Rien qu'un fantôme
La maison de bains se trouvait dans le verger.
Mouchetée de l'ombre dentelée des arbres, c'était une petite hutte
au sol de terre battue, avec une seule bassine. Que ce soit par
accident ou grâce à la bourse de Razi, ils étaient les seuls à
vouloir s'en servir. On aurait cru un havre de solitude et de paix.
À des kilomètres de tout.
Assise à côté de leurs affaires, dos au mur de la
cabane, Wynter tendait son visage au soleil. Un merle trillait dans
le pommier au-dessus d'elle. Les yeux fermés, elle entendit
Christopher, assiette dans une main, chope dans l'autre, pousser la
porte de la maison de bains du coude et la laisser se refermer
derrière lui.
« Comment ça va ? Je t'ai apporté du
cidre et de la tarte.
— Je n'en veux pas. » Razi parlait d'une voix
morne et calme.
« Oui, je sais. C'est juste une excuse pour
entrer sans que tu me jettes quelque chose à la figure. Je les mets
là. »
Wynter perçut un cliquetis faible quand
Christopher déposa la nourriture de l'autre côté du mur.
« Ça te fera envie un peu plus tard. Tu ne
dois plus avoir grand-chose dans le ventre, après ce que tu as
rendu derrière la grange. »
Wynter entendit une éclaboussure vive, comme si
Razi s'était redressé d'un coup, ou avait levé les bras, puis un
long silence.
« Et maintenant, on rentre à la maison ?
finit par demander Christopher. Toi, Wynter et moi ?
— Non, Christopher, pas du
tout. » À sa voix étouffée, Wynter supposa que Razi avait
dissimulé son visage dans ses mains.
Après un autre bref silence, la voix calme de
Christopher reprit avec hésitation : « Chez toi, tu
pourrais reprendre ton cabinet. Wynter pourrait construire
l'hôpital. Moi… moi je pourrais rouler les bandages, ou je ne sais
quoi. Rouvrir l'écurie, et recommencer à élever des
chevaux. »
Wynter savait que Christopher ne parlait pas du
palais ; il n'aurait jamais appelé le palais « la
maison ». Il parlait du Maroc. D'Alger. Il parlait d'entamer
une nouvelle vie. Elle tourna la tête, incertaine de ce que
répondrait Razi. Il garda le silence.
« Razi, insista Christopher. Rentre avec moi.
Avant que ces gens te tuent. »
Le silence répondit à cela aussi. Wynter imaginait
facilement Razi allongé dans la bassine, les coudes sur les bords,
la tête en arrière. Elle se le représentait, les mains sur les
yeux, attendant que Christopher le laisse tranquille. Le silence
s'étira, et Christopher se releva avec un soupir.
« Je suis navré pour Lorcan, Razi. Je suis
navré pour ce pauvre garçon arabe. »
Wynter ferma de nouveau les yeux, la tête contre
le mur. Razi ne prononça pas un mot.
« Quand ton père apprendra que ce n'était pas
toi…
— Il n'en saura rien. Jahm aura trop peur pour le
lui dire. » Il y eut un bruit discret d'éclaboussures quand
Razi laissa retomber ses mains. Sa voix se brisa sur la phrase
suivante : « Ces pauvres gens. Ces pauvres… C'est moi qui
ai envoyé ce garçon…
— Si ton père pense que tu es mort, il tentera de
te venger. Ce sera le chaos, à moins… »
Christopher fut réduit au silence par le rire de
Razi.
« La vengeance est plutôt un plat qui se
mange froid, chez nous, Christopher, et seulement si cela a une
utilité politique. Tu devrais le… » Il n'y eut plus de bruit
pendant un moment. Puis Razi reprit, la voix rauque :
« Tu devrais le savoir mieux que quiconque. Oh ! Mon
Dieu ! Simon et ses hommes… et le pauvre Shuqayr !
Comment… ? Chris, je ne suis pas de taille pour
ça ! »
Wynter aurait voulu que Christopher ressorte,
qu'il laisse ce pauvre homme souffrir en privé. Elle ouvrit la
bouche, mais, à l'évidence, Christopher connaissait Razi aussi bien
qu'elle, car il dit : « Wynter et moi sommes juste
dehors, d'accord ? Appelle, si tu veux qu'on
entre. »
La porte de la cabane grinça.
Wynter vit la main de Christopher sur la poignée. Il entrebâilla la
porte, puis hésita et se retourna. « Je sais que ce n'est pas
la peine de te le dire, Razi. Tu es tout sauf bête ; mais ce
n'est pas toi qui a tué Shuqayr, pas plus que tu n'as tranché la
gorge de De Rochelle ou de ses hommes. Et, Raz, je sais qu'on n'en
parle jamais, mais ce que ce propriétaire a dit, ça ne s'applique
pas à nous. Tu ne m'as pas volé mes mains, Razi, et il ne
t'appartenait pas de sacrifier un royaume par vengeance. Je ne t'en
ai jamais voulu, et tu ne devrais pas ressasser tous ces vieux
trucs maintenant, sous prétexte que tu es fatigué et triste comme
les pierres. »
Wynter guetta la réponse de Razi, mais seul le
silence régnait dans la maison de bains.
« Prends tout le temps que tu veux,
poursuivit Christopher. Ils pourront toujours nous réchauffer de
l'eau si celle-ci refroidit. » Il sortit et referma la porte.
Resta un moment à observer sans le voir le battant de bois brut,
puis s'assit à côté de Wynter.
Il s'adossa au mur. Wynter s'appuya contre lui,
passa son bras sous le sien et prit sa main. Ils regardèrent le
verger.
« Je suis désolé pour ton père »,
finit-il par murmurer. Elle hocha la tête.
« C'était… »
Elle lui serra la main un peu plus fort.
« S'il te plaît, Christopher. Pas
maintenant. »
Christopher secoua la tête, et son visage se
crispa, comme s'il était au bord des larmes. Wynter posa la tête
sur son épaule, la joue contre l'étoffe. Un instant plus tard, il
lui embrassa les cheveux.
« Je suis désolé, ma jolie, je voulais juste
te dire ça », confia-t-il d'une voix rauque.
Elle posa l'autre main sur la poitrine du jeune
homme et ils restèrent ainsi sans bouger, se réconfortant l'un
l'autre en silence. Peu à peu, les clapotis à l'intérieur de la
maison de bains leur apprirent que Razi avait décidé de se
laver.
« Ils ont joué au ballon avec la tête de ce
garçon, murmura Christopher. En pensant que c'était Razi. Ils
croyaient que c'était Razi, et ils lui ont fait ça. »
Wynter se concentrait sur la lumière dorée de
l'après-midi, en espérant que Christopher allait se taire. Elle
devinait le tour que cette conversation allait prendre, et n'avait
aucune envie de la suivre vers sa conclusion logique.
« Ce n'est pas le roi qui aurait fait ça,
n'est-ce pas, fillette ? Il veut que Razi monte sur le
trône.
— Ça pourrait être n'importe
qui, murmura-t-elle avec urgence. Le peuple déteste Razi. D'autant
plus maintenant qu'on pense qu'il a tué mon père. N'importe quel
paysan aurait pu faire ça.
— Un paysan avec assez de poison pour contaminer
la réserve d'un groupe de chevaliers ? Pour venir à bout d'un
homme comme Simon De Rochelle ?
— Ils pensent que Razi a tué mon père,
insista-t-elle. Le peuple l'adorait… »
Christopher lui coupa la parole, d'une voix
éteinte mais assurée : « Si ça vient de lui, Albéron est
un homme mort. » Wynter grogna et essaya de retirer sa main de
celle de Christopher, mais il la serra un peu plus et se retourna
pour la regarder en face. Elle fut choquée de voir ses yeux si
lumineux, si durs. « Si c'est Albéron qui a ordonné qu'on
traîne son frère derrière un cheval, puis qu'on joue avec sa tête,
je le tuerai. Que Razi le veuille ou
non. »
Wynter prit une inspiration et posa sa main libre
sur leurs mains enlacées. « Ce ne sera pas nécessaire,
Christopher. Je sais qu'Albéron ne ferait jamais de mal à Razi. Je
le sais. Alors tu n'auras jamais à le tuer.
— Et sinon ? »
Wynter cligna des yeux. Lui demandait-il si elle
l'aimerait encore ? S'ils resteraient amis ? « Ce ne
sera pas nécessaire », répéta-t-elle au désespoir.
Le visage de Christopher se vida de toute
expression, et sa détermination brutale se mua en tendresse. Il se
pencha en avant, posa le front contre celui de Wynter. « Bien
sûr. Jamais. »
Wynter ferma les yeux, soudain au bord des
larmes.
Ils se séparèrent et s'adossèrent de nouveau
contre le mur, épaule contre épaule. Le soleil les enveloppait
d'une brume de poussière scintillante. Les oiseaux poursuivaient
leurs trilles joyeux dans les arbres. La vie continuait, tout
autour d'eux, malgré ces ténèbres écrasantes.
Wynter somnolait, elle avait même commencé à
rêver, quand elle sentit Christopher sursauter à côté d'elle.
Réveillée en sursaut, elle chercha alentour la source de son
angoisse.
Appuyé contre l'un des pommiers en bordure du
verger, le bandit souriait en mâchonnant un cure-dent. Ses yeux
passèrent sur leurs bras serrés, glissèrent rapidement sur la main
de Wynter posée sur la cuisse de Christopher. À son
expression, il semblait juger ridicule leur relation, un rictus
complice et méprisant aux lèvres. Aussitôt, Wynter sentit son cœur
palpiter et, la honte au front, se rendit
compte qu'elle paniquait comme jamais.
Quand Christopher se leva, le bandit passa le
cure-dent d'un côté de sa bouche à l'autre et détailla Christopher
de la tête aux pieds avec arrogance. Il était plus grand que lui,
beaucoup plus massif, et Wynter sut que l'homme ne voyait que cela.
Il ne considérait pas son ami comme une menace.
Cette manière désinvolte d'ignorer Christopher
réveilla quelque chose en elle. La véritable Wynter parut redresser
la tête, et l'enfant tétanisé auquel cet homme menaçait de la
réduire disparut sans bruit. Elle se leva d'un mouvement fluide
pour se placer au côté de Christopher. Aucun ne sortit son couteau,
mais les mains de Christopher pendaient, vides et prêtes à réagir.
Son visage blême était vigilant. Wynter avait revêtu son masque de
cour, surveillant le bandit par en dessous, et se tenait en
équilibre, presque sur la pointe des pieds.
L'expression du bandit s'altéra. Il cracha son
cure-dent par terre, le regard allant et venant entre Christopher
et Wynter. Derrière eux, la porte de la maison de bains s'ouvrit,
et Razi sortit au soleil, torse nu, pour s'essuyer les cheveux. Il
s'arrêta en saisissant la situation. Lorsqu'il aperçut le bandit,
il lâcha immédiatement sa serviette et s'approcha.
Les yeux du bandit s'écarquillèrent très
légèrement. Toute la puissance musclée de Razi semblait soudain
l'embraser, et, quoiqu'il ne mesurât qu'une demi-tête de plus que
le bandit, sa rage paraissait l'écraser. Les yeux du bandit
glissèrent vers la longue cicatrice courbée sur l'épaule droite de
Razi, et cela parut entériner sa décision. Il lança un nouveau
rictus moqueur à Christopher et à Wynter, pencha la tête comme pour
prendre congé avec amabilité, et s'éloigna d'un pas décontracté
entre les arbres.
« Pour l'amour du ciel, qui
était-ce ? » lança Razi.
Wynter ouvrit la bouche, mais ne trouva pas les
mots pour lui expliquer.
Christopher observait le bandit disparaître
derrière le mur de l'auberge. « Personne. Rien qu'un
fantôme. » Il se retourna et ajouta : « Bien. Je
rapporte ces assiettes sales à l'auberge. Notre compagne peut
prendre son bain, puis moi le mien, et nous repartirons, propres,
heureux et…
— Christopher ? interrompit Razi d'un ton
méfiant. Qui était cet homme ?
— Tu devrais manger ta tarte, Razi, suggéra
Christopher en ramassant les assiettes. Sèche-toi au soleil, bois
un peu de cidre. Je n'en ai que pour un
instant. Je vais régler notre note, veiller à ce que les chevaux
soient prêts, et refaire le plein de provisions. Toi, reste là et
protège Wynter d'autres importuns aux yeux baladeurs. Qu'en
penses-tu ? »
Razi se détendit en comprenant.
« Aahhh. » Il adressa à Wynter un regard compatissant.
À l'évidence, il pensait que ce bandit n'était qu'un voyeur
déçu. « Ce n'est rien, sœurette. Il ne reviendra plus ;
il ne devait pas s'attendre à ce que tu aies de la compagnie.
Vas-y. » Il lui ouvrit la porte. « Je reste là,
d'accord ? » Sa voix était si attentionnée, et ses yeux
si fatigués, que Wynter eut envie de le serrer contre elle. Au lieu
de cela, elle lui tendit sa tarte et sa chope, et il ferma la porte
derrière elle.
Après un échange bref dont elle ne distingua pas
la teneur, la longue silhouette de Razi se déplaça derrière les
planches. Il s'assit contre le mur alors qu'elle libérait ses
cheveux et les laissait cascader en une longue masse dans son
dos.
« Je suis là, Wyn, dit-il soudain. Tout va
bien. »
Elle sourit. « Je sais, Razi. Merci. Mange ta
tarte, ne t'inquiète pas. »
Elle l'entendit pousser un soupir ;
l'assiette cliqueta légèrement quand il la souleva. Arrête de la regarder, et mange,
l'encouragea-t-elle intérieurement. Elle finit par monter les
marches et s'enfoncer avec délice dans l'eau encore chaude, ferma
les yeux et se laissa emporter.
Elle se séchait les cheveux au soleil quand
Christopher retraversa le verger au petit trot. Il était parti si
longtemps qu'ils commençaient à s'inquiéter. Il quitta sa tunique
en arrivant et la froissa dans sa main, puis dénoua son maillot. En
ouvrant la porte du coude, il retira les épingles de ses cheveux,
qui tombèrent dans son dos en un lourd rouleau.
« J'en ai pour une minute »,
annonça-t-il.
En un rien de temps, il ressortit du bain à
grandes enjambées, les cheveux trempés, les vêtements humides
d'avoir été enfilés sur une peau mouillée. Il rassemblait déjà ses
effets. « Allez, il est tard. » Il passa son sac sur
l'épaule, puis son arbalète et son fourreau, et enfin ses fontes.
« Allez ! »
insista-t-il. Wynter et Razi hésitèrent, alertés par la vigueur
inhabituelle de son ton.
Christopher leva les yeux et se détourna.
« Il faut qu'on parte. Il est tard. » Wynter et Razi se
consultèrent du regard. Le jeune homme haussa les épaules et tous
deux se pressèrent de rassembler leurs
affaires. Ils ignoraient pourquoi, mais, si Christopher était si
pressé de partir, cela leur convenait.
Il n'y avait aucun bruit dans la cour quand ils
allèrent chercher leurs chevaux, tous les goudronneux somnolaient
après leur repas. Sur les bancs, d'autres hommes dormaient ou
fumaient, une chope entre les pieds, mais ils levèrent à peine la
tête quand les trois voyageurs sortirent de l'écurie sur leur
monture.
Ils avaient presque franchi la porte quand une
femme cria derrière l'auberge. Wynter vit les assoupis s'animer
lentement. Les cris de la femme se firent de plus en plus cohérents
à mesure qu'elle approchait, et Razi, comprenant ce qu'elle disait,
arrêta son cheval.
« … est blessé ! Venez l'aider !
Allez chercher de l'aide ! »
Razi se retourna aussitôt. Il ouvrit la bouche
pour annoncer qu'il était médecin, mais Christopher le saisit par
le poignet pour le faire taire et calmer son cheval qui
piaffait.
« Tu ne peux rien pour lui, assura-t-il à
voix basse. Il n'a pas fait attention, il s'est fait écraser sous
un tonneau. Ce n'est plus qu'un fantôme, maintenant. » Il
regarda Wynter. « Tu m'entends, ma chérie ? Rien qu'un
fantôme. »
Il lâcha le poignet de Razi et fit reculer son
cheval de quelques pas, attendant sa décision. Wynter et Razi
restèrent un instant stupéfaits. Puis, comme si quelqu'un avait
abaissé le drapeau du départ ou donné un ordre silencieux, ils
sortirent de la cour au trot.