Protection
Ils s'enfoncèrent profondément dans la forêt,
guidés par le bruit. Wynter entendait Úlfnaor appeler ses chiens.
Puis Embla et, indubitablement, Ashkr, qui sifflaient et lançaient
des ordres aux leurs.
Razi s'arrêta net. L'horrible cri de douleur du
cheval se trouvait maintenant juste devant eux, et Razi recula
involontairement. Wynter le rattrapa, écartant les buissons pour
passer, et il tendit le bras pour la retenir.
« Non. »
Christopher s'arrêta en une glissade, regarda
par-dessus l'épaule de Razi, catastrophé.
Impatiente, Wynter repoussa le bras de Razi et
s'avança. Trois guerriers merrons se tenaient en demi-cercle autour
du cheval, figés, et Wynter passa entre eux, l'épée au côté,
inutile.
C'était un beau cheval noisette, d'au moins quinze
paumes, le poitrail large et le dos robuste. Les chiens l'avaient
éventré et égorgé, puis l'avaient laissé là pour poursuivre le
cavalier. À genoux, les sabots pris dans ses propres
intestins, il poussait des gémissements insoutenables. Sous les
yeux de Wynter, l'animal baissa le front au sol, comme en prière.
Il avait du sang sur les lèvres et les naseaux, et son souffle
sortait en râles d'agonie. Son harnais richement orné tintait
doucement à chaque frisson.
Razi bouscula Wynter en avançant vers les bruits
humains de souffrance, un peu plus loin. Christopher rejoignit son
amie, le visage fermé, les yeux rivés sur la peau de loup qui
décorait la croupe du cheval.
« Jésu », souffla Wynter en
regardant le pauvre animal tenter de se redresser. Ses sabots
dérapèrent, tirant d'autres boyaux de son ventre ouvert, les
longues boucles d'intestins fumant dans l'air matinal. Le cheval
poussa un hennissement sourd d'agonie. « Jésu Christi, murmura de nouveau Wynter.
Salva nos. » Le cheval poussa un
autre soupir et frissonna. Il bascula lentement sur le côté, les
pattes secouées de spasmes.
En voyant cela, tout le monde s'avança d'un seul
bloc. Wynter se pencha avec les Merrons sur la pauvre créature.
Elle aida deux hommes à saisir le harnais et à tirer la tête du
cheval pour lui tendre le cou. Puis une femme l'enjamba et lui
trancha la gorge en un geste ample.
Le sang du cheval gicla et se répandit rapidement
sur le tapis de feuilles. Presque aussitôt, la tension entraînée
par la douleur quitta son corps et il recroquevilla ses jambes
puissantes. Ses derniers soupirs bouillonnèrent dans sa gorge comme
un gaz des marais. Wynter recula, mais les Merrons ne lâchèrent pas
le harnais. Ils gardèrent la blessure ouverte pour permettre au
sang de couler librement, et la femme caressa le cou tremblant de
la créature pour apaiser son trépas.
Wynter regarda Christopher. Il s'était avancé,
piétinant dans cette marée rouge, et regardait la tête de loup.
Celle-ci soutenait son regard, ses crocs d'argent étincelant dans
la lumière.
Des Loups-Garous,
comprit Wynter. Elle observa le harnais du cheval. Ils voyageaient léger, sans fonte, sans couchage ni
équipement. Elle se tourna vers les arbres et tira son épée.
Cela signifie qu'ils ne sont pas à plus d'une
journée de cheval de leurs compagnons. Des éclaireurs, donc,
qui partaient en rayons depuis un camp central. Ils cherchaient
quelque chose. Wynter baissa les yeux sur l'animal brutalisé.
Des espions. Comme nous comptions le
devenir, pensa-t-elle avec un frisson.
Ça aurait pu être nous.
Les bruits humains faiblissaient, les hommes et
les femmes se parlaient d'une voix plus posée. Christopher croisa
le regard de Wynter par-dessus les Merrons accroupis. Avec un geste
pour qu'il la suive, elle partit à la recherche de Razi.
Ils suivirent une large piste de végétation abîmée
qui traçait un chemin sanglant entre les arbres. Quelques mètres
plus loin gisait un autre cheval, heureusement tué net, la gorge
arrachée. Les Merrons lui retiraient son beau harnais et sa selle
d'un air sombre. La peau de loup fut jetée avec désinvolture sur la
pile de matériel des Loups-Garous. Ses yeux incrustés de pierreries
parurent suivre Christopher et Wynter.
Le cavalier était étalé au
milieu des arbres, un mètre plus loin. Hallvor était accroupie près
du corps, et leur tournait le dos. Les chiens d'Úlfnaor étaient là,
la langue pendante, la queue agitée. Quand Christopher et Wynter
arrivèrent, les molosses levèrent le nez à l'unisson. Ils étaient
barbouillés de sang, les poils de leur fourrure poissés. Il y eut
un craquement soudain, brutal, puis Hallvor commença à couper
quelque chose avec son poignard. Les chiens gémirent d'excitation,
la tête basse.
Tandis que Wynter et Christopher passaient à côté
d'elle, Hallvor, dans le sang jusqu'aux coudes, se rassit sur ses
talons, révélant le corps de l'homme. Wynter vit qu'on l'avait
maladroitement décapité. Sa tête n'était nulle part. Hallvor avait
ouvert sa cage thoracique et appelait à présent les chiens
impatients, offrant son cœur aux bêtes qui l'avaient tué. Elle
avait coupé l'organe en deux, et Wynter, à la fois fascinée et
révulsée, regarda les créatures s'avancer et saisir chacune une
moitié entre les doigts trempés de Hallvor.
« Maith sibh a
chúnna », murmura la guérisseuse en s'essuyant les bras
sur la chemise du mort. Deux autres Merrons les rejoignirent, et
Hallvor leur fit signe de l'aider à dépouiller le cadavre.
Christopher entraîna Wynter par le coude.
Les bruits de mouvement au milieu des arbres les
menèrent jusqu'en bordure du pâturage des chevaux. Razi leur
tournait le dos, le fauchon encore à la main. Il observait un
groupe de Merrons réunis autour de Wari et d'Úlfnaor. Ils
semblaient observer quelque chose à leurs pieds.
Tandis que Wynter et Christopher sortaient de la
forêt, Ashkr traversa les rangs des Merrons, ses chiens sur les
talons. Il tenait quelque chose. Il fallut au cerveau engourdi de
Wynter quelques secondes pour reconnaître une tête humaine qui
dégouttait de sang. Quand les Merrons eurent vu qui les bousculait,
ils ouvrirent les rangs pour laisser Ashkr accéder au centre du
cercle, et se reculèrent pour lui faire de la place. Ses chiens
essayèrent aussitôt de passer devant lui, babines retroussées.
À la vue des chiens, la silhouette à terre cria de peur.
Mon dieu, se dit
Wynter. C'est un homme.
Ashkr rugit après ses chiens avec une dureté
inhabituelle, et les bêtes cédèrent immédiatement la place avant de
s'aplatir au sol. L'homme à terre fit une horrible tentative pour
s'éloigner en rampant, entre le spasme et le mouvement panique,
mais Wari lui donna un coup de pied. L'homme cria et se redressa
d'un coup, lançant une bordée d'insultes en hadrish.
En entendant la voix du
Loup, Christopher tressaillit, et Wynter le sentit reculer. Elle
posa une main rassurante dans son dos, sans quitter Razi du
regard.
Celui-ci passa entre deux guerriers merrons pour
entrer dans le cercle intérieur, puis contourna l'homme à terre. Il
s'arrêta devant Ashkr, et les deux hommes restèrent côte à côte, le
sombre et le clair, regardant le Loup avec froideur. Wynter trouva
à Razi un air étrangement détaché et pensif, comme un marchand
évaluant un cheval médiocre. Elle se glissa entre les guerriers
sans qu'on prête attention à elle. Christopher la suivit, mais une
fois à l'intérieur du cercle des Merrons, il resta en retrait,
immobile et silencieux, tête baissée.
Embla se tenait à côté d'Úlfnaor, l'épée à la
main, encadrée par ses chiens. À la surprise de Wynter,
Sólmundr se trouvait là aussi. La dame lui avait passé un bras
autour de la taille pour le soutenir. Wynter s'arrêta à côté d'eux,
et vit distinctement pour la première fois l'un des Loups de David
Le Garou.
Il était jeune, vingt-cinq ans tout au plus, et
rasé de frais, avec des cheveux châtains qui lui arrivaient aux
épaules. Les yeux de Wynter furent attirés de manière irrésistible
vers ses jambes mâchées et lacérées, et la façon dont il retenait
ses entrailles exposées des deux mains. Elle ravala une montée de
bile et reporta son attention sur son expression furieuse. Ses yeux
dessinant deux taches bleues sur son visage de craie.
« Bande de maudits sauvages !
cracha-t-il en hadrish étranglé. Fils de putes de vagabonds. David
vous dévorera le cœur, vous m'entendez ? Il vous brûlera les
yeux ! Vous… »
Ashkr s'accroupit brusquement à côté de lui et se
pencha. Le Loup se détourna par réflexe, mais se reprit rapidement
et recommença à aboyer : « Recule, chien. Je n'ai aucune
envie d'attraper tes puces. »
Ashkr hocha la tête. « Tu vois ton
ami ? » demanda-t-il. Il posa la tête tranchée sur le
sol. Elle avait été mâchée et attaquée par les chiens quand ils
l'avaient arrachée, mais les traits restaient reconnaissables.
Ashkr la plaça face au Loup devenu silencieux. D'un geste délicat,
il écarta les cheveux collés de son front sans vie, et les coinça
derrière les oreilles. Il regarda le Loup dans les yeux. « Tu
vois ton ami ? répéta-t-il en caressant la joue morte. C'est
plus chanceux de vous deux. »
Le Loup observa le visage cireux et inerte de son
compagnon mort, puis se recula et envoya un long crachat sanglant à
Ashkr. Wynter sursauta, leva son arme, mais le seigneur merron
soupira et s'essuya avec l'ourlet de sa chemise.
« Ça très bête, dit-il
d'une voix aussi douce qu'auparavant. Je seule personne ici qui
aurait pu tu tuer avant tu es trop brisé pour penser. » Il
inspira entre ses dents et écarta les mains. « Bah… » Il
se releva avec un sourire. « Bah… »
Le Loup se laissa retomber en arrière, les genoux
remontés contre son ventre ouvert. Ses yeux glissèrent sur le
cercle de visages qui le surplombaient, et Wynter vit Christopher
reculer vers les Merrons, les paupières baissées, le visage
détourné de peur. Mais la douleur l'emporta sur le Loup avant qu'il
ne découvre Christopher. Avec un hoquet, il roula sur le flanc et
croisa le regard de Razi.
Ils se connaissaient bien ; Wynter vit la
surprise figer le visage du Loup, et la satisfaction froide envahir
lentement le sourire de Razi.
« Sabah alkhair,
Reinier », dit Razi avec calme, souhaitant le bonjour à
l'homme en arabe.
L'homme sursauta, comme si seule sa terrible
blessure l'avait empêché de se relever. Sa lèvre s'incurva en un
rictus satisfait et son regard se durcit. Razi lui sourit. Les
Merrons froncèrent les sourcils, et revirent brusquement leur
jugement sur Razi. Leurs yeux se portèrent sur la lame cruelle qui
étincelait à son poing. Wynter se tendit et resserra un peu la main
sur son arme quand un subtil changement d'humeur parcourut les
guerriers autour d'elle.
Le Loup murmura quelques mots en arabe, puis eut
un rire phlegmeux, les lèvres éclaboussées de rouge. « C'est
bien toi », hoqueta-t-il en hadrish. Razi s'inclina d'un air
moqueur, les bras écartés. « David en était sûr ! siffla
le Loup. Certain ! Gérard disait que tu étais mort, mais David
l'a su, dès que les gars ont rapporté ces bracelets au camp… »
Il changea douloureusement de position pour observer les autres
visages. « Il savait que c'était ton petit bâtard. Et là où va
le chien, le maître n'est jamais… aha ! » Il avait enfin
trouvé Christopher, et Razi s'avança, l'épée levée.
Le Loup éclata de nouveau de rire et se tortilla
pour observer le jeune homme pâle. Christopher lui accorda un
rapide regard, se tourna vers Wynter, puis baissa le nez. Son
visage était tout à fait vide, son corps immobile.
Le Loup se tordit le cou dans la poussière et
sourit encore à Razi. « David te cherche, al-Sayyid. » Il laissa sa voix traîner sur le
titre de Razi, pour lui donner un tour méprisant. « Il te
trouvera bientôt. Tu n'as aucune chance. »
Razi rengaina son fauchon et
s'accroupit. Il posa les coudes sur ses genoux. « Ces gens
vont faire de toi un aigle de sang, Reinier », murmura-t-il.
Les yeux du Loup s'écarquillèrent, et Razi répéta :
« Aigle de sang. Tu vas mourir en hurlant. Et je savourerai
chacun de tes cris. »
Il y eut un long silence, alors que Razi et le
Loup se défiaient du regard par-dessus la tête tranchée. Puis le
Loup roula volontairement sur le côté, pour mieux faire face à
Razi. Il ne lâcha que le plus bref gémissement de douleur, même si
le mouvement devait être une torture, et posa la tête dans la
poussière un instant avant de la redresser. Il regarda Ashkr,
Úlfnaor, Embla et Sólmundr.
« Nous parlons tous hadrish, n'est-ce
pas ? Oui, je le vois dans vos yeux. Vous quatre, au moins,
vous me comprenez. » Le Loup se hissa sur un coude, serrant le
poing dans la poussière. « D'accord, al-Sayyid, je mourrai en
hurlant, si tel est ton désir. » Il sourit, du sang entre les
dents. « Je crierai à gorge déployée. Je dirai à ces moutons à
quel point ton chien est enragé. Je leur dirai quel fléau tu as
amené parmi eux. »
Razi blêmit et recula la tête. Le Loup-Garou
éclata de rire.
« Tu aurais dû le voir, quand les gars lui
ont pris ses babioles. Tu aurais dû le voir changer ! Tu sais
comment on les appelle, ceux comme lui ? gargouilla-t-il. Des
Faux Loups… des Loups Faibles… des créatures pathétiques qui
essaient d'aller à l'encontre de leur nature pour vivre parmi les
moutons. » Il cracha par terre.
Wynter le regarda, incrédule. « Vous parlez
de Christopher ? »
Le Loup porta son attention vers elle, et
Christopher gémit, détourna la tête. La compréhension illumina le
regard du Loup, et il se pencha vers elle. « Tu devrais faire
attention, femelle, grinça-t-il. Prends bien garde. Ils ne peuvent
pas se retenir éternellement, et après… »
Le Loup s'avança d'un coup, la bouche pleine de
crocs, les yeux jaunes. Tout le monde recula instinctivement devant
l'inhumanité de son visage. Il rit de leur peur, et retomba, simple
humain, grattant le sol de ses doigts sanglants. Mais il y avait
des traces de griffes dans la terre, profondes et longues,
témoignage définitif de cet instant où il avait entaillé le sol si
dur. Il sourit à Wynter. « Il ne t'avait rien dit, hein ?
Pauvre conne. Il ne t'a pas dit que tu couchais avec un
Loup ? »
Razi se leva. « Silence ! Ferme ta sale
gueule ! »
Le Loup rit de nouveau quand Razi se redressa de
toute sa taille. « Oh, pauvre fou imprudent. Il va se
transformer ! Ils se transforment tous.
Ils ne peuvent pas s'en empêcher. Ils finissent toujours par mordre
la main de leur maître. » Il lorgna vers Wynter. « Ou par
manger la femelle qu'ils bai… » Avec un rugissement, Razi leva
le pied et l'abattit sur la tempe du prisonnier.
La tête du Loup se déforma de manière écœurante,
et Wynter plaqua une main sur sa bouche, l'estomac révolté. Razi
leva une nouvelle fois le pied et Wynter se détourna, tout se
mêlant tout à coup en lui soulevant le cœur. Elle entendit le bruit
sec du talon de Razi contre la tête du Loup. Le cercle des Merrons
se recula quand Wynter vomit une bile chaude sur le sol entre ses
pieds. Elle ne put plus alors s'arrêter, et elle régurgita et
s'étrangla pendant une éternité tandis que les choses se
précipitaient autour d'elle.
Sa première pensée cohérente fut Christopher, et elle se redressa, s'essuya la
bouche d'un revers du bras pour le chercher. Il n'était plus là,
son katar gisait dans la poussière, et Wynter fixa l'arme
abandonnée, le dos glacé. Puis elle se rendit compte que les
Merrons étaient figés, silencieux, et regardaient derrière elle.
Elle perçut le grattement subtil et métallique d'une épée qu'on
tire de son fourreau et se retourna lentement pour suivre le regard
des Merrons.
Razi avait dégainé son fauchon et se tenait face à
Úlfnaor, les bras ballants, le visage hermétique. Les seigneurs
merrons étaient alignés en une rangée pâle, épée en main mais pas
brandie pour autant, l'air circonspect. Derrière eux et tout
autour, le Peuple attentif avait tiré ses armes, et les postures
étaient tendues. Wynter resserra sa prise sur sa lame, ses yeux
allant et venant en tous sens.
Razi dégaina le poignard du fourreau sur sa
cuisse. Lentement, les yeux plongés dans ceux d'Úlfnaor, il
retourna épée et dague de manière à tenir les lames contre ses
avant-bras. Puis il les tendit, les offrant, poignée en avant. Il
releva le menton et parla de sa voix claire et profonde :
« Je suis al-Sayyid Razi ibn-Jon Malik al-Fadl. »
Wynter regarda Úlfnaor avec angoisse, mais le nom
et le titre de Razi ne parurent rien évoquer au grand homme. Après
une pause, Razi poursuivit : « Je suis messager du bon
roi Jonathon. Sa Majesté m'envoie trouver le dauphin Albéron dans
l'espoir de lui faire part du désir de réconciliation de son père,
et pour engager des négociations de paix. » Razi posa un genou
à terre, les armes brandies afin qu'Úlfnaor puisse les prendre. Il
pencha la tête, soumis. « Mais ces Loups-Garous préféreraient
me tuer plutôt que de me laisser remplir mon devoir, Aoire. Je ne
peux plus exposer mes compagnons aux dangers
de ce voyage solitaire. Je m'en remets à votre clémence, dans
l'espoir que vous comprendrez que ce qui bénéficie à ce royaume
bénéficie en fin de compte à vos sujets. Je vous supplie de nous
protéger, Aoire. Je vous supplie de m'escorter jusqu'au
prince. »
Wynter se jeta à genoux à côté de Razi, et se
tourna vers le visage incertain d'Úlfnaor. « Razi !
siffla-t-elle en posant une main sur son bras tendu. Razi, arrête.
Tu ne peux pas. » Razi ne la regarda pas, ses armes toujours
tendues en signe de supplique, tête baissée. Wynter lui tira sur le
bras, et le supplia en sudlandais. « Ils vont te tuer,
Razi ! Christopher a dit…
— Peu importe.
— Razi ! Tu m'écoutes ? Ils vont…
— Peu importe, Wyn. Je refuse de te ramener là-bas
toute seule. »
Wynter se tourna vers Embla.
« Explique-lui ! Répète-lui ce que Christopher t'a dit.
Répète-lui ! »
Les yeux d'Embla étaient écarquillés de panique,
et elle recula, la main sur la bouche, paralysée. « Oh, ma
dame, je vous en prie ! » insista Wynter. Elle leva les
mains pour essuyer ses larmes. « Ma dame, je vous en
prie ! Dites-lui qu'il ne peut pas rester ! »
Embla garda le silence, et Wynter chercha du
regard Christopher ou Ashkr, ou Sólmundr, n'importe qui pour la
soutenir, mais elle ne vit aucun d'entre eux.
Úlfnaor tendit la main vers le couteau de Razi.
Wynter regarda l'Aoire dans les yeux. « Ne faites pas ça. Je
vous en prie. » Úlfnaor, l'expression dure, prit les armes de
Razi pour les confier à Wari.
Wynter se releva lentement. L'Aoire la regarda
attentivement, mais ne chercha pas à la désarmer comme elle s'y
était attendue. Razi laissa retomber ses mains vides, les yeux
baissés. Embla ne pouvait en détacher son regard, la main sur la
bouche.
Wynter recula lentement. Elle trébucha contre
quelque chose qui roula dans la poussière, et elle sut sans même se
retourner qu'il s'agissait de la tête coupée. Son pied butta contre
le cadavre du Loup et elle s'en éloigna, les yeux fixés sur Razi et
les guerriers lourdement armés qui l'entouraient. Úlfnaor la
suivait de son regard sombre tandis qu'elle reculait parmi les
Merrons. La foule s'ouvrit, et Wynter se retrouva hors du cercle.
Elle regardait Razi, toujours à genoux au milieu des guerriers,
vulnérable et sans défense. Elle le regardait encore quand le mur
des Merrons se referma devant elle.
Wynter courut vers la
rivière, retournant d'instinct à la plage où elle avait retrouvé
Christopher la dernière fois. Et en effet, des empreintes de pas
traçaient une ligne sur le sable, et dans l'ombre des saules, à
l'autre bout de la plage, elle reconnut sa silhouette fine.
« Christopher ! cria-t-elle en courant
vers lui. Christopher ! »
Son expression traquée la fit s'arrêter à quelques
mètres. Il la regarda, puis se détourna, comme s'il s'attendait à
ce qu'elle lui jette des pierres. Les terribles paroles du Loup se
dressaient entre eux comme un mur sombre, et Wynter hésita. Puis
elle baissa la tête et fit la seule chose qui lui paraissait
envisageable.
« Christopher ! » Elle s'avança et
le saisit par le bras, ce qui le fit sursauter. « Razi nous a
mis à la merci d'Úlfnaor ! Je lui ai dit de ne pas faire
ça ! Je lui ai dit qu'ils allaient le tuer, et il l'a fait
quand même ! Úlfnaor a pris ses armes, Chris. Razi lui a dit
qu'il travaillait pour le roi ! Qu'allons-nous
faire ? »
Christopher resta sans réaction, et Wynter le
secoua, désespérée. « Chris ! Aide-moi !
Qu'allons-nous faire ? »
Il regarda un instant autour de lui, tout à fait
perdu. Puis il ferma les yeux et se dégagea. « Va chercher
Sól.
— Quoi ?
— Sól. » Il la repoussa doucement.
« Chris… » Elle chancela sur quelques
pas, gagnée par la panique malgré ses efforts. Elle leva les mains.
« Chris… que…
— Va chercher Sól ! » Son cri inattendu
la fit sursauter. « Je veux voir Sól ! » Il hurla ce dernier mot, et
Wynter recula encore plus. Christopher gémit et entra dans l'eau
peu profonde, les poings contre les tempes.
Une longue ombre tomba sur eux, et Wynter se
retourna avec un cri. Debout, Ashkr se tenait dans la lumière et
regardait Christopher. Wynter se plaça d'instinct entre eux, l'épée
à moitié tirée. Recule ! Ashkr
s'avança, sans la quitter des yeux. Il referma doucement la main
sur celle de Wynter et la repoussa jusqu'à ce que l'épée soit
rangée dans son fourreau. Puis il la dépassa, et entra dans l'eau
pour rejoindre Christopher.
« Coinín. »
Christopher poussa un nouveau gémissement désolé
et se plia presque en deux.
Wynter avança de trois ou quatre pas vers lui, et
il cria en se détournant : « Non ! Pas elle. Dis-lui
de partir. Va me chercher Sól, Ashkr. Je veux parler à
Sól. »
Wynter s'arrêta, brisée, stupéfaite.
Peu à peu, sans forcer, le
grand Merron redressa Christopher et le retourna pour le serrer
contre lui. Christopher s'appuya, et Ashkr croisa le regard de
Wynter. La jeune femme se tenait raide, les mains pressées sur la
bouche, le visage baigné de larmes. Elle ne savait plus quoi faire.
Ashkr, le visage hermétique, garda Christopher contre lui.