Caoirigh Beo
« On te regarde, Razi », murmura Wynter en trempant les lèvres dans son cordial.
Razi leva les yeux discrètement. « Où ça ? » demanda-t-il. Il avait pris soin d'ignorer les nobles depuis que Wynter l'avait surpris à admirer la femme, et n'avait donc pas remarqué l'attention qu'elle lui prêtait.
Wynter gloussa. « Ta pâle dame paraît très intriguée. Certainement à cause de la barbe. »
Razi claqua discrètement de la langue, mais jeta tout de même un coup d'œil avant de se détourner. La dame devait encore le regarder. Il commença aussitôt à tripoter l'ourlet de sa manche, et Wynter, le voyant rougir, ressentit un grand élan de tendresse pour lui. Elle le poussa du coude, et il sourit aussitôt de toutes ses dents.
Wynter se serait volontiers laissée aller à ces taquineries. Mais elle s'éclaircit la voix et se concentra sur ce qui l'entourait. Elle se força à se rappeler que Razi était l'un des hommes les plus haïs de ce royaume. Où qu'il se tourne, il croisait loups et poignards, et une tradition tout entière dépendait de ses actes. Ils ne devaient pas oublier combien leur position était précaire.
Elle le regarda de côté, et le vit couler un autre regard furtif à la dame blonde. Wynter sourit. Quel mal à cela ? se demanda-t-elle. Le voir si charmé, et si distrait un moment. Christopher et moi pourrons bien veiller sur lui.
Elle examina la pièce en buvant une nouvelle gorgée. Les Merrons commençaient à danser, et elle les observa avec intérêt. Son père lui avait décrit leurs danses – des danses de groupe sauvages et chaloupées, complexes et rapides. Lorcan avait raconté qu'il n'avait jamais vu des danseurs sauter si haut. Wynter se demanda si Christopher savait danser ainsi. Peut-être pourrait-il lui enseigner les pas ? Razi tapait sur la table en rythme. Sur la scène, de l'autre côté de la salle, Christopher tambourinait toujours, ajoutant son fil à cette tapisserie de sons. Ils lui avaient commandé un repas, mais Wynter doutaient qu'ils ne le revoient de sitôt.
Malgré sa détermination, elle n'aperçut les deux hommes que lorsque Razi se leva avec appréhension, la main sur son épée. Wynter l'imita, et croisa le regard des hommes tandis qu'ils approchaient.
Elle reconnut l'un d'eux, venu de la table des nobles. Assis à la gauche du jumeau, il s'était beaucoup amusé de l'intérêt que témoignait la dame pour Razi. Blond, fin et légèrement voûté, il devait avoir une trentaine d'années, estima Wynter, mais son visage buriné rendait son âge difficile à déterminer. Il portait les bracelets symboliques des Merrons Ours en haut de ses bras nus, et une bande de cuivre et d'argent tressée au poignet. Il avait l'air de bonne humeur et décontracté, et en arrivant à leur table, il repoussa ses cheveux bouclés derrière ses oreilles en souriant avec une curiosité affichée. Wynter vit qu'il lui manquait deux dents du haut, et que son cou et ses poignets étaient couturés de vieilles cicatrices. Son compagnon, un géant brun aux épaules larges, considérait Wynter et Razi avec la même curiosité aimable.
Le blond tendit la main, et Razi la serra. Puis, sans consulter Razi, il tendit également la main à Wynter comme s'il s'agissait d'un homme. Elle accepta la chose comme si elle y était habituée, et hocha la tête en croisant son regard. Il avait la main forte, calleuse et rugueuse comme si ses paumes étaient de bois poli, et ses bras de fer. Il commença à se présenter en merron, vit qu'ils ne le comprenaient pas, et s'arrêta, le front plissé.
« Je suis terriblement navré de notre ignorance, dit Razi. Nous ne comprenons pas votre langue. »
Les deux Merrons se regardèrent.
Le blond jeta un œil vers la table des nobles, et le jumeau haussa les sourcils, interrogateur. L'homme, d'un mouvement de main, sembla dire au noble laisse-moi un instant et, avec un haussement d'épaules déterminé, se tourna et s'adressa à Wynter et à Razi en allemain. Wynter parlait très bien cette langue du Nordland, mais, Razi n'y entendant rien, elle garda le silence. Razi essaya le français puis l'italien, en vain.
Les Merrons soupirèrent de frustration.
« Pardonnez-moi, dit Wynter en hadrish, mais nous partageons peut-être cette langue ? »
Le blond poussa un cri de ravissement et afficha son sourire édenté. Il s'inclina légèrement vers Wynter et Razi et dit : « Avec respect, estimés voyageurs, les Seigneurs parlent avec la langue de Hadran ; ce serait notre plaisir que vous joignez-vous à notre table pour visite ? » Le ton rauque et le grasseyement traînant de sa voix étaient chauds, et rassurants, d'une certaine manière. Il désigna son compagnon, qui s'était déjà détourné et tendait le cou pour voir par-dessus la foule. « Wari va chercher votre ami petit », dit-il.
Wynter se sentit coupable d'interrompre le plaisir de Christopher si tôt, mais ni Razi ni elle n'empêchèrent le dénommé Wari de siffler pour attirer l'attention et de faire un geste vers la scène. Il était temps de jouer à la politique, et ils auraient besoin de Christopher, de sa connaissance des Merrons, pour les guider. Ils voulurent rassembler leurs affaires, mais le blond leur fit signe de les laisser avec un froncement de sourcils. « Ne risque rien, dit-il avec impatience. Tout bien. »
Wynter et Razi échangèrent un regard et se rappelèrent le conseil de Christopher quant à la méfiance implicite. Razi hocha la tête aimablement et se détourna de leurs ceintures de voyage et autres biens avec une inquiétude dissimulée. Ils venaient de quitter la table quand Christopher leur fut acheminé par-dessus la foule, et déposé avec légèreté à leurs côtés. Il écarta ses longs cheveux de son visage et Wynter vit la prudence s'inviter dans son sourire quand il regarda les deux Merrons.
« Où en sommes-nous ? demanda-t-il en un sudlandais prudent.
— Nous avons été invités à la table des nobles, répondit Razi avec un sourire engageant. Nous parlerons hadrish, car apparemment c'est la seule langue que nous partageons tous. »
Les Merrons hochèrent poliment la tête en direction de Christopher. Il leur sourit, et continua de parler doucement à Razi et à Wynter en sudlandais.
« Avez-vous essayé de vous présenter vous-mêmes ? Parce que ça ne serait pas du tout convenable.
— Non, assura Wynter. C'est eux qui sont venus nous chercher.
— Très bien. Alors qu'ils passent devant. »
Wynter et Razi suivirent l'exemple de Christopher en s'inclinant une fois de plus, et en laissant les deux hommes les précéder. La musique continuait, mais la foule portait une attention discrète aux étrangers tandis qu'ils approchaient de la table des nobles.
Wari se glissa sans peine entre les chiens de guerre et alla se poster contre le mur. Wynter supposa qu'il s'agissait d'un garde ou d'un assistant personnel du brun silencieux avachi dans le fauteuil à droite de la dame pâle.
« Tá teanga na Hadran acu », annonça Wari.
Les jumeaux haussèrent les sourcils et dirent : « Ah. Du hadrish. »
Le brun les regarda tous les trois, sans expression. Ses doigts étaient décorés d'anneaux d'argent, le haut de ses bras nus était pris dans les mêmes bracelets d'argent lourds que les autres. Wynter fut surprise de constater que ces bracelets-là ne symbolisaient aucune des quatre tribus des Merrons. Au lieu des habituels faucon, panthère, ours ou serpent, l'extrémité des spirales ouvertes représentait une tête humaine, tenant dans sa bouche un agneau ou un petit chien. Christopher considéra cet homme avec prudence, et l'homme lui rendit son regard.
Au lieu de reprendre sa place, le blond resta près de Razi, Wynter et Christopher, entre eux et les chiens. Wynter s'en réjouissait, car les bêtes s'étaient levées et grondaient sourdement, babines retroussées. Elle savait qu'il ne faut pas montrer sa peur à un chien énervé, mais elle soupçonnait ces animaux de pouvoir prendre sa tête entière dans leur gueule, et cette image ne lui inspirait guère de courage. Elle se rapprocha de Razi, qui lui prit la main de manière protectrice.
Le blond s'adressa aux chiens :
« Tóggo bogé, dit-il à voix basse, is cairde iad. »
Christopher traduisit à mi-voix : « Du calme, ce sont des amis. »
La jumelle se pencha en avant et regarda sans se cacher, par-dessus la tête des chiens, les mains jointes de Razi et de Wynter. Elle fronça les sourcils en apercevant le bracelet de laine tressée de Wynter, et la jeune femme la vit chercher son équivalent au poignet de Razi. Puis elle jeta un coup d'œil à Christopher, trouva le bracelet et s'en réjouit. Elle leva les yeux vers Razi et lui adressa un sourire.
Enfin, la noble dame se radossa contre sa chaise en s'exclamant : « Tarraingígí siar ! » et aussitôt deux des grands chiens s'allongèrent et posèrent la tête sur leurs pattes.
À moitié étendu sur sa chaise, les yeux de son frère jumeau allaient et venaient de Wynter à Razi et à Christopher avec un grand amusement. Il tapa sur la table. « Tarraingígí siar ! » dit-il, et deux autres des grands chiens s'allongèrent. Voyant qu'ils grognaient encore, l'homme frappa de nouveau sur la table. « Tarraingígí siar », répéta-t-il d'un ton vif. « Anois ! » Les deux chiens posèrent la tête sur leurs pattes avec un gémissement.
Le jumeau eut un sourire en biais et écarta les mains avec un air à la fois penaud et amusé.
« Ils ont caractère », dit-il dans un hadrish traînant.
Sa sœur sourit. « Comme leur maître ! » dit-elle avec une étincelle dans le regard.
Son frère lui donna un coup de coude peu délicat dans les côtes, et le blond eut un hoquet amusé.
Wynter fut prise au dépourvu. Quand Christopher lui avait expliqué que les Merrons s'attendaient à un certain « respect des convenances », ce n'était pas le comportement auquel elle s'attendait. Elle s'était préparée à un dédain hautain, une susceptibilité volontaire, plutôt qu'à cette bonne humeur badine. Elle commença à se demander ce que ce « respect des convenances » pouvait bien englober.
En contrepoint de l'amusement chaleureux des autres, l'homme brun restait allongé sur sa chaise, les yeux mi-clos, et battait le rythme du bout des doigts. Ses chiens continuaient de gronder leur mise en garde, et s'interposaient entre les étrangers et la table de leur maître.
Comme un seul homme, les jumeaux se tournèrent vers lui. Penché en avant pour regarder à côté de sa sœur, l'homme haussa les sourcils. Voyant que le brun ne répondait pas, le frère tapa sur la table et lança quelques paroles impatientes en merron. Le brun l'ignora.
« Úlfnaor », tança la dame.
Devant cette réprobation calme, le brun leva les yeux au ciel et s'avoua vaincu. Il agita la main vers ses chiens et gronda : « Tarraingígí siar ! » puis se détourna vers la foule.
Les deux derniers chiens s'allongèrent avec obéissance et le frère invita les trois amis à s'avancer. Wynter sentit la main de Razi serrer la sienne quand ils passèrent entre les cerbères, mais une fois à l'intérieur de ce cercle protecteur, il la lâcha.
L'homme blond se glissa derrière la table et se tint à côté de la chaise du frère, les bras croisés, le sourire effacé. Wynter remarqua que Wari les regardait avec solennité. Les jumeaux, eux aussi, avaient perdu leur sourire. Tout le monde attendait avec la même gravité sur le visage. Úlfnaor s'inclina encore plus en arrière sur sa chaise, dans une attitude de défi.
Ah, se dit Wynter, voilà le respect des convenances. Elle attendit que Christopher prenne la parole. Il y eut un long silence, pendant lequel Wynter résista à l'envie de l'encourager. Elle entendait la respiration de Razi à côté d'elle. Il changea de posture. Toujours rien de la part de Christopher. Wynter se demanda s'ils avaient méjugé de sa maîtrise de la situation.
Après une longue attente tendue, Úlfnaor haussa les sourcils avec une sorte de surprise satisfaite, et se redressa. Il hocha la tête vers Christopher.
Aussitôt, le jeune homme s'avança et s'inclina, un poing sur la poitrine. Il s'adressa directement à Úlfnaor :
« Avec respect, Aoire, dit-il en hadrish, croisant le regard sombre de cet homme. Nous feriez-vous l'honneur d'entendre nos noms ? »
Le reste de l'assemblée sourit, et Wynter sentit un nœud se défaire entre ses omoplates. Il ne s'était pas trompé. Christopher garda le poing contre sa poitrine en fixant l'homme brun. Le silence s'étira et, peu à peu, les sourires s'estompèrent. Les sourcils de Christopher se froncèrent.
Quand Úlfnaor finit par répondre, ce fut avec froideur, et en merron :
« Cén fáth ab teanga coimhthíoch ? Nach Merron thú ?
— Avec respect, Aoire, mes compagnons ne parlent pas la langue merronne. Je ne parlerai pas dans leur dos. »
La commissure des lèvres de l'homme tressauta, et il agita la main, comme pour dire « Très bien, si vous y tenez ».
Christopher hocha la tête en remerciement formel. « Avec respect, Aoire. Permettez-moi de vous dire que je suis Coinín Garron, mac Aidan an Filid.
— Vous êtes l'adoptif d'Aidan Garron ? »
Christopher releva le menton et Wynter aperçut cette dangereuse étincelle de fierté apparaître sur son visage. « Avec respect, Aoire, poursuivit-il sur un ton de mise en garde, je suis le fils d'Aidan Garron.
— Et ainsi, vous vous revendiquez filid ? »
L'assemblée étudiait Christopher attentivement, très intéressée par sa réponse. Il soutint le regard de l'autre homme un moment, puis baissa les yeux. « Je ne suis pas du sang, Aoire. Je n'ai ni droit ni désir de me réclamer de ce qui ne me revient pas. »
Ce devait être une réponse très respectueuse, car les jumeaux sourirent et le blond leva le menton en une approbation chaleureuse. Les lèvres de Christopher esquissèrent un sourire triste. L'Aoire hocha la tête, et Wynter fut étonnée de découvrir une certaine amabilité sur son visage, et de l'acceptation. « Très bien, Coinín Garron mac Aidan, souffla-t-il avant d'indiquer Razi et Wynter. Présente-nous ton groupe. »
Les fossettes de Christopher se creusèrent en un ravissement renouvelé, et il se tourna vers Razi. Il rayonnait de la fierté d'un père tenant son premier-né entre ses bras. « Voici mon grand ami, mon frère de cœur, al Sayyid al-Tabiyb. » Razi eut un sourire espiègle, et Wynter ne put s'empêcher de l'imiter. Christopher venait de présenter Razi comme « mon seigneur le docteur ». « Vous pouvez l'appeler Tabiyb, pour faire plus simple », assura Christopher avec joie en lui tapant doucement la poitrine.
Le frère de la dame pâle se leva et tendit la main vers Razi. « Bienvenue à notre table, Tabiyb. Ma sœur est ravie de faire votre connaissance ! »
L'intéressée laissa tomber la main sous la table, et son frère sursauta légèrement, comme si on l'avait pincé. Le blond ricana, et même l'homme brun parut amusé. Razi serra la main des personnes présentes.
Tous les yeux se tournèrent vers Wynter, et elle inclina le buste avec élégance, comme un garçon à la cour. Christopher tendit la main vers elle et l'attira près de lui. « Et voici Iseult uí Garron, iníon Lorcan. » Razi sursauta en entendant Christopher utiliser le véritable nom de Wynter, mais la jeune femme le regarda d'un air rassurant. « C'est ma croí-eile », ajouta Christopher d'un ton doux, en passant un bras autour de la taille de Wynter.
La dame soupira et murmura quelque chose, qui dans n'importe quelle langue signifiait « Comme c'est mignon ».
L'homme blond sourit de toutes ses dents. « Dhá luch beaga, dit-il avec une étincelle dans le regard. Rua 'gus dubh ! »
Le jumeau de la dame pâle pencha la tête vers lui, sans quitter Wynter du regard, et ajouta : « A gcuid páistí chomh beag bídeach go gcodlaíonn siad i ndearcán. »
Tous les Merrons gloussèrent et caquetèrent comme un chœur de poules, les yeux passant sur Christopher d'un air amusé. Lui agita la main comme pour répondre « Je sais, je sais, on me l'a déjà faite ». Mais son visage était rouge, et leurs sourires s'amplifièrent.
Wynter regarda leur air amusé, et riposta par un sourire incertain.
« Qu'y a-t-il ? demanda-t-elle.
— Oh, ils plaisantent, c'est tout. Parce qu'ils nous trouvent petits.
— Mais encore ? » insista-t-elle.
Christopher balbutia. « Ils disent que nous sommes comme deux petites souris, et… » Il rougit de plus belle. « Nos enfants seront si petits qu'ils dormiront dans des coquilles de noix. »
Wynter se sentit devenir pivoine. Prise de pitié pour le couple embarrassé, la dame pâle se leva. « Bienvenue à notre table, Iseult », dit-elle en serrant la main de Wynter.
À son contact, Wynter sursauta. C'était une femme d'au moins vingt-cinq ans venue d'une société tribale, et pourtant sa main était aussi douce et propre que celle d'un bébé. Wynter était subjuguée. Même les dames protégées de la cour avaient les doigts rugueux à force de coudre, et les ongles souvent noirs de suie. En comparaison, ceux de cette femme étaient vierges comme la neige. C'était si extraordinaire que Wynter s'oublia tout à fait et resta à les fixer comme une imbécile, tournant et retournant la main de la dame dans la sienne.
Razi murmura. « Petite sœur ? » Wynter leva le nez, soudain ramenée à la réalité. « Oh, bonté divine ! s'exclama-t-elle mortifiée. Je suis navrée ! Mais vos mains sont si magnifiques ! Je n'ai jamais… »
La femme eut un sourire crispé et se dégagea. Tout autour de la table, les Merrons se firent soudain méfiants et graves, et Wynter vit qu'ils observaient Christopher. Celui-ci regardait la dame avec de grands yeux. La compréhension l'avait figé sur place. Très droite, elle non plus ne quittait pas Christopher du regard. Il se tourna vers son jumeau, dont il observa également les mains. Wynter l'imita et constata que lui aussi avait une peau d'une propreté et d'une perfection exceptionnelles, des ongles parfaitement entretenus. Lentement, Christopher releva les yeux. L'homme lui adressa un sourire complice, presque navré, et hocha la tête.
« Caoirigh Beo », murmura Christopher. Il se tourna en direction d'Úlfnaor, et croisa son regard sans expression. Une incertitude plana sur les seigneurs merrons, qui regardaient successivement leurs trois invités.
Razi s'éclaircit la gorge. « Pardonnez-moi, demanda-t-il de sa voix profonde. Mais…
— Ce sont des Caoirigh Beo, expliqua Christopher. Ils sont chéris. Ils sont… ils sont protégés. » Son ton décourageait toute autre question, et Razi, d'un mouvement du menton, fit mine de comprendre, résigné.
Un silence tendu pesait, que le frère de la dame rompit en s'adressant à Christopher : « Avec respect, honoré voyageur, nous feriez-vous l'honneur d'entendre nos noms, à présent ? »
Christopher fronça les sourcils, parut hésiter. Razi et Wynter se tournèrent vers lui, inquiets. Il devait accepter, il en avait certainement conscience. Quelles que soient ses réticences, il ne pouvait pas refuser. Christopher prit une grande inspiration et retint un moment son souffle, comme pour reprendre des forces. Puis son corps se détendit, son visage se radoucit, et il saisit la main tendue de l'homme en face de lui. « Avec respect, a dhuine uasail. Ce serait un honneur pour nous. »