Fumée
Le blond s'inclina légèrement et porta une main à sa poitrine, dévoilant de nouveau son sourire édenté si charmant. « Permettez-moi de vous dire que je suis Sólmundr an Fada, mac Angus an Fada, Fear saor. »
Christopher le regarda plus attentivement et écarquilla les yeux de surprise. « Fear saor », murmura-t-il. Sólmundr lui tendit une main que Christopher serra avec vigueur. « Heureux de te rencontrer, Sólmundr. »
L'intéressé hésita devant le regard intense de Christopher, puis serra la main de Wynter et de Razi. Il se tourna, et leur présenta la moitié masculine des jumeaux. « Voici mon seigneur Ashkr an Domhain. »
Ashkr se pencha en avant, et ses bracelets étincelèrent. Malgré sa peau douce, sa poignée de main était ferme et puissante.
« Ravi de te rencontrer, Ashkr », dit Razi.
La sœur d'Ashkr sourit d'un air impatient, et Sólmundr la présenta sous le nom de dame Embla. Elle salua Christopher et Wynter d'un hochement de tête, puis reporta toute son attention vers Razi. « Tabiyb, dit-elle d'une voix de gorge suave. À présent, nous connaissons nos noms. »
Elle se pencha sur la table, ses cheveux pâles pendant comme un voile de lin, et Razi serra sa main tendue, sans voix. Wynter regarda Christopher avec un sourire, s'attendant à le voir amusé. Inexplicablement, l'attention du jeune homme restait fixée sur Sólmundr.
Embla prit la main rude et sombre de Razi entre ses deux paumes douces et pencha la tête. L'air ravi, Razi soutint le regard d'Embla, effleurant du pouce la chair douce du poignet de la femme. Le moment qu'ils partagèrent parut laisser la pièce en suspens.
Après un long silence, puisque ni Razi ni Embla n'étaient enclins à se séparer, Ashkr eut un hoquet amusé et poussa légèrement sa sœur. Elle se rassit avec légèreté, et Razi se frotta la paume d'un air rêveur, comme au souvenir de ce contact.
Sólmundr s'éclaircit la gorge et leva le bras pour présenter officiellement l'homme aux cheveux noirs. « Respectés voyageurs, permettez que je vous fasse l'honneur de nommer notre Aoire, notre Berger, Úlfnaor, Aoire an Domhain. »
À la différence des autres, Úlfnaor ne tendit pas la main, mais personne ne parut s'en offusquer. Au contraire, Christopher s'inclina avec une grande solennité en une vraie révérence, profonde et longue, ses cheveux emmêlés basculant devant son visage. Razi et Wynter l'imitèrent rapidement.
« Nous sommes honorés, dirent-ils.
— L'honneur est pour moi », gronda Úlfnaor.
Sur ces mots, les Merrons se détendirent, et adoptèrent une simplicité si soudaine et inattendue que Wynter en eut le vertige.
« Asseyez-vous ! Asseyez-vous ! » les invita Sólmundr. Il se pencha pour indiquer les tabourets du côté de Wynter, puis appuya sur l'épaule de Razi et sur Christopher jusqu'à ce qu'ils s'asseyent. Embla leur proposa un bol d'olives pour éveiller leur appétit, et Ashkr cria au propriétaire d'apporter d'autres chopes et un pichet de vin. Úlfnaor se pencha en arrière et murmura à l'oreille de Wari, qui disparut aussitôt et revint avec les plats commandés par Razi et Wynter.
La jeune femme prit place, encore sonnée par le changement d'ambiance rapide, et tous les Merrons rirent devant la confusion de leurs invités. Sólmundr, assuré que tout le monde était confortablement installé, retourna s'attabler. Il s'asseyait et se tournait pour faire un commentaire à Ashkr quand Wynter le vit blêmir. Il se figea, ni debout ni assis. Plié en deux, cramponné à la table, il grogna et serra les dents sous une douleur soudaine.
Ashkr saisit le bras de son ami et se pencha pour observer son visage. Avec inquiétude, il cria : « Sól ! An bhfuil drochghoile ort aris ? »
Sólmundr hocha la tête, toujours courbé. Ses phalanges blanchissaient sur la table.
Razi se leva à moitié de son tabouret.
« Qu'a-t-il ?
— Sól a… » Ashkr se tourna vers Embla et lui posa une question en merron. Elle se passa la main sur le ventre.
« Dans ses boyaux, il est mal, dit-elle. Seulement ces trois jours. » Elle regarda dans la foule. « Je fais chercher Hallvor.
— Mon ami est docteur ! s'exclama Christopher. Il peut vous aider.
— Nous avons guérisseuse ! lâcha Úlfnaor.
— Et elle est sans doute très douée ! Mais mon ami est médecin ! De robe bleue ! » Christopher leva la main pour preuve, la longue et nette cicatrice sur son bras gauche témoignant de l'adresse de Razi.
Sólmundr se plia un peu plus, les yeux écarquillés.
« Trouve Hallvor ! » cria Ashkr en frottant le bas du dos de Sólmundr.
Wari et Úlfnaor commencèrent à fouiller la foule du regard, mais Sólmundr se détendit soudain et se redressa. Il resta un moment debout, la main sur l'estomac, puis sourit.
« Parti », dit-il en rougissant d'une honte soudaine.
Ashkr continuait à le regarder, le visage tendu, la main sur le bras de Sólmundr, et celui-ci eut un claquement de langue. « Ça va, Ash. » Il sourit à la cantonade. « Je vous dis, est la nourriture pourrie sudlandaise. Pas bon pour ventre. »
Ashkr hocha la tête, contrarié, et observa son ami s'asseoir.
Razi l'imita, guettant d'autres signes de douleur. « Où se trouve cette gêne, Sólmundr, quand elle vient ? »
Sólmundr claqua encore de la langue, impatient de faire oublier l'incident. Il se pencha en avant et tapa sur la table devant Christopher. « Coinín, pourquoi me regardes-tu comme ça ? »
Mon Dieu, se dit Wynter. Ces Merrons ! Ils sont si directs ! Elle comprenait mieux pourquoi Christopher était ainsi. Sólmundr abattit de nouveau son poing sur la table, insistant.
Christopher hésita, puis répondit : « Moi aussi je suis un homme libre. »
Sólmundr fronça les sourcils, sans comprendre, et Christopher se pencha pour appuyer sur les cicatrices au poignet de l'homme. Il se répéta en merron. « Is fear saor mise freisin, Sólmundr. »
Le froncement de sourcils de Sólmundr se fit plus sévère, et Ashkr devint grave. À la surprise de Wynter, il tendit la main et croisa ses doigts avec ceux de Sólmundr, la peau lisse d'Ashkr contre l'épiderme plus rugueux de Sólmundr. Puis Ashkr le lâcha et se recula, les yeux posés sur Christopher.
« Qui t'a pris ? demanda-t-il doucement.
— Les Loups-Garous. »
Les Merrons grimacèrent en entendant ce nom redouté. Christopher leva le menton vers Sólmundr. « Et toi ?
— Les corsaires de Barbarie. »
Razi grogna, et Christopher hocha la tête.
« Ils m'ont vendu comme… euh… » Sólmundr murmura quelque chose à Embla. Elle réfléchit un moment, puis haussa les épaules en signe d'excuse.
Úlfnaor leva les yeux en prenant une olive et suggéra : « Esclave de galère. »
Sólmundr hocha la tête en remerciement. « Ils m'ont vendu comme esclave de galère. J'esclave de galère pendant… » Il leva deux doigts.
« Deux ans ? » demanda Wynter atterrée. Il hocha une nouvelle fois la tête. Deux années enchaîné dans le noir, dans sa propre crasse, à travailler jour et nuit sans relâche. Wynter le dévisageait, ne pouvant s'imaginer une chose pareille.
« Et puis, un jour… » Sólmundr siffla entre ses dents, la main fendant l'air pour représenter un boulet de canon ou autre projectile du même genre, et heurtant la table avec un BOUM ! sonore. Les chiens sursautèrent, grondèrent, et Sólmundr leur sourit. « Oh, chut ! Gros bêtes !
— Sól a nagé, continua Ashkr d'un ton grave. Il nage loin, et arrive sur terre. Il rentre à pied, beaucoup distance, après beaucoup années. » Il regarda son ami et secoua la tête. « Beaucoup années. »
Sólmundr aspira entre ses dents et ébouriffa les cheveux d'Ashkr. « Oui, oui. Je merveilleux. Fort et beau. Sorti de mer comme un Dieu. »
Ashkr eut un rire sarcastique. « Comme poisson mort ! dit-il en se recoiffant.
— Ici, il est pas d'esclaves. Dans ce royaume. C'est on m'a dit. » Úlfnaor regarda Christopher avec curiosité, et Wynter comprit qu'il posait une question.
« C'est ce qu'on m'a dit aussi, confirma Christopher. Que le roi ici est contre l'esclavage.
— Et toi ? demanda Úlfnaor à Razi. Toi le coloré. » Il se toucha le visage, au cas où il ne serait pas clair. « Toi aussi es accepté ? »
L'ironie de la situation poussa Wynter à pencher la tête pour masquer un sourire amer. Razi hocha la tête. « À peu près », répondit-il prudemment.
Úlfnaor se recula sur sa chaise. « Et la foi ? » demanda-t-il.
Razi fronça les sourcils, étonné. Úlfnaor se tourna vers Embla pour solliciter son aide ; son visage se froissa de concentration. « Les gens de religion, dit-elle en jetant un coup d'œil à Christopher. De religion différente. Ils sont acceptés ?
— Cela dépend », intervint Christopher.
Razi le regarda avec contrariété. « Non, ça ne dépend pas. Oui, Úlfnaor. Oui, mon p… le roi est très clair sur ce point. Oui. Toutes les croyances sont acceptées. »
Christopher secoua la tête avec colère. Úlfnaor parut réfléchir à cette réponse, tandis que Sólmundr et Ashkr se taisaient. Absorbée par la bouche de Razi, Embla traçait d'un doigt languide un huit sur la table.
Wynter comprit devant la mine pensive d'Úlfnaor. Ils envisagent de s'installer ici, songea-t-elle. Ils veulent déplacer leur peuple vers le sud ! Son cœur se serra. Il était peu probable que la société très structurée du royaume convienne à une grande tribu de nomades. On vous a menti, je pense, quant à la possibilité d'être acceptés ici. Quelqu'un vous a fait des promesses et ne les tiendra sans doute pas.
Wynter se tourna vers Christopher. Il regardait la foule, les lèvres serrées, mais le mécontentement quitta rapidement son visage étroit, et sa bouche s'incurva en un sourire pensif à la vue de la danse merronne. La musique avait pris un tour frénétique. La foule se sépara en groupes de quatre qui commencèrent à se croiser, formant et reformant des nœuds et des motifs complexes. Soudain, un danseur au centre de la piste bondit comme un poisson, et Wynter hoqueta quand sa main frappa les poutres noires du haut plafond. La foule poussa un vivat. Christopher et Wari crièrent et tapèrent dans leurs mains, une fois, en signe symbolique de louange.
Embla tendit la main par-dessus la table et demanda : « Tu danses, Tabiyb ? »
Wynter trouva l'idée très drôle, mais Razi, avec un sourire en coin, lui lança un regard très satisfait. « Eh bien justement, oui ! » Il se leva d'un bond, la main tendue avec un geste élégant vers Embla. « Coinín m'a appris ! » cria-t-il.
Stupéfaite, Wynter regarda son pirate emmener la dame pâle sur la piste.
« Christopher Garron ! cria-t-elle en donnant au jeune homme une tape sur l'épaule, sans parvenir à lui faire perdre son sourire tranquille. Qu'as-tu fait à mon frère ? »
 

« C'est un katar rajpoute, précisa Christopher tandis qu'Ashkr examinait son poignard inhabituel et en admirait les gravures. Tabiyb me l'a acheté quand il a eu le pistolet à mèche. Il s'était dit que ce serait plus simple à utiliser pour… » Christopher leva sa main brutalisée et agita ses doigts raides. « Il a pensé que ce serait bien plus simple de le garder en main.
— Et il avait raison ? » demanda Sólmundr. Il regarda Wynter, qui lui faisait signe de lui passer le poignard. Elle glissa la main dans l'armature de métal, referma les doigts sur la poignée. C'était très stable, comme si elle avait remplacé son poing par une épée. Mais elle n'avait aucune souplesse dans le poignet.
Comme s'il avait lu dans ses pensées, Christopher poursuivit : « Je préfère tout de même ma dague. Plus de liberté. » Il fit quelques mouvements rapides et mortels du bras, que le Merron observa d'un air pensif. Wynter n'aimerait pas affronter Christopher en combat singulier – mains mutilées ou non, c'était un adversaire rusé et vif. Elle fut heureuse de constater que les grands hommes autour d'eux le comprenaient.
Wynter tendit le katar à Úlfnaor au moment où Razi et Embla revenaient de la piste de danse. Razi traîna un tabouret en bout de table et Embla tira les cheveux de Sólmundr pour lui suggérer de se pousser. Sólmundr et Ashkr se décalèrent d'une place pour qu'Embla puisse s'asseoir à côté de Razi. Les hommes gloussèrent doucement, de la même façon suggestive et joueuse que plus tôt. Embla claqua de nouveau de la langue et cacha un sourire.
Razi regardait Christopher passer le fauchon à Ashkr. Le grand blond retourna la lame entre ses mains et la caressa, ses yeux bleu marine rendus sérieux par l'admiration.
« C'est de l'acier indien, dit Razi. Comme le pistolet à mèche et le katar. » Il s'arrêta pour prendre une gorgée de cordial. Ses cheveux étaient humides comme s'il venait de se baigner. « Quand je l'ai acheté, raconta-t-il le souffle court en passant le verre à Embla, le forgeron m'en a fait la démonstration en coupant une patte de cochon. La lame a fendu l'os d'un coup. Et je n'ai jamais vu un fil qui conserve autant de tranchant.
— Ce sont des armes phénoménales, renchérit Wynter.
— Oui, soupira Razi en regardant Úlfnaor prendre le fauchon et le soupeser. Oui. Mais, en fin de compte, ce ne sont que des armes. Je préférerais… » Il s'éclaircit la voix et se reprit. « Oui, elles sont merveilleuses. Les hommes qui les ont fabriquées étaient des artisans hors pair. »
Úlfnaor jeta un coup d'œil à Razi. Il fit tournoyer la lame autour de lui, fendant l'air avec maîtrise et adresse. Il grogna en signe d'approbation, et passa un pouce prudent sur le fil.
« Les Sudlands sont forts en armes, approuva-t-il. C'est ce qu'on me dit. Beaucoup d'armes puissants, là-bas. »
Wynter regarda Razi. Lui aussi s'était crispé en réaction. « Nous sommes effectivement un pays fort, concéda-t-il avec précaution. Malgré nos problèmes récents, le roi est très apprécié. Ses armées sont bien entraînées.
— Et bien équipées ? Son fils est grand guerrier, on me dit. Il a arme de très puissance.
— C'est une bonne histoire, murmura Christopher avec un désintérêt désinvolte. Qui vous l'a racontée ?
— Quelqu'un. Dans Nord. Pas vrai, c'est ? Ce prince, pas un guerrier ? Pas avoir l'arme ?
— Les Merrons passent-ils beaucoup de temps à parler de notre famille royale autour de leurs feux de camp ? demanda Wynter avec un sourire, malgré l'oppression dans sa poitrine.
— Je pas dit Merron raconter, corrigea Úlfnaor. Juste quelqu'un. » Il eut un geste de la main pour écarter le sujet. « Pas important. Peut-être trompé. Ça peut être trop difficile, parfois, de comprendre quand quelqu'un parle. »
Sólmundr eut un hoquet amusé. « Oui, surtout quand il ne sait pas que tu l'écoutes. »
Úlfnaor haussa les épaules. « Pas ma faute si certains pensent que Merrons moins intelligents que chiens. C'est problème des autres, ce qu'ils disent, et croient qu'on comprend pas. » Il sourit à l'attention de Sól. Cette expression était inattendue sur le visage grave de l'Aoire, à la fois charmante et sombre, pleine d'une profondeur insoupçonnée d'humour taquin.
« Qui vous a dit cela ? insista Wynter. Et qu'a-t-il dit, exactement ? »
Mais Úlfnaor claqua de la langue et agita de nouveau la main. « Justes paroles. À moitié entendues. Mérite pas le souffle. »
Wynter croisa le regard de Razi. Une arme puissante, en possession du prince. Cette rumeur était-elle parvenue jusqu'aux Nordlandais ? Il secoua la tête. Plus tard.
« Tu passes le boire, Coinín ? » Sólmundr indiqua le cordial.
Christopher s'apprêtait à tendre le pichet quand il se rendit compte qu'il était vide. Il chercha le patron du regard. Wynter repéra le petit homme de l'autre côté de la pièce, occupé à débarrasser une table de ses pichets vides : tout en faisant son travail, il gardait un œil inquiet sur ses filles, qui s'affairaient dans la salle.
Ces petites choses timides aux yeux craintifs remplissaient les bols d'olives et ramassaient les assiettes vides. Elles ne devaient pas avoir plus de treize ans, et les Merrons ne les regardaient pas, mais Wynter comprenait la nervosité de leur père. Les derniers morceaux avaient réchauffé l'atmosphère. Ces danses mimaient ouvertement le désir, leurs mouvements étaient bien plus suggestifs que cela aurait été normalement accepté, et Wynter dut reconnaître que, s'il s'était agi de ses propres filles, elle les aurait envoyées dans leur chambre, porte verrouillée.
Une poignée d'hommes près de la porte rugit soudain de rire. La plus petite des filles sursauta, alors qu'elle était pourtant loin d'eux, et le propriétaire, les bras chargés de pichets vides, lança à ses clients un regard méfiant. Il siffla pour rappeler ses filles, qui finirent ce qu'elles faisaient. Le patron se fraya un chemin jusqu'à la cuisine, et les filles le suivirent de près.
« Wyn ? » Razi la surprit en s'accroupissant à côté d'elle, un bras sur sa chaise. Il avait un air d'espoir, les joues rouges, les yeux écarquillés.
Wynter rit de son expression, et lui appuya sur le bout du nez. « Toi, mon cher frère, tu es sur le point de me demander de l'argent ! »
Razi rougit. « Eh bien… commença-t-il en se tournant vers la foule. Les Merrons… les Merrons passent la nuit ici, et je… » Un rictus surnagea un instant sur son visage trop embarrassé pour devenir un vrai sourire. « Tu voudrais… commença-t-il, avec un regard suppliant. Tu voudrais dormir dans un vrai lit, ce soir, sœurette ? Tu voudrais qu'on prenne une chambre ? »
Razi jeta un coup d'œil à Embla. La dame l'observait, les yeux mi-clos, le menton dans la main, ses cheveux blonds emmêlés encadrant ses joues rougies. Même Wynter sentit son cœur rater un battement devant son expression.
Oh ! pensa-t-elle.
Razi se força à regarder sa sœur. Il se mordit la lèvre. S'ils décidaient de prendre une chambre, Wynter doutait que Razi y mette les pieds. Ses yeux se posèrent sur Christopher, le visage réservé. Il était affalé sur sa chaise au bout de la table, les bras croisés, les jambes allongées devant lui, pour se reposer après les danses. Sa chemise était trempée de sueur, son visage étroit brillait dans la chaleur. Il était complètement décoiffé. Wynter, dévisageant son beau Hadrish brun, songea, comme une évidence : Je l'aime.
Quelle que soit l'expression qui se dessina sur son visage, la bouche de Christopher s'arrondit un peu en la voyant et il pencha la tête, ses grands yeux gris interrogateurs. Razi suivit le regard de sa sœur, et observa son ami d'un air étonné.
Wynter murmura à l'oreille de Razi : « Nous laisserais-tu partager un lit, Christopher et moi ? »
Les grands yeux marron de Razi s'écarquillèrent et il se tourna vers elle, soudain choqué et hésitant. Il paraissait si troublé que Wynter lui posa la main sur la nuque et appuya le front contre celui de son frère, leur vieux geste d'affection.
« Ne l'aimes-tu pas, Razi ? » murmura-t-elle en guettant sa réaction.
Il déglutit et hocha la tête. « Si. Beaucoup.
— Alors ne penses-tu pas qu'il fera tout pour moi ?
— Si, Wyn, je le pense. Il ne saurait y avoir meilleur homme pour toi. »
Elle haussa les sourcils. Alors ? disaient ses yeux. Pourquoi cette incertitude ? « Nous avons échangé nos promesses, Razi. Je suis certaine de l'aimer, et je crois qu'il pensait ce qu'il m'a dit. »
Razi la quitta des yeux, et sembla réfléchir intensément. Puis il s'ébroua et hocha la tête. Il saisit Wynter par les tempes et déposa un baiser sur son front. « Rendez-vous heureux l'un l'autre, Wyn, murmura-t-il avec ferveur. Il y a trop peu de joie dans ce monde. » Il se releva d'un bond et tapa dans ses mains. « Nous restons ! s'exclama-t-il avant de tendre un bras vers Embla, radieuse. Ma dame, dansez avec moi ! »
Embla quitta la table et ils fendirent la foule en tournoyant. Christopher les regarda, ses yeux se durcissant brièvement quand Razi fit sauter Embla en l'air.
« C'était quoi, ces messes basses ? demanda-t-il.
— Nous passons la nuit ici », annonça Wynter.
Au lieu de l'amusement auquel elle s'attendait, Christopher grimaça, un œil vers Úlfnaor qui discutait doucement du pistolet à platine à mèche de Razi avec Ashkr. « Ah, grogna-t-il. Bah, une seule nuit, ça ira. » Il prit une grande inspiration, comme pour repousser ce qui le dérangeait. « Fillette, dit-il en se penchant vers Wynter pour lui prendre la main. Ils veulent que je joue les derniers morceaux avec eux. Ça ne t'ennuie pas ? » Ses fossettes firent une rapide apparition tandis qu'il lui adressait un sourire canaille. « Je n'en ai pas pour longtemps », promit-il.
Wynter écarta les cheveux emmêlés du jeune homme. « Je reste ici, souffla-t-elle. Je vais commander du cordial au patron. » Elle se pencha en avant et lui murmura, sur le ton de la confidence : « Je crois que tes chahuteurs d'amis merrons l'ont fait fuir. » Elle embrassa brièvement Christopher sur la bouche et l'écarta d'elle : « Allez, file, va jouer avec ton tambour ! »
Il disparut dans la foule. Wynter réunit les pichets vides pour se frayer un chemin vers la porte de la cuisine. Quelque chose la poussa à se retourner, juste à temps pour voir Christopher monter sur scène. En prenant son tambour, il la regarda. Avec un sourire, il leva la main pour ramener ses cheveux derrière ses oreilles, puis la porte se referma et il disparut.