Fils des loups
Le soleil finit par se montrer le lendemain en
milieu de matinée. Ce fut une joie éphémère, car des nuées de
moucherons s'abattirent, et tout le monde remonta son foulard sur
le nez avec un soupir. Wynter chassait les insectes avec des
grommellements apitoyés quand Razi arrêta son cheval net pour lui
bloquer le passage. Prudente, elle conduisit Ozkar à la hauteur de
la grande jument sombre de Razi. Christopher s'arrêta derrière eux,
vigilant et silencieux.
Razi gardait les yeux braqués droit devant.
« Qu'y a-t-il ? souffla Wynter en
fouillant la forêt du regard, en vain.
— Chut. » Razi leva la main.
« Écoutez. »
Ils restèrent sur place un moment, leurs chevaux
soupirant et tapant du pied sous eux. Puis Wynter entendit, à bonne
distance. Des coups de marteau, des cris sporadiques. Devant eux,
quelque part, on installait un grand camp ; ou plutôt, on le
démontait : les voyageurs se préparaient à repartir à présent
que la pluie s'était calmée.
Wynter regarda Razi. Peut-être avaient-ils trouvé
les propriétaires de cette clochette d'argent.
Tous trois mirent le pied à terre, attachèrent
leur monture à un arbre et partirent dans la forêt. Ils
s'arrêtèrent devant une petite colline, où ils s'accroupirent le
temps de reprendre leur souffle. Le camp était de l'autre côté,
hors de vue, et les hommes s'interpellaient tout en
travaillant.
Christopher s'apprêtait à
avancer quand Razi le rattrapa par la manche pour le ramener dans
la cachette. « Reste ici, Chris. Guette les gardes pendant que
je vais jeter un œil. »
Christopher se coula de nouveau dans les feuilles
mortes, surpris. « Pardon ?
— Je suis sérieux, reste ici. Je veux que tu nous
préviennes si quelqu'un arrive. »
Christopher leva le nez pour regarder Razi. Puis
il se tourna vers Wynter. Elle reporta son attention sur le sommet
de la colline. Conscient qu'on lui cachait quelque chose,
Christopher étrécit les yeux. « Wynter peut faire le
guet », rappela-t-il sans émotion. Il se dégagea de la prise
de Razi et commença à ramper vers le sommet.
« Merde ! » jura Razi.
Wynter soupira, et ils commencèrent à le
suivre.
Ni l'un ni l'autre ne pouvaient aller aussi vite
que Christopher tout en restant discret, et il arriva au sommet de
la colline alors qu'eux n'étaient qu'aux trois quarts. Wynter le
vit s'arrêter, puis lever prudemment la tête en direction du camp.
Elle se tourna pour vérifier que Razi était là, mais sursauta,
surprise, quand une silhouette compacte et sombre dévala la pente à
toute vitesse.
Elle s'aplatit sur la couverture des feuilles,
convaincue qu'un gros animal s'était lancé par-dessus le sommet de
la colline. Mais c'était Christopher, qui rampait frénétiquement en
arrière dans les feuilles, à une vitesse étourdissante. Wynter
n'eut pas le temps de comprendre ce qui se passait. La terreur que
trahissait son visage la laissa pantelante. Il montrait les dents,
et ses yeux restaient braqués sur le sommet.
Razi tendit la main vers lui et le rata, et Wynter
comprit aussitôt que Christopher avait oublié leur présence. Seul
le désir de s'éloigner l'animait. Arrivé au pied de la colline, il
se remit sur ses pieds et prit la fuite.
Après une brève hésitation, Razi se précipita à sa
suite. Wynter l'imita le plus vite possible. Ils coururent après
leur ami, en silence, pour essayer de tenir le rythme imposé par la
terreur de Christopher.
Parvenus aux chevaux, ils surprirent Christopher
en train de détacher frénétiquement les rênes de sa jument. Wynter
n'eut pas le temps de le rejoindre avant qu'il se jette en selle,
aussi bifurqua-t-elle vers Ozkar, imaginant qu'ils fileraient aussi
vite et aussi loin que possible. Razi, lui, traversa la clairière
au pas de charge, prit Christopher dans ses
bras puissants et le renversa de sa selle.
Christopher poussa un cri vif quand Razi le tira
en arrière, puis il sombra dans une frénésie étrangement
silencieuse. Razi avait saisi le poignet droit de Christopher et
lui coinçait le bras gauche contre le corps. Mais, même ainsi
immobilisé, Christopher se tortillait comme une anguille, et Razi
eut besoin de toute sa force, considérable, pour le retenir.
« Attends, du calme, murmura Razi.
Là… »
Avec un grognement, Christopher poussa des talons,
et Razi recula de quelques pas pour éviter de tomber.
Wynter les regardait, impuissante, sonnée par la
panique aveugle et muette de Christopher. Il paraissait avoir
oublié qui ils étaient et ce qu'ils lui voulaient. Si Christopher
avait pu atteindre ses couteaux, Razi l'aurait certainement payé
très cher.
Christopher jeta la tête en arrière, pour essayer
de frapper Razi entre les yeux. Le coup lui aurait cassé le nez
s'il avait porté, mais Razi l'esquiva de façon que la tête de
Christopher heurte son épaule et non son visage. Wynter était
stupéfaite du calme de Razi. Sa voix profonde restait apaisante et
douce, et son visage était presque sans expression tandis qu'il
répétait à leur ami : « Attends… attends, Christopher, du
calme. »
Puis, sans perdre son stoïcisme, Razi souleva
soudain Christopher et le secoua, vite et fort, comme s'il essayait
de déloger la peur de son cerveau.
« Du calme ! » dit-il plus
fort.
Christopher s'immobilisa aussitôt, la tête appuyée
contre l'épaule de Razi. Sa respiration était rapide et terrifiée,
et Wynter fut catastrophée de voir à quel point il était pâle, à
quel point ses yeux étaient écarquillés.
Razi reposa Christopher sans le lâcher.
« Chris, murmura-t-il. Tu
m'entends ? »
Les paupières de Christopher papillotèrent, et il
hocha la tête.
« Attends un peu. Un tout petit peu. Et après
on partira tous ensemble. D'accord ? » Christopher ne
répondit pas. Razi, les bras toujours serrés autour de lui, tourna
la tête contre les cheveux de son ami, pour essayer de voir son
visage. « Je veux juste savoir une chose ou deux, après on
pourra partir, d'accord ? »
Wynter n'aimait pas la façon dont Razi coinçait le
poing mutilé de Christopher contre sa poitrine. Il était beaucoup
plus grand que Christopher, et cela paraissait brutal, cruel. Elle
ouvrit la bouche pour demander à Razi de le lâcher, mais le poing de Christopher s'ouvrit soudain contre le
tissu de sa tunique, et quelque chose poussa Wynter à se
taire.
« C'étaient des Loups-Garous ? »
murmura Razi.
Christopher hocha la tête, raide.
« Les fils d'André ? »
Christopher hocha la tête en un nouveau signe
d'assentiment, et Razi le serra un peu plus fort, attirant sa main
encore plus fort contre sa poitrine. « C'était cette
meute-là ? La meute de
David ?
— Oui. La meute de David. » Le son de sa
propre voix parut réveiller Christopher, et il prit conscience des
bras de Razi autour de lui, de l'endroit où ils se trouvaient. Il
rougit, le visage froissé par la honte. Il se dandina d'un air
malheureux, haussa les épaules puis leva le bras. Il tordit le
poignet pour se dégager de la prise de Razi, qui le lâcha peu à
peu. Razi essaya de garder une main sur son épaule, pour le
réconforter, mais Christopher la délogea avec un mouvement qui le
fit grimacer et s'éloigna en se frottant le poignet.
« Pardon, murmura-t-il en évitant le regard
de Razi. Pardon… c'était le choc. C'est tout. Juste le choc. »
Il leva les yeux vers Wynter et se détourna aussitôt.
« Pardon », répéta-t-il. Il regarda ses mains, gronda de
dégoût en voyant comme elles tremblaient.
« Regardez-moi ! siffla-t-il. Regardez ce qu'ils ont fait
de moi. Je… je suis tétanisé, bon sang ! » Il
s'interrompit avec un cri étranglé de dégoût, approcha des chevaux
d'un pas trébuchant, parut changer d'avis et se détourna. Il revint
sur ses pas, toujours tremblant. « Merde. Merde. » En
signe de désespoir, il leva les mains vers Razi, qui restait les
bras ballants. Wynter voulut prendre Christopher par la main. Il ne
la serra que brièvement.
Sa petite jument solide se promenait, libre, les
rênes pendant dangereusement par terre, entre ses sabots. Par
réflexe, Christopher alla la rattacher. Il ne revint pas auprès de
ses amis quand il eut fini, mais resta la main sur le cou du
cheval, le regard perdu entre les arbres.
Wynter quitta le jeune homme des yeux.
« Pourquoi y a-t-il des Loups ici,
Razi ? cria-t-elle. Je croyais que Jonathon les avait
chassés ! »
Razi se tourna vers elle, et elle recula devant la
rage inattendue qu'il exprimait. Soudain, Wynter comprit que Razi
avait traité Christopher comme un cheval paniqué. Il l'avait
dominé, avait utilisé sa force et sa volonté pour étouffer la
panique de Christopher. À présent qu'il
avait réussi, son calme s'était dissipé et le laissait furieux,
tendu à l'extrême.
« Que font-ils ici, Razi ? »
demanda-t-elle doucement.
L'intéressé la bouscula sans répondre et traversa
la clairière, tête basse comme un taureau en colère. Se hissant en
selle, il fit faire demi-tour à sa jument, tirant les rênes avec
une brutalité peu commune. Le gros animal renâcla et secoua la tête
en signe de protestation. Il s'arrêta net, à l'orée des
arbres.
« Allez ! aboya-t-il. On repart. »
Puis il poussa son cheval au travers des fourrés et entre les
arbres sans attendre.
L'épais feuillage empêchait de chevaucher côte à
côte, aussi les cavaliers se séparaient-ils et se retrouvaient-ils
souvent, avançant l'un derrière l'autre avant de bifurquer de
nouveau. Wynter regarda ses compagnons apparaître et disparaître
derrière l'écran de feuilles et les troncs intermittents.
Christopher était avachi sur sa selle, guidant son cheval par
quelques claquements de langue. Razi, perdu dans ses sombres
pensées, était tout à fait inaccessible. Il restait devant, et
imposait un rythme soutenu que ni Christopher ni Wynter ne
voulurent remettre en question.
Wynter profita que les sous-bois devenaient moins
denses pour chevaucher de front avec Christopher. Il ne la regarda
pas, malgré les coups d'œil qu'elle lui lançait régulièrement, et
elle finit par se pencher pour lui toucher le bras.
« Christopher, ça va aller ?
— Oh oui ! Je t'ai dit, c'était simplement le
choc. » Il fit contourner une souche à sa jument. « Je ne
m'attendais pas à les voir ici, tu comprends. Razi m'avait dit
qu'ils ne… Si j'avais su, j'aurais pu… j'aurais certainement…
enfin… » Il parut se rendre compte qu'il ne parlait que par
bribes et se tut, se redressa d'un coup et prit une grande
inspiration.
Razi avançait en silence, raide.
« Je ne suis pas si lâche, d'habitude »,
lança soudain Christopher. Wynter fronça les sourcils et tendit la
main vers lui pour protester, mais il écarta son cheval, gardant
les yeux braqués droit devant lui. « C'était le choc,
insista-t-il comme si elle avait dit le contraire. Je ne
m'attendais pas à les voir, je n'étais pas prêt. Chez moi, je
sais qu'ils peuvent être là, je
m'attends à les voir. C'est le… c'était juste le choc.
— Chez toi ? Chez les Marocains ? Tu
vois des Loups, là-bas ?
— Parfois. Quand ils sont en
ville. Leurs propriétés sont très proches de celles de Razi. Ce
sont nos voisins. »
Wynter regarda Razi, mais, s'il sentit ses yeux
dans son dos, il n'en montra rien. Leurs
propriétés ? s'étonna-t-elle. Les
Loups ont des propriétés au Maroc ? Elle avait toujours
imaginé qu'ils vivaient comme des animaux sauvages, accroupis dans
des cavernes ou des terriers crasseux, enveloppés dans des
fourrures pouilleuses.
Elle s'intéressa aux mains mutilées de
Christopher. La gauche était posée sur sa cuisse, la droite tenait
les rênes avec décontraction et guidait la jument. Wynter supposait
que c'étaient les Loups qui lui avaient fait cela, mais tout de
même… elle regarda de nouveau Razi. Tout de même, ceux qui lui
avaient fait ça ne pouvaient pas vivre à Alger ! Dieu du
ciel ! Razi leur aurait fait payer, ce n'était pas possible
autrement ! « Il ne t'appartenait pas, avait dit
Christopher, de sacrifier un royaume par vengeance. »
Le visage de Wynter s'empourpra de colère.
« Razi avait dit qu'il n'y en aurait pas ici,
souffla Christopher comme pour lui-même.
— Chris ? »
En entendant la voix de Razi, Christopher releva
la tête d'un coup. « Oui ? »
Razi arrêta son cheval et tourna à moitié la tête
vers eux. Ils le rejoignirent.
« Combien de temps as-tu voyagé avec les
Loups ? Neuf mois ? Dix ? »
Jésu, se dit
Wynter.
« Plus de dix mois, en comptant le bateau et
le trajet dans les m… les marchés. » Hormis cette hésitation,
la voix de Christopher était tout à fait calme et égale.
Christopher croisa le regard de Razi, sans ciller.
« C'est toujours ainsi qu'ils se
déplacent ? Avec si peu de discrétion ? Et toute la meute
rassemblée ? »
Christopher hocha la tête.
« Je ne les ai jamais vus essayer de se
cacher ! Ils montent leur tente chaque soir, très
confortablement. S'ils ont des m… des captifs, ils leur donnent des tentes, et parfois du
feu, mais les Loups dorment dans les grandes tentes avec leurs…
avec ceux… ceux que…
— Oui », interrompit Razi en levant la
main.
Christopher se tut, reconnaissant.
« Restent-ils près du campement ?
Devons-nous craindre qu'ils s'en éloignent ? Pour chasser, par
exemple ? »
Christopher secoua la tête.
« À moins qu'ils mènent un raid, non. Les Loups aiment le
confort. » Il se tut un moment, le visage impassible. Wynter
remarqua ses yeux étrangement voilés et sentit un bloc de rage
massif monter dans sa gorge. Comme un morceau de viande avalé tout
rond. « S'ils lancent un raid, ou se préparent pour… pour ce
qu'ils appellent une “visite”, alors on dresse le camp et la
plupart des frères vont… visiter…
pendant que les autres restent pour surveiller les
marchandises. » Christopher ne fit aucune tentative pour
corriger le mot, cette fois, perdu dans ses pensées. Puis ses yeux
retrouvèrent leur vivacité, et il regarda Razi. « Mais ils ne
font pas de raids ici, n'est-ce pas, Razi ? Pas de
visites, non plus ? » La voix
de Christopher était soudain amère. « Tu m'avais assuré qu'il
n'y en aurait pas du tout, ici. »
Razi grimaça et faillit se détourner. Il ignora le
dernier commentaire de Christopher. « Donc, ils ont tendance à
voyager rapidement ? Une fois qu'ils ont levé le camp ?
Avanceront-ils beaucoup ?
— Ils n'ont pas de marchandises avec eux »,
dit Christopher. Presque agressif, à présent, il défiait son ami du
regard. « Juste des biens, alors
oui, Razi, ils vont se déplacer rapidement. Où
vont-ils ? »
Razi secoua la tête, puis il lança par-dessus son
épaule : « Christopher, si je me mettais à genoux et te
suppliais de rentrer chez toi, commettrais-tu l'erreur d'y voir une
insulte à ton courage ? »
Christopher cligna des paupières vers les feuilles
au-dessus d'eux. Il avait les yeux brillants, les rayons brisés du
soleil les faisaient scintiller. Un instant, il parut très jeune,
et Wynter eut envie de le prendre dans ses bras. De lui promettre
que tout irait bien. Que s'il avait besoin de partir, ce n'était
pas grave. Que personne ne le jugerait.
« Tu viendrais aussi, bien sûr », dit
Christopher, mais Razi sourit et secoua la tête. Il jeta un coup
d'œil à Wynter.
Elle secoua la tête. Non,
Razi. Je ne partirai pas.
« Tu peux t'agenouiller si tu veux, Razi,
commença Christopher. Ce serait amusant. Mais cela ne te vaudrait
que de la boue sur tes braies. » Il esquissa un sourire. Ses
lèvres se redressèrent un peu trop vite pour qu'il soit crédible,
et ses yeux ne perdirent rien de leur crispation, mais Razi se
fendit d'un léger rire.
Il remit son cheval dans la bonne direction et
repartit sans commentaire.
Razi avançait. « On va vers la vallée
d'Indirie, sœurette. Tu te rappelles ? On cherche
Albéron. »
Elle aurait voulu qu'il se retourne pour lui
montrer combien elle enrageait. Faute de cela, elle cria derrière
lui : « Qu'allons-nous faire au sujet des Loups ? »
Razi ne répondit pas. Il laissa la distance se
creuser entre eux, et Wynter regarda, furieuse mais impuissante,
son dos qui s'éloignait.
« Chris, demanda-t-elle, que pouvons-nous
faire à propos des Loups ?
— Les éviter », suggéra-t-il en haussant les
épaules. Il piqua des deux pour faire avancer son cheval. Wynter
plaça Ozkar derrière lui, et ils suivirent Razi au travers des
fourrés de plus en plus touffus.