guérisseuse lui touchait le bras et l'appelait, essayait de le sortir de la rêverie où il paraissait être tombé.
« Je ne peux rien faire », dit-il. Son regard remonta pour croiser celui de Wynter. « Sœurette. Je ne… je n'ai pas de soufre. Je n'ai pas… je n'ai même pas de biscuit moisi à poser contre la suppuration. » Il regarda de nouveau Sólmundr. « J'ai trop attendu. J'ai beaucoup trop attendu. Je l'ai négligé, et maintenant je ne peux plus rien faire. »
 

« Quelqu'un d'autre a vu ce fantôme ? »
Wynter glissa un regard à Christopher et resserra sa cape. « Je ne crois pas, murmura-t-elle.
— Réfléchis, siffla-t-il. Réfléchis bien. Ont-ils vu le fantôme d'Ashkr ? »
Wynter changea de position sur sa selle et regarda, de l'autre côté du camp, les Merrons assis autour du feu pour veiller sur Sól. « Je crois que Sól… je suis certaine que Sól leur en a parlé, murmura-t-elle.
— Oh, mais Dieu l'emporte ! » soupira Christopher.
Wynter le fit taire avec angoisse, mais simplement par réflexe. Personne ne les écoutait. Ils auraient aussi bien pu être invisibles, assis là côte à côte sur leur couverture roulée, à peine éclairés par les braises de leur feu. Même Razi, qui restait seul dans l'ombre et dans ses pensées en bordure de clairière, ne leur prêtait aucune attention.
« Comment ont-ils réagi à cette nouvelle ? poursuivit Christopher. Étaient-ils inquiets ? »
Wynter observa les visages patients des Merrons et haussa les épaules. « Je ne pourrais pas vraiment dire qu'ils étaient inquiets. Mais il semblait y avoir une divergence d'opinions sur la question. Dans l'ensemble, ils l'ont pris plutôt bien. » Elle désigna les guerriers. « Ils n'ont pas bougé, depuis. »
Une fois les guerriers calmés, Hallvor et Razi avaient remis un bandage propre sur la blessure de Sólmundr, changé sa chemise trempée de sueur et l'avaient installé aussi confortablement que possible. Puis Razi s'était éloigné. Depuis, il se taisait, assis à l'écart au pied d'un arbre, enveloppé dans sa cape, et regardait Sól de loin.
Pendant un moment, les Merrons s'étaient occupés avec des prières calmes. Puis Úlfnaor et Hallvor avaient placé un bassin à feu d'herbes fumantes aux pieds de Sólmundr, et s'étaient assis de part et d'autre de leur ami. Depuis, les Merrons attendaient en silence que leur ami meure.
Boro avait posé la tête sur les genoux de son maître, les yeux fixés sur son visage. Le guerrier suait et frissonnait, emmitouflé dans sa cape et ses couvertures, les yeux rendus vitreux par la fièvre. Heureusement, il paraissait dériver très loin de sa douleur, et, tandis que la fumée du bassin à feu s'enroulait lentement autour de son corps, Sólmundr gisait, placide, et regardait entre le feuillage des arbres, ses yeux fouillant les étoiles qui tremblaient au-dessus d'eux.
« Je crains qu'il ne lui reste que peu de temps », murmura Wynter. Christopher jeta un coup d'œil à Sólmundr, puis à Úlfnaor, mais ne dit rien. Il n'était pas encore allé présenter ses hommages. Cela étonnait Wynter. Depuis le peu de temps qu'ils se connaissaient, elle avait senti les deux hommes très proches, et la distance de Christopher face au déclin de Sól l'inquiétait.
Frangok quitta le feu de camp des Merrons pour s'agenouiller à côté de Sólmundr, un gobelet à la main. Hallvor lui pencha la tête en avant, pour l'aider à boire, mais il n'essaya même pas, et le liquide coula de ses lèvres molles jusque sur son cou, tachant sa chemise. Avec un soupir, Frangok lui essuya soigneusement le visage et repartit avec le gobelet encore plein de thé.
« C'est la première fois que je vois cette femme faire attention à Sólmundr, observa Wynter. Jusqu'à maintenant, les deux frères et elle ont témoigné un mépris permanent pour ce pauvre homme.
— Parce que ce sont des chards superstitieux », dit Christopher. Le venin dans sa voix prit Christopher par surprise, et Wynter se retourna pour le regarder. « Tout est la faute d'Ashkr ! murmura-t-il. Que pensait-il que feraient ces gens quand il aurait disparu ? Pensait-il qu'ils oublieraient ce qu'était Sólmundr ? Pensait-il qu'ils prendraient ce pauvre homme dans leurs bras pour pleurer : “Bah, reviens avec nous !” Nom de Frith, si Ashkr avait une seule fois songé à ce pauvre homme au lieu de ne penser qu'à lui, mais non… pas les maudits Caorigh. Pas les élus de Dieu ! »
Christopher se tourna vers Wynter, les yeux étincelants de frustration, prêt à poursuivre sa diatribe, mais en voyant la confusion sur le visage de la jeune femme, il s'interrompit. La colère le quitta lorsqu'il s'aperçut qu'elle ne comprenait pas, et il reprit, d'une voix sourde :
« Sólmundr était censé mourir en même temps qu'Ashkr, ma jolie. Ces gens-là se moquent qu'Ashkr ait souhaité l'épargner. » Christopher regarda Frangok, le visage assombri par l'amertume. « Tá Sólmundr ina “Neamh-bheo” dhóibh anois, railla-t-il, apparemment inconscient d'avoir parlé merron. Un mort qui marche. Un porte-malheur. Ils ne seront vraiment contents que quand Sól sera mort et que tout sera rentré dans l'ordre. Ils pensent qu'Ashkr ne pourra faire le voyage vers An Domhan sans son croí-eile. Ils croient qu'il est venu réclamer Sól pour l'emmener avec lui. » Son regard se posa sur Boro. « Ils finiront sans doute par trancher la gorge de ce pauvre chien, aussi. Après tout, c'était celui d'Ashkr. »
Christopher jeta un regard inquiet à Razi, et l'estomac de Wynter se noua. Elle se rappelait Christopher, debout dans les ombres brouillées par les flammes tandis qu'Ashkr brûlait et qu'Embla gisait écrasée sous cet arbre. Elle se rappelait qu'il lui avait dit, la voix étranglée par les larmes, que Razi aurait dû mourir, qu'Embla l'avait épargné, comme Ashkr avait épargné Sólmundr.
« Christopher, ils ont parlé d'Embla. Je les ai entendus prononcer son nom. » Christopher se tourna lentement vers elle. « Frangok a demandé à Sól s'il avait vu Embla. J'en suis certaine…
— Qu'a-t-il répondu ? » murmura Christopher. Ses lèvres parvenaient à peine à articuler.
Wynter secoua la tête. « Il n'a pas répondu, il était trop fiévreux… mais je crois que je comprends à présent pourquoi Úlfnaor était aussi insultant envers Razi. Il le regardait avec une moue moqueuse, il en parlait avec mépris. Il l'a appelé… » Elle fronça les sourcils, pour essayer de se souvenir des bons mots.
« Coimhthíoch ? » murmura Christopher. Wynter siffla entre ses dents en signe de dénégation, et leva la main pour le faire taire, pour lui laisser le temps de retrouver les mots.
Guttah… essaya-t-elle. Guttah sport quiveheeg… » Elle le regarda avec un air interrogateur. « Guttah sport quiveheeg ?
Giota spóirt coimhthíoch, répéta Christopher doucement. Un étranger avec qui faire du sport en chambre. » Il regarda Razi, assis seul près de son arbre, sans arme et distant. « Comment les autres l'ont-ils pris ?
— Ça a eu l'air de les calmer. Que… ?
— Úlfnaor craignait pour la vie de Razi, murmura Christopher. Il voulait certainement les convaincre que Razi n'était qu'un coup de chaleur pour Embla. Rien de plus qu'une série de galipettes. Rien qui la forcerait à revenir.
— Mais, Christopher… je crois qu'Embla est vraiment revenue. Je crois que je l'ai vue. Je crois que j'ai entendu Razi lui parler. » Christopher sursauta, alla pour se lever, mais Wynter le retint par le bras. « Personne d'autre ne s'en est aperçu, souffla-t-elle. Même Razi pense qu'il s'agissait d'un rêve, il me semble. » Elle baissa le menton. « Nous ne dirons rien, dans l'espoir que… »
Il y eut des mouvements vifs de l'autre côté du camp. Hallvor poussa un cri d'alarme, et Úlfnaor lui fit écho, inquiet. Wynter et Christopher se levèrent. Dans les ombres, Razi se leva et s'avança.
La respiration de Sólmundr était soudain devenue laborieuse, chaque souffle était un râle irrégulier. Boro se tenait près de lui et aboyait, et Hallvor demanda à Úlfnaor de l'éloigner. Elle commença à coucher Sólmundr sur le dos.
« Non ! cria Razi en tendant la main. Ne l'allonge pas. » Les Merrons se retournèrent et le regardèrent avec dureté. Razi hésita, puis continua doucement : « Si tu le redresses encore un peu, il respirera mieux et il… son départ sera un peu plus confortable. »
Úlfnaor traduisit et tout le monde se tourna vers Hallvor. Elle hocha la tête. Les Merrons s'empressèrent d'obéir, et bientôt Sólmundr fut assis contre l'arbre, adossé à une petite pile de fontes et de couvertures, le souffle un peu moins oppressé.
Boro se dégagea des mains d'Úlfnaor et courut au côté de Sólmundr. Le chien géant gémissait, la queue entre les jambes, et poussait de la truffe les doigts gourds de son maître. Le guerrier ne réagit pas. Au lieu de cela, il s'affaissa, la tête ballant en arrière, les yeux fixés sur les étoiles. Son visage était inerte, et sa poitrine se soulevait péniblement à chaque inspiration.
« C'est presque la fin », murmura Razi.
Christopher avança d'un pas.
« Tu ne veux pas aller le voir, Chris ? » demanda doucement Wynter.
Le regard de Christopher tomba sur Boro, et il regarda le chien de guerre renifler désespérément les mains inanimées de son maître.
« Chris ? Tu ne vas pas lui parler ? »
Christopher secoua la tête. Il recula et prit Wynter par la main. Ensemble, ils attendirent la fin inévitable de la lutte de Sólmundr.
« Féach… » Le doux gémissement de Frangok attira l'attention de chacun, et la grande guerrière se leva lentement, le regard perdu dans l'obscurité derrière le feu de camp. « Féach, répéta-t-elle en levant la main pour désigner l'ombre. Ashkr. »