André Le Garou
Au grand étonnement de Wynter, Razi les ramena
près de la rivière, qu'ils suivirent pendant un peu moins d'un
kilomètre, jusqu'à une large plage de sable encadrée de gros
rochers ronds et de hauts arbres ombrageux. Il trotta sur le sable
propre et doux, arrêta son cheval.
« Ici », déclara-t-il.
Christopher et Wynter le regardèrent, pensant
qu'il avait peut-être besoin de se soulager, ou que son cheval
avait un problème. Mais il mena sa jument aux arbres et commença à
la desseller. Christopher haussa les épaules avec fatigue et mit
pied à terre sans commentaire.
« Que faisons-nous ? » demanda
Wynter en se jurant intérieurement que si Razi Fils de Roi
répondait à nouveau par un sarcasme, elle ferait trotter Ozkar
jusqu'à lui pour lui donner un coup de pied.
Razi, soulevant sa selle, suspendit son geste. Il
la regarda avec un mince sourire et dit : « Je pense que
nous allons dresser le camp ici, et attendre la nuit. »
Elle écarta les mains, incrédule. Il restait
des heures avant la nuit. De quoi
parlait-il ?
Razi hocha la tête. « Laissons-les prendre de
l'avance. Qu'ils aillent où ils veulent, peu importe. Mais… mais
qu'ils y aillent, tiens. Ainsi, nous n'aurons plus à nous inquiéter
de ce qu'ils font. Tu comprends ? »
Christopher s'arrêta un instant, incertain, puis
il continua de s'occuper de son cheval.
Razi alla poser sa selle sur
les rochers, puis retourna ôter la couverture et le matelas du
large dos de sa jument. « Ils peuvent aussi bien aller en
enfer, pour ce que cela me ferait, marmonna-t-il. Mais quand ce
sera réglé, Christopher, entre mon frère et moi, quand tout cela
sera réglé… toi et moi prendrons mes chevaliers… et nous irons
chasser le Loup. » Son visage se durcit brusquement, sa beauté
teintée d'une sombre détermination. « Nous les chasserons à
nouveau du royaume de mon père, et ils paieront pour avoir cru un
jour pouvoir tirer avantage du chaos passager qui régnait
ici. »
Christopher regarda Razi, les mains posées contre
l'épaule noisette de son cheval, l'air interrogateur. « Cette
fois, c'est décidé, Chris », ajouta Razi avec calme.
Christopher étrécit les yeux et sa bouche s'arqua
en un sourire aussi brutal que soudain. Durant un instant, son
visage pâle se transforma en lame affûtée, sa bouche, ses yeux,
tout était mortel. Il hocha la tête, et Razi reprit son travail
avec un sourire sinistre.
Wynter regarda les arbres derrière elle. Ils
bruissaient dans le vent chaud, paisibles et charmants. Elle
frissonna, absorbée tout à coup par les ombres, et ses cheveux se
dressèrent de peur. Et si les Loups ne bougeaient pas ? Et
s'ils ne faisaient pas que passer, justement ? Les chevaliers
de Razi n'étaient pas avec eux, ici, et rien ne pourrait les
protéger, tous les trois, si les Loups-Garous s'en prenaient à
eux.
L'obscurité bougea sous les arbres, et Wynter
poussa son cheval vers les autres. À l'affût de tout mouvement
dans les ombres, elle resta près de ses amis pendant qu'ils
s'occupaient de leurs montures.
« Dieu du ciel, mais que fais-tu,
Razi ? »
L'intéressé s'arrêta juste à la lisière de la
forêt et regarda Wynter mettre les draps à sécher. Avec sa hache et
sa cordelette à l'épaule, il était plus qu'évident qu'il allait
ramasser du bois. Mais il était inconcevable, vu les circonstances,
qu'il veuille allumer un feu.
« Tu as perdu la tête ? Tu vas les
attirer vers nous ! »
Razi jeta un coup d'œil vers Christopher. Au
soleil au bord de l'eau, il secouait les draps au-dessus des
buissons et accrochait des chaussettes à une corde à linge.
« Je vais nous préparer un bon repas, ce soir, sœurette, dit
Razi. Nous allons manger convenablement, assis autour d'un feu
comme des êtres humains. Je refuse de me
terrer dans l'obscurité, ce soir. Je refuse… » Ses yeux se
portèrent de nouveau vers le bord de la rivière, et il
s'interrompit.
« Oh, murmura Wynter. Je comprends.
— Demande à Christopher de taquiner le goujon,
dit-il en la regardant d'un air incertain. Qu'en penses-tu ?
Du poisson, ça te ferait plaisir ?
— Oui, c'est une bonne idée.
— D'accord. » Il s'apprêtait à partir, hésita
et revint vers elle. « Je vais essayer de trouver de l'ail, si
tu veux ?
— Ce serait très gentil, Razi. »
Il hocha la tête, et ils échangèrent un sourire.
Puis il disparut dans les fourrés.
Wynter finit de sortir le matériel, puis elle
descendit en trottant vers le bord de l'eau pour aider Christopher.
Elle contourna les buissons et s'arrêta brusquement,
embarrassée.
« Oh, fit-elle. Pardon. »
Christopher était assis dans l'ombre, dos à un
arbre. En la voyant apparaître il se frotta le visage en une
furieuse tentative de cacher le fait qu'il avait pleuré. « Oh,
malédiction », gémit-il.
Wynter se retourna pour partir, mais revint vers
lui en courant. « Razi veut qu'on lui pêche du poisson. Il
pense que c'est une bonne idée d'allumer un feu. Il a perdu la
tête ! » Elle enjamba Christopher et s'assit à côté de
lui.
« Le… » commença-t-il. Il s'éclaircit la
voix. « Du moment que le vent continue de souffler vers
l'amont, ça ira. » Il y eut un moment de silence tendu.
« J'ai bien envie de poisson, en effet, commenta-t-il en se
tournant vers elle. Et toi ? »
Wynter lui donna un coup d'épaule de manière
affectueuse et bourrue, et sourit. « Oui. Beaucoup. Je peux
pêcher, si tu veux. »
Christopher renifla. « Ah oui ?
s'étonna-t-il en se passant à nouveau la main sur les yeux. Tu
taquines le goujon, ma jolie ?
— Christopher Garron ! l'admonesta-t-elle
avec un autre coup d'épaule. Douterais-tu de moi à cause de mon
sexe ? »
Il lui lança un sourire en biais. « Non, ma
jolie. Je pensais simplement que la vie à la cour laissait peu
d'occasions de lancer l'hameçon.
— C'est mon père qui m'a appris. Il était très
doué. »
Il soupira.
« Le mien aussi. »
Ils restèrent un moment assis en silence, à
regarder le soleil qui scintillait sur l'eau.
« Mon père était un
homme charmant, murmura Christopher. Lorcan l'aurait beaucoup aimé.
Ça aurait été réciproque, d'ailleurs. Ils se ressemblaient. »
Il eut un rire discret, bouche fermée. « Je pense que la façon
de parler de mon père aurait pu choquer le tien. Il était un peu
grossier. »
Wynter gloussa. C'était vrai, Lorcan avait détesté
la grossièreté. Mais dans le cas de Christopher, cela n'avait pas
paru le déranger. Elle l'observa avec tendresse. Papa t'aimait, pensa-t-elle.
« Comment s'appelait ton père,
Christopher ?
— Aidan, dit-il avant de le répéter doucement,
pour lui-même. Aidan Garron. »
Elle hocha la tête. Aidan Garron et Lorcan
Moorehawke. Disparus.
Tout à coup, sa vue sembla se brouiller. Wynter
regarda ses paumes. Elles étaient floues aussi. D'une main rageuse,
elle écrasa les larmes.
« Ça me fait mal, fillette, que mes souvenirs
de lui soient rattrapés par ceux de ces chiens. » Christopher
murmurait, comme pour lui confier un secret cuisant. « J'ai
honte, parce que chaque fois que je me rappelle mon père, c'est à
eux que je finis par penser. Comme si
je les laissais me le voler une deuxième fois…
— Oh, Christopher. Ne dis pas ça. »
Ils restèrent un moment côte à côte, raides, tous
les deux dangereusement proches des larmes. Puis Christopher
s'ébroua et se passa la main sur le visage. « Bah !
aboya-t-il. Nom de Frith ! Reprends-toi, Garron ! »
Il se cogna la tête contre l'arbre. « Gamin
stupide ! » Il laissa retomber ses mains sur ses
genoux.
Sans y penser, Wynter étendit la main sur celle de
Christopher, dépliant les doigts sur sa cuisse. Sa main ne
s'aplatissait pas tout à fait, il avait les phalanges trop tordues
pour cela.
À ce contact, Christopher grogna et se pencha
en avant, comme pour se lever. C'était la première fois qu'il
réagissait mal alors qu'elle touchait ses cicatrices, mais Wynter
le regarda d'un air implorant, sans retirer sa main. Peu à peu, il
se radossa à l'arbre et regarda, tendu mais docile, Wynter remonter
sa manche et passer le doigt sur le ruban de la cicatrice qui
courait de son doigt manquant au creux de son coude. L'infection
avait dû être colossale, pour qu'une telle incision soit nécessaire
à la drainer.
« J'ai failli perdre toute la main, dit-il
doucement. Sans Razi… » Christopher serra le poing et
l'ouvrit. Wynter sentit ses muscles onduler
sous sa peau. Elle glissa la main le long de ses avant-bras noueux
et arrêta sa paume contre le creux chaud de son coude. « Quand
j'ai été guéri, je suis resté au lit pendant des semaines, et je
voulais mourir. Marcello a cru que je ne me rétablirais
jamais.
— Et pourtant.
— Oui. Et pourtant. »
Wynter tenta de l'imaginer. Se demanda quelle
force il fallait pour surmonter une telle épreuve. En vain.
« Un jour, je me suis levé, tout simplement.
Je suis allé jusqu'à l'écurie, et j'ai tout brûlé. »
Elle se crispa sur le bras du jeune homme.
« Comment cela ? Tout ?
— Tout. Mes guitares. Mes violons. Toute la
musique que nous avions rassemblée au fil des ans. Les flûtes de
mon père, sa mandoline, tout ce que j'ai pu trouver. J'ai tout
brûlé, parce que ça n'aurait été que de la douleur pour moi.
Heureusement, Marcello m'a arrêté avant que je puisse détruire la
malle de mon père. Je lui en serai éternellement
reconnaissant ; c'est tout ce qui me reste de lui. » Il
la regarda. « Ce n'était pas une malle à vêtements, à
l'origine, tu comprends. C'était un étui à instruments. Tout notre
matériel y tenait, bien à l'abri dans des petits compartiments
spéciaux. Mon père l'avait fait réaliser sur mesure, il avait
dessiné le patron lui-même. » La voix de Christopher déclina,
devint presque un murmure. « Ils l'ont vendu avec moi, dit-il.
Nous étions un lot. L'étui et moi.
— Christopher… » murmura Wynter. Il avait les
yeux grands ouverts, brillants. Il la regardait, mais elle n'était
pas certaine qu'il la voyait.
« C'est le désir de vengeance qui m'a sorti
de ce lit, fillette. Je ne pensais plus qu'à cela. Je travaillais
chaque jour pour recouvrer mes forces, pour pouvoir aller trouver
les salauds qui m'avaient volé ma famille, volé mes mains,
et… » Il se frotta la bouche, les yeux écarquillés. « Ils
avaient encore mes filles, tu comprends. Mes filles… le reste de ma
troupe. » Il se toucha la joue, juste sous l'œil. « Elles
étaient parties avant moi. Rejoindre notre nouveau maître. Déjà
marquées, inaccessibles. Même Razi n'avait plus le pouvoir de les
sauver, c'est dire. » Ses yeux s'écarquillèrent encore.
« Elles y sont peut-être toujours, pour ce que j'en sais, dans
ce maudit endroit.
— Quel endroit, Christopher ?
— Les terres d'André Le Garou.
Christopher ne répondit pas. Il était très loin, à
présent, et revoyait ce que Wynter ne pouvait pas imaginer. Elle
persista à poser des questions, lui serrant doucement le
bras.
« C'est bien comme ça qu'ils appellent leur
chef ? “Père” ? Et ils se considèrent tous comme ses
fils ? Christopher ? » Elle avança la tête pour se
mettre face à lui. « Chris ?
— Il paraît que la propriété d'André est pleine de
musique, dit-il d'un ton distant. Jour et nuit, des musiciens y
jouent. Parce qu'André Le Garou adore
la musique. » Il eut un rictus de haine. « Oui, il aime
la musique, et il aime les… il aime les femmes. » Il déglutit,
sa colère cédant le pas au désespoir. « Les femmes et la
musique. Son harem… son bordel… est
plein d'artistes, capturés dans le monde entier. »
Christopher regarda sans la voir la lumière du
jour. Il était si loin que Wynter avait envie de le serrer contre
elle et de lui dire « Arrête, arrête, reviens. C'est
trop ». Mais il poursuivit de cette voix morne, éteinte, et
elle écouta, la main sur son bras.
« Nous étions un cadeau pour lui, tu
comprends, la célèbre troupe Garron. Dès que les Loups nous ont
vus, ils savaient que leur père voudrait nous avoir. Ils nous ont
donc menés à lui, ou ce qui restait de nous après ce maudit voyage.
D'autres petits singes pour le zoo d'André. »
Alors, il fixa Wynter, concentré sur elle, sur son
visage, plutôt que sur les images qu'il avait en mémoire.
« Razi m'a expliqué par la suite pourquoi André n'a aucun
droit de qualifier cela de harem,
pourquoi cela n'a rien à voir avec un
harem. Il m'a dit que le mot même de harem implique respect et protection. Le palais
d'André est tout sauf cela, ces pauvres femmes… forcées,
maltraitées, partagées entre les Loups. Mes pauvres filles,
murmura-t-il désespérément. Mes pauvres…
— Pourquoi t'ont-ils vendu, Christopher ?
Pourquoi toi et pas les filles ? Tu n'étais pas… ?
— On n'a jamais été censé me vendre, fillette.
J'aurais dû partir directement avec elles. Mais je suis un homme,
tu comprends, un esclave. André ne
m'aurait jamais laissé côtoyer ses femmes. »
Il espérait ne pas être obligé d'entrer dans les
détails. Mais il vit que Wynter ne comprenait pas vraiment.
« Ils auraient été forcés de… il aurait fallu me châtrer
auparavant. » Il ignora son hoquet d'indignation et continua.
« André insiste pour s'en charger lui-même. Il ne confie cette
tâche à personne, de peur qu'on endommage la
marchandise. Il est très doué, paraît-il. Aussi vieux que soit
l'esclave, il meurt rarement, et la blessure ne s'infecte presque
jamais. » Christopher eut un sourire amer. Wynter lui prit les
mains et les serra, mais il ne parut pas sentir son contact.
« Il aurait sans doute fait du très bon
travail, murmura-t-il. S'il en avait eu l'occasion. Mais le Garou
était à Fez, et ses fils avaient des affaires urgentes à régler
hors de la ville, alors on m'a confié aux bons soins de Sadaqah
al-Abbas, l'un de leurs courtiers. Il a accepté de me garder dans
ses enclos jusqu'au retour du Garou. » Christopher parlait de
moins en moins fort. Il semblait avoir perdu l'énergie de raconter
son histoire, et resta assis, les mains dans celles de Wynter, le
menton presque sur la poitrine.
Puisque la suite ne venait pas, Wynter lui secoua
doucement les mains, et Christopher reprit son récit, comme un
pantin : « Sadaqah a décidé de se faire un peu d'argent
en douce. Il m'a loué à Hadil pour la durée du mariage, de manière
strictement clandestine, bien sûr. Et c'est ainsi que j'ai
rencontré Razi. C'est comme ça que Razi m'a sauvé la
vie. »
Dieu du ciel, tout cela n'a
été qu'une succession de hasards, se dit Wynter. Elle était
stupéfaite de l'enchaînement d'événements qui avaient rassemblé ses
deux amis. Il aurait suffi d'un petit écart, d'une fraction de
seconde, d'une mince déviation de lieu, et ils ne se seraient
jamais rencontrés. Razi n'aurait jamais pu l'aider, et elle
n'aurait jamais trouvé cet homme qui représentait tant pour elle.
Elle le serra un peu plus fort, comme si elle craignait qu'il ne
disparaisse.
« Je n'aurais jamais pu vivre comme ça,
fillette, murmura-t-il. Je ne me serais jamais autorisé à vivre, pas comme ça. » Christopher
leva une main et la referma, comme s'il tentait d'attraper ce que
lui seul pouvait voir. Ses lèvres s'arquèrent en un sourire.
« Dans la malle de mon père, il y avait un compartiment
secret. J'y cachais mes couteaux. J'avais un plan, tu comprends.
Une fois que le Garou aurait… m'aurait coupé, et quand on m'aurait
fait entrer dans la propriété, je comptais utiliser ces couteaux
pour tuer mes filles. Puis me tuer. Ça aurait été notre seule
chance de libération. Ça aurait… »
Christopher braqua les yeux vers l'horizon,
pensif, la main toujours en l'air. « Je n'y croyais pas, quand
il est venu m'acheter. Razi a dû menacer Sadaqah de tout ce qui
était en son pouvoir, ou lui promettre plus qu'il ne pouvait en
rêver. De toute façon, le courtier a pris un énorme risque, en
soutenant al-Sayyid contre André Le Garou. Ils
ont maquillé cela en erreur administrative, comme si j'avais été
mis aux enchères par inadvertance. Razi est venu et m'a acheté. Je
n'arrivais… je n'arrivais pas à croire qu'il avait tenu sa
promesse. C'était trop incroyable. Cette nouvelle vie. » Les
yeux de Christopher s'écarquillèrent soudain d'horreur, il se
recroquevilla, son émerveillement noyé par les ténèbres. « Oh,
mes pauvres filles. Je les ai laissées. Je les
ai laissées là-bas. » Il poussa un grognement de
douleur, et se plia en deux, les mains sur l'estomac.
« Christopher ! » Wynter essaya de
le prendre dans ses bras, mais il s'éloigna en rampant.
Il tendit une main pour l'empêcher d'approcher et
resta un moment à genoux, l'autre main sur le ventre, comme pour
remettre en place ses émotions. « Ce n'est rien !
hoqueta-t-il. Tout est… c'est… Tu sais quoi, je crois que je vais
accepter que tu pêches à ma place. Ça ne te dérange
pas ?
— Non. Pas du tout.
— Je crois, dit-il en se levant rapidement avant
d'ôter sa tunique, que je vais aller nager. » Il envoya valser
ses bottes vers le rocher, et laissa son maillot au bord de la
rivière. Il plongea tête la première sans ôter ses braies, et
disparut un long moment à la vue de Wynter.
Inquiète, la jeune femme se releva d'un bond, puis
le vit crever la surface à environ quinze mètres de la rive, sa
tête brune, lisse comme celle d'une loutre, presque invisible dans
les reflets dansants du soleil. Il s'éloigna à la nage. Wynter le
suivit des yeux jusqu'à ce que la lumière éblouissante l'aveugle
totalement.
« Ah, Raz ! Je te jure, rien qu'avec une
poignée de boue et quelques pierres, tu pourrais préparer un repas
à réveiller les morts. » Christopher s'étira, remua les
orteils et courba le dos avec un soupir béat.
Razi lui sourit par-dessus les flammes de leur feu
et recommença à se curer les ongles. Christopher descendit un peu
contre les pierres, et sa satisfaction de chat fit sourire
Wynter.
Les trois amis étaient encore humides, pleins de
sable et repus. Vêtus seulement de leurs braies et maillots, le
corps rafraîchi par l'eau puis réchauffé par les pierres baignées
de soleil. Le ciel était un brasier rouge au-dessus d'eux, la
rivière un ruban de cuivre froissé souligné d'ombres violettes.
Razi avait fait des prodiges avec une demi-douzaine de poissons, un
chapeau de baies et une poche d'ail sauvage.
Ils étaient rassasiés, ils avaient chaud, ils étaient
sereins.
Christopher était ressorti de la rivière avec un
sourire décontracté. Il s'était faufilé derrière Razi, penché sur
le poisson, et lui avait fourré sa main glacée dans le dos. Ravi du
hurlement de son ami, Christopher s'était éloigné en sautillant,
riant aux éclats et secouant la tête comme un chien qui
s'ébroue.
Razi lui avait jeté un bout de bois et l'avait
traité de danger public. Puis il avait
regardé, avec une réprobation indulgente, Christopher saisir
Wynter, lui donner un long baiser glacé et la jeter dans la
rivière.
Après cela, il avait été facile de faire comme si
tout allait bien.
À présent, ils étaient étendus autour du feu
sous le crépuscule violet qui estompait le soleil. L'une après
l'autre, les étoiles commencèrent à briller, parfois masquées par
de petites chauves-souris noires, voletant de branche en
branche.
Allongé contre sa selle, les mains derrière la
tête, Christopher fouillait le ciel du regard. Wynter le scrutait
par-dessus les flammes dansantes et pensait aux Loups, à ce qu'ils
pouvaient bien faire en ce lieu. Cela n'avait aucun sens. Pourquoi
traverser le royaume de Jonathon alors qu'ils auraient pu en un
saut de puce passer de l'autre côté du Rocher Espagnol et traverser
les provinces castillanes ? Le chaos et les bandits n'auraient
pas été une gêne pour eux. Contrairement aux marchands et aux
diplomates qui demandaient l'autorisation d'utiliser la Route du
port de Jonathon, les Loups n'avaient aucun besoin d'un itinéraire
régulier et sécurisé pour aller et venir depuis le Maroc.
Pourquoi les as-tu laissés
partir ? se demanda-t-elle. Après
ce qu'ils lui ont fait ! Quelle raison a pu te pousser à les
laisser partir ? Razi fronça les sourcils comme s'il
venait de se rappeler quelque chose.
« Wynter, murmura-t-il surpris.
— Oui ?
— Quel jour sommes-nous ?
— C'est l'été », répondit Christopher d'une
voix rêveuse, comme si personne n'avait besoin de plus de
précision.
Razi gloussa, et Wynter tenta de résoudre cette
énigme. « Voyons… papa et moi avons traversé Lindeston pendant
le Dimanche de l'Ange. C'était deux jours avant… » Elle se
mordit la lèvre et compta un moment, le front plissé par la
réflexion. Puis son visage s'éclaira et elle sursauta. « Oh,
Razi ! s'écria-t-elle en se tournant pour lui sourire au
travers des flammes. Joyeux anniversaire !
Christopher pouffa. « J'imagine ce que dirait
ta mère ! » Soudain, sa voix se fit très douce et très
convenable, une imitation troublante du ton invariablement calme et
réprobateur de Hadil. « On aurait pu imaginer que, à présent,
al-Sayyid Razi ibn-Jon Malik al-Fadl envisagerait de prendre
épouse. Il ne m'appartiendrait pas, à moi, son humble mère, de
suggérer qu'al-Sayyid ne sait pas ce qu'il veut… » À ces
mots, Wynter imagina les mains gracieuses levées au ciel, ce geste
coutumier accompagné d'une infime inclinaison de la tête, si
élégante. « Il semble un peu indigne qu'Omar ibn-Omar,
dix-sept ans, cet humble marchand d'épices, ait déjà deux épouses,
un fils et deux filles pour honorer le nom de sa famille. »
Derrière les flammes, le beau visage de Razi se fendit d'un large
sourire, et ses dents étincelèrent dans la lumière dansante.
« Après tout, mon cher fils, continua Christopher en parodiant
parfaitement ce ton mordant que Hadil parvenait toujours à faire
paraître si féminin, tu commences à devenir vieux. Trèèèèèès
vieux.
— Silence, mère », plaisanta Razi.
Christopher eut un claquement de langue
réprobateur. « Vipère ingrate », soupira-t-il.
Wynter rejeta la tête en arrière pour le regarder
en face. Il avait les yeux fermés, il dormait à moitié. Elle
s'étira confortablement et caressa sa joue du dos de la main.
Christopher lui effleura l'épaule. Les flammes se voilèrent et
envahirent son esprit tandis qu'elle glissait dans le
sommeil.
Un rythme étrange réveilla Wynter, et elle ouvrit
les yeux en pleine confusion. Elle était toujours allongée face au
feu, mais elle avait roulé sur le ventre, une main sous la joue,
l'autre sur la poitrine de Christopher. Une fois mortes, les
flammes n'avaient laissé que des braises. Derrière le feu, Razi
l'observait fixement, tendu et sans joie.
Un gros chien semblait rôder autour du camp.
Wynter l'entendait haleter, un souffle profond et rapide, comme
s'il avait couru longtemps ou avait très chaud. C'était pénible,
d'entendre un animal dans cet état. Par une
nuit aussi chaude, se dit-elle d'un air absent. Quelqu'un devrait donner un bol d'eau à cette pauvre
bête.
Enfin réveillée, elle vit la détresse augmenter
sur le visage de Razi quand elle leva la tête vers lui.
« Razi ? » souffla-t-elle.
Ses yeux regardaient derrière elle, et Wynter se
retourna.
« Ne le réveille
pas », murmura Razi. Wynter se mit à genoux, souleva
prudemment le bras de la poitrine agitée de Christopher. C'était
lui, la source du halètement animal qui l'avait alarmée.
« Ce sera bien pire si tu le réveilles, dit
Razi.
— Oh, Razi, dit-elle. On ne peut pas le laisser
comme ça ! C'est trop cruel ! »
En le voyant, n'importe qui aurait voulu le tirer
de son cauchemar. Allongé sur le dos, les poings serrés à la
taille, la poitrine soulevée par des inspirations terrifiées,
Christopher avait les yeux écarquillés, fixés aveuglément sur Dieu
sait quoi.
Wynter alla pour le toucher.
« Sœurette ! » Elle se retourna
vers Razi. « Crois-moi ! Mieux vaut le laisser. Ce sera
fini dans quelques minutes, et après il dormira tranquillement. Si
tu essaies de le réveiller, le rêve va s'attarder, il ne pourra ni
s'en défaire ni se rendormir. Ça n'ira pas du tout, il sera déchiré
entre la peur et la honte. » Razi cligna des paupières, les
yeux brillants. « Laisse-le, Wyn. S'il te plaît. »
Les yeux de Christopher allaient et venaient
légèrement d'un côté à l'autre, mais hormis cela et le mouvement
rapide de sa poitrine, il était tout à fait immobile. On aurait dit
un renard pris au collet. Wynter lui posa doucement une main sur le
cœur. Il battait dangereusement, sauvage et fiévreux, effrayant.
Elle tourna un regard horrifié vers Razi et il la supplia en
silence de ne rien faire de plus.
Mais elle n'avait pas le cœur à laisser souffrir
Christopher. Elle ne doutait pas que l'expérience qu'avait Razi de
ces cauchemars était aussi horrible qu'il le laissait entendre,
mais Wynter ne pouvait pas attendre que ça passe.
« Christopher ? murmura-t-elle en se penchant sur lui, la
main toujours sur sa poitrine. Tu peux te
réveiller ? »
La respiration de Christopher s'accéléra et ses
yeux roulèrent de plus belle.
« Chéri ? »
Son cœur battait frénétiquement sous la paume de
Wynter et Christopher montra les dents. Elle approcha son visage du
sien. Une longue mèche tomba entre eux, d'un rouge vif à la lumière
du feu. Elle le regarda dans les yeux.
« Christopher, dit-elle fermement. C'est
fini ! Réveille-toi ! »
Il retint sa respiration, lui prit la main et la
regarda en face. Wynter sourit.
« Ça va ? »
Christopher l'observa un
moment, puis il se détendit, et ses yeux glissèrent sur elle. Il
leva la main pour lui toucher les cheveux, et soupira.
« Noisette cirée.
— Oui. » Elle passa les doigts dans les
mèches noires à sa tempe. « Rendors-toi. » Ses yeux se
refermèrent lentement, et sa main flotta jusqu'à sa poitrine.
Son souffle se fit plus régulier, et il plongea
dans un sommeil paisible.
Wynter et Razi se regardèrent, lui secoué et
sonné, Wynter vidée, les yeux brillants. Puis elle se rallongea, le
bras sur la poitrine de Christopher pour le protéger, les yeux
fixés sur les braises mourantes. Elle serra le poing sous sa joue,
et sombra dans un sommeil profond et sans rêve.