Sur la queue du loup
Razi dégaina son fauchon et colla la longue lame
contre sa cuisse gauche. Les ombres de la forêt mouchetaient ses
vêtements sombres et son visage emmitouflé, le fondant dans les
teintes des arbres. Derrière lui, Christopher, la main droite
recouverte par le panier orné de son poignard, fouillait le
feuillage du regard. Il était calme, vigilant, malgré le son
croissant des clochettes d'argent à travers l'air du soir. Il jeta
un coup d'œil à Wynter. Celle-ci hocha la tête d'un air grave et
ajusta sa prise sur son couteau.
Les Loups-Garous étaient sur leur droite, tout
près. Ils étaient presque entièrement cachés par les fourrés, mais
Wynter apercevait des détails au hasard des mouvements du
feuillage : ici une partie d'un cavalier, là un morceau d'un
autre. Des gantelets de cuir rouges, une tunique verte, une manche
émeraude, de fortes mains noires décorées de bagues. Plus loin dans
les arbres, le soleil étincela sur une tête couverte de boucles
blondes brillantes, quand un homme massif se pencha pour passer
sous une branche basse. Il y avait quatre hommes, tous
exceptionnellement bien armés. Ils ne faisaient aucun effort pour
être discrets, et le bruit de leur progression dans ces épais
fourrés était souligné par le tintement continu et mélodieux des
clochettes d'esclave.
Soudain, un cheval traversa les buissons à côté de
Wynter, et Ozkar se décala vers la gauche. Wynter pesa sur la selle
et serra les genoux pour le garder en place. Le cheval du Loup se
retourna en piétinant et en s'ébrouant. Bien trop près. Wynter
aperçut des franges d'or et une selle de cuir
rouge, un grand cavalier vêtu de sombre, chaussé de bottes noires
brillantes. Puis le Loup-Garou tira sur les rênes et ramena sa
monture sur sa trajectoire. Avant qu'il disparaisse, Wynter vit
clairement la peau de loup grise qui couvrait la croupe du cheval.
Sa tête, juste au-dessus de la queue du cheval, la regarda, une
étincelle dans ses yeux d'onyx et d'ambre, les crocs dénudés,
terminés par des pointes d'or.
Trois mules de bât chargées suivaient lourdement
les Loups, leurs fontes pleines de matériel de camping. Derrière
elles, deux cavaliers fermaient la marche. En voyant ces hommes,
les mains de Wynter se crispèrent sur le pommeau de sa selle, sa
peur se muant aussitôt en colère.
Comme le harnais de leur monture, leur tunique et
leurs braies étaient simples mais d'excellente facture. Ils
devaient avoir l'âge de Christopher, dix-huit ans environ, tous
deux avec la même force élancée. Ils étaient arabes.
L'un des deux hommes se pencha et leva le bras
pour soulever une branche basse, et, rien qu'un instant, Wynter
distingua son visage. Il avait été marqué, juste sous l'œil gauche.
Grosse comme une pièce d'or, la marque représentait une tête de
loup dans un G. Le jeune homme piqua des talons pour faire avancer
son cheval, se pressant de rattraper ses maîtres, et son compagnon
en fit autant. À cette accélération, les clochettes d'argent
qui décoraient leurs bottes ajoutèrent une douce mélodie syncopée à
celles de leur ceinture.
Razi, Christopher et Wynter, l'œil dur au-dessus
de leur foulard, observèrent les esclaves qui s'éloignaient.
Quand il ne fut plus possible d'entendre les
voyageurs, Razi retira son foulard et se tourna pour parler, mais
Christopher leva la main et posa un index sur ses lèvres. Wynter
sentit ses cheveux se hérisser sur sa nuque, et elle dégaina de
nouveau son couteau. Christopher leva deux doigts vers ses yeux et
tendit la main vers la forêt alentour, pour indiquer qu'ils
devaient rester sur leurs gardes. Avec sa main mutilée, on aurait
cru qu'il venait de faire le signe du diable, et Wynter réprima
l'envie de se signer contre le mauvais œil, relique de la
superstition de Marni, dont elle n'avait jamais vraiment réussi à
se débarrasser.
Christopher fouillait les alentours du regard, et
Razi et Wynter l'imitèrent. Un long moment passa et Wynter
commençait tout juste à se demander ce que Christopher cherchait,
quand un mouvement discret à leur droite attira son attention. Elle
leva la main, hésitante. Les deux hommes reportèrent leur attention vers elle, et elle indiqua la zone
suspecte. Ils plissèrent tous les yeux et… oui ! Là.
Cette fois, les cavaliers étaient tout à fait
silencieux, et se glissaient dans la forêt avec une sinistre
habileté. Une fois encore, Wynter n'eut qu'une impression fugace de
chaque voyageur, mais c'étaient de grands hommes bien habillés,
bien armés, et tout à fait maîtres de leur monture. Ils étaient
quatre, et ils passèrent comme des ombres, à l'évidence à la traque
de toute personne assez inexpérimentée pour imaginer que les Loups
étaient déjà passés.
Wynter et Razi se redressèrent pour rengainer leur
arme. Mais Christopher leva une fois de plus la main et secoua la
tête, et ils reprirent leur veille. Une ou deux minutes
s'écoulèrent dans un silence tendu, puis quatre autres cavaliers
passèrent, en silence, derrière les autres, les yeux de leur tête
de loup scintillants, la lumière miroitant sur l'acier terne de la
garde de leur épée et les gravures de leurs armes à feu.
Ce ne fut qu'une fois ces quatre-là hors de portée
de voix que Christopher se détendit. Il rengaina son poignard et
retira son foulard pour s'essuyer le visage, aspirant l'air chaud à
grandes goulées. Wynter en fit autant, acceptant avec joie l'outre
d'eau proposée par Razi.
Tandis qu'ils s'asseyaient en silence pour
étancher leur soif, Wynter ne put s'empêcher d'observer Christopher
du coin de l'œil. Depuis leur première rencontre avec les Loups,
trois jours plus tôt, il paraissait avoir tout à fait retrouvé son
équilibre, mais Wynter ne savait pas si ce contrôle était très
ferme. Elle se détourna pour ne pas l'intimider, puis revint à lui,
rongée par l'inquiétude. Christopher dévisageait, l'air grave, la
bouche crispée.
« Ça va, ma jolie, assura-t-il. Arrête de
t'user les prunelles sur moi. »
Wynter rougit et baissa la tête.
« Nous devons découvrir où ils vont, dit
Razi. J'en ai assez de les croiser par hasard. J'aimerais les
suivre un moment. Juste pour en avoir le cœur net.
— Je continue de penser qu'ils se dirigent vers le
bac, répondit Christopher.
— C'est sur notre chemin, rappela Wynter. Nous
pourrions facilement les suivre jusque-là sans perdre de temps. Et
alors, s'ils ne franchissent pas la rivière et restent dans nos
jambes, nous pourrons décider quoi faire. »
Razi regardait Christopher avec insistance.
Razi pencha la tête, exaspéré. « Rien. Rien
du tout. » Il se tourna en selle et poussa son cheval en
avant. « Allez, en route. Et, par pitié, ne faites pas de
bruit. »
Quelques heures plus tard, quand la lumière
commença à glisser vers un crépuscule poussiéreux, un sifflement
aigu devant eux les fit s'arrêter. Razi leva le poing et se courba
sur sa selle pour regarder. Il ne vit rien. Il baissa le bras puis
repris sa marche, lentement.
Quelques instants plus tard, il leva de nouveau le
poing, une fois encore concentré sur ce qui se jouait devant eux.
Puis il mit pied à terre, attacha son cheval à un arbre et partit
en courant, plié en deux. Wynter et Christopher échangèrent un
regard et en firent autant. Razi courut plusieurs minutes puis se
jeta sous le couvert d'un buisson et rampa. Wynter et Christopher
plongèrent à sa suite. Tous les trois à plat ventre, ils reprirent
leur souffle tout en espionnant depuis leur cachette.
Ils semblaient se trouver au bord d'un
promontoire. De leur position, il était impossible de savoir à
quelle hauteur ils se trouvaient, mais ils avaient une vue
excellente sur les Loups-Garous, qui menaient leurs montures
jusqu'au bord. Le soleil était bas, sa lumière mourante traversait
les nuages d'orage entassés sur l'horizon. Clairement découpés sur
le ciel, les cavaliers s'arrêtèrent et regardèrent le
panorama.
Dès que les quatre Loups s'immobilisèrent, les
esclaves mirent pied à terre et coururent se ranger à côté de ceux
que Wynter supposa être leurs chefs. L'un alla jusqu'au cheval du
grand blond, et l'autre à un homme à la peau sombre et aux épaules
larges. Aucun Loup ne prêta attention au jeune homme à côté de lui
mais, d'un même geste, les deux esclaves posèrent la main droite
sur le cou du cheval de leur maître. C'était l'acte automatique et
attendu d'un chien qui a été dressé à courir s'allonger aux pieds
de son maître.
Un mouvement à la droite de Wynter attira leur
attention. Le deuxième groupe de Loups émergeait des arbres. Les
quatre hommes restèrent en arrière jusqu'à ce que le blond leur
fasse signe d'avancer, puis ils se rangèrent derrière les premiers,
apparemment satisfaits de ne pas voir l'à-pic. Le blond murmura
quelque chose, et le jeune homme à son côté courut chercher une
outre. Il la tendit d'abord à son maître, puis alla la proposer aux
autres, attendant patiemment que chaque cavalier ait étanché sa soif. Quand tous les Loups furent
satisfaits, l'esclave rangea l'outre et reprit sa place, la main
sur le cou du cheval de son maître.
Les deux chefs se tournèrent pour discuter à voix
basse en hadrish. Tandis qu'ils parlaient, le blond tendit la main
pour caresser d'un geste absent la tête de l'esclave, passant les
doigts dans ses boucles soyeuses comme on caresse un chien.
L'esclave accepta cette caresse sans réaction apparente. Les chefs
échangèrent quelques phrases puis un regard entendu. Alors, l'homme
à la peau sombre se retourna vers les autres pour leur
parler.
« Ils sont en dessous de nous, dit-il en
hadrish, ils avancent dans les arbres. Nous allons les laisser en
paix pour le moment. Ils vont certainement en rejoindre d'autres à
la maison du bac, mais je pense que nous pouvons laisser
faire.
— On s'ennuie ! » gronda l'un de ses
hommes derrière lui. Le chef à la peau sombre tourna vers lui un
regard noir. « Ne me regarde pas comme ça, Gérard ! On
est sur leur piste depuis des mois. J'en ai plus qu'assez de faire
profil bas. »
Un autre des discrets cavaliers prit la
parole :
« C'est vrai que c'est usant. C'est pas
normal d'être aussi prudents sur la piste. Ici, on devrait être
libres d'être des Loups. C'est irritant, de croiser les moutons et
de les laisser en paix. »
Gérard secoua la tête, mais il y avait un soupçon
d'amusement dans le regard qu'il lança à son compagnon blond. Ils
tournèrent tous les deux le dos à leurs hommes avec une patience
fraternelle. « Ce n'est pas un voyage de Loups, mon frère, tu
le sais. Nous sommes là pour affaires. »
Un concert de grommellements s'éleva chez les
autres. Un grand, typé arabe, marmonna : « On a bien
assez d'affaires comme ça à
Alger ! »
Gérard leva la main. « Attendez,
attendez », dit-il en riant. Il poussa un sifflement bas.
Quelques instants plus tard, les quatre derniers cavaliers
sortaient en silence des arbres et le cercle s'élargit pour leur
faire une place. Gérard poussa son esclave du pied entre les
omoplates, et l'homme courut leur présenter une outre. Tout le
monde attendit que les arrivants étanchent leur soif, et l'esclave
reprit sa position.
« Nous allons dresser le camp », dit le
blond. Il fit se retourner son cheval, et l'esclave se déplaça
habilement pour le suivre, perdant à peine sa place à l'épaule de
la monture. « Et nous allons en tirer quatre au sort,
d'accord ? Seulement quatre. »
Il y eut des bruits d'excitation et de
mécontentement mêlés parmi les Loups.
« À prendre ou à
laisser, bande de bâtards ingrats ! lança Gérard. Nous sommes
diablement généreux. Nous en répondrons tous à Père si votre nature
insubordonnée fait échouer notre entreprise ! » Son
irritabilité parut les mater, et les objections moururent.
Le blond eut un geste pour les congédier, et les
huit cavaliers de l'ombre penchèrent la tête et se glissèrent de
nouveau parmi les arbres.
« Sommes-nous inclus dans le
tirage ? » demanda l'un des autres Loups importants.
C'était le cavalier à la selle rouge et aux bottes noires, un homme
charpenté aux yeux cruels et étroits.
« Ne sois pas ridicule, Jean », dit le
quatrième. Il avait une voix douce et de longs cheveux bruns.
Jusqu'alors, il avait regardé le coucher de soleil en silence,
tournant le dos aux autres. Wynter remarqua que c'était à lui
qu'appartenaient les gantelets de cuir rouge. « Tu n'es plus
un Louveteau. Tu devrais te le rappeler. »
L'autre grimaça mais pencha la tête,
obéissant.
« Pardon, David », dit-il.
David ! pensa
Wynter.
L'intéressé tourna à demi la tête et dit
doucement : « Vous pouvez boire. » Les deux esclaves
bondirent vers les outres et burent comme s'ils venaient de
traverser un désert. Wynter fut surprise par leur soif et la
frénésie de leurs mouvements, comparées à leur calme quelques
instants plus tôt. « Assez », murmura David. Ils
cessèrent aussitôt avec un hoquet récalcitrant, et Wynter comprit
qu'ils avaient essayé de boire le plus possible avant qu'on ne les
arrête. Obéissants, ils refermèrent les outres et les rangèrent.
« En selle. » Les deux jeunes hommes retournèrent
aussitôt à leur cheval.
Wynter étudia le visage du Loup quand il fit
demi-tour. C'était donc lui, David, le chef de cette meute des
Loups d'André. « Cette meute-là », comme avait dit
Razi.
Grand et élancé, David Le Garou paraissait sur la
défensive. Son visage se perdit dans l'ombre du soleil couchant. Il
mit son cheval en place, et les autres se disposèrent autour de
lui. Wynter le suivit des yeux alors qu'il passait sous les
branches et menait ses hommes dans la forêt. Les mules de bât
suivaient de près. En silence, les deux esclaves attendirent leur
tour, puis furent avalés par l'obscurité sous les arbres.
Après un long moment de silence, Christopher
sortit lentement de sa cachette, et Razi et Wynter
l'imitèrent.
Ils se relevèrent au bord de
la falaise. En contrebas, la forêt s'étendait, et la lente rivière
scintillait dans la lumière d'orage du crépuscule. Wynter ne vit
aucun signe de vie. Quel que soit celui que les Loups avaient
observé, il avait disparu. Christopher se détourna du panorama vers
la direction dans laquelle les Loups étaient partis.
« Je meurs de faim », souffla-t-il sans
quitter les arbres du regard.
Wynter lui serra le bras. « Moi aussi.
— On est à une vingtaine de minutes de cheval de
la rivière, murmura Razi. Vous pourrez attendre ? »
Ils hochèrent la tête. « Très bien. » Il
partait déjà vers les chevaux. « Nous dresserons le camp
là-bas pour la nuit. » Il se tourna de nouveau vers la lisière
de la forêt. « J'aimerais m'arrêter à la taverne Wherry
demain, pour voir qui s'y trouve. »
Christopher soupira, et Wynter cligna des
paupières pour cacher ses yeux brûlants.
« D'accord », dit-elle d'une voix
morte.
Christopher n'ajouta rien, et attendit patiemment
que Razi se mette en route pour le suivre. Wynter lui posa la main
sur le dos. Elle l'y laissa le plus longtemps possible, mais la
végétation dense finit par les séparer.