Tentation
Le lendemain matin, Embla, Hallvor et Úlfnaor parcoururent le camp endormi et aidèrent les trois amis à porter leurs affaires jusqu'aux plaines herbeuses. Le puballmór d'Ashkr resta dans l'ombre, silencieux. Le seigneur blond leur avait dit au revoir la veille, expliquant qu'il voulait laisser Sólmundr dormir autant que possible avant qu'il ne découvre le départ de Christopher.
Par égard pour lui, ils travaillèrent en silence, marchant à pas de loups dans la pénombre de l'aube, récupérant sans un mot leurs affaires dans la tente. Wynter émergea avec son dernier paquetage. Elle trouva Christopher debout, immobile, tourné d'un air grave vers la tente d'Ashkr.
« Eh, siffla-t-elle. Eh ! » Elle s'approcha par-derrière et le poussa du coude. « Viens. On a presque fini. »
La voix douce d'Embla leur parvint à travers la brume, et ils se retournèrent tous les deux. Précédés des deux chiens de la jeune femme, Razi et elle approchaient tête baissée, plongés dans une conversation à mi-voix. Razi avait sa selle sur une épaule, et Embla portait son sac. Elle avait passé un bras autour de la taille de Razi, et le mouvement de leur cape semblait mêler leurs silhouettes. Christopher les observait d'un œil sombre. Toute la matinée, il avait essayé d'attirer l'attention d'Embla, et elle l'avait évité, esquivant ouvertement les tentatives de Christopher pour l'aborder.
« Viens, murmura Wynter. Plus tôt nous serons partis, plus tôt nous serons libérés d'elle. »
Dans le pâturage, Ozkar rejoignit immédiatement Wynter, et elle l'accueillit en lui tirant le toupet avec affection. « Gentil petit », dit-elle en regardant Úlfnaor et Hallvor déposer leurs dernières affaires à côté des fontes.
À côté d'elle, Christopher marmonnait en hadrish tout en s'occupant de sa petite jument brune, mais toute son attention se portait sur Embla, et il la foudroyait du regard. Wynter se sentit de plus en plus crispée. Le tempérament de Christopher était une inconnue pour le moment, et Wynter se surprit à s'inquiéter de ses réactions.
Embla se tenait un peu à l'écart de toute cette activité, la cape serrée autour d'elle, et elle regardait Razi mettre son harnais à sa jument. Il lui souriait souvent, les yeux brillants, et Embla observait son corps avec une appréciation évidente et réjouie. Hallvor, une fois son travail terminé, la rejoignit. Úlfnaor tendit à Razi son couchage et recula en s'époussetant les mains. Il haussa les sourcils, chercha du regard d'autres objets à lui donner. Ils avaient fini.
Soudain, Christopher s'écarta de son cheval, les mains agitées par la nervosité, les yeux posés sur Embla. Wynter saisit les rênes de la jument du jeune homme en le regardant d'un air entendu. S'il voulait parler à Embla, il devait le faire maintenant.
Úlfnaor prit l'arme à feu de Razi pour la lui tendre. À la dernière minute, il la retourna entre ses mains pour l'examiner. « Que penses-tu de ces choses, Tabiyb ? Moi, je les trouve très malcommodes. Pas bon, dépendre tout le temps de poudre noire. Que fait quand plus de poudre ?
— Je suis d'accord avec toi, dit Razi en assurant les étriers. Mais c'est l'avenir, malheureusement. On n'y peut rien. Tiens, tu permets ? » Il passa sous le cou de son cheval et prit le fusil des mains d'Úlfnaor. « Je vais te montrer quelque chose. » Les deux hommes se penchèrent sur l'arme.
Dès qu'ils se furent détournés, Christopher fila et attrapa Embla par le bras. « Il faut que je te parle », murmura-t-il. La dame soupira et évita son regard. Wynter vit Christopher serrer sa main. « Tout de suite. »
Embla s'immobilisa tout à fait. Elle plongea froidement ses yeux dans ceux, gris et durs, de Christopher. Hallvor fronça les sourcils, et les chiens de guerre tournèrent la tête, oreilles dressées. Chacun retint son souffle ; Hallvor, Embla et Christopher sur le point de faire quelque chose, les chiens au poil hérissé, la main de Wynter sur la garde de son épée.
Puis Embla rit avec une fausse bonne humeur et un geste désinvolte. Elle prit Christopher par le bras et l'écarta de la guérisseuse méfiante. Christopher la guida jusqu'à Wynter.
La jeune femme lança un coup d'œil furtif à Razi. Úlfnaor et lui étaient encore captivés par le fusil. Razi indiqua la rivière, et Úlfnaor épaula l'arme, visant l'eau sombre et brumeuse.
« Embla, murmura Christopher. Avant que Tabiyb ne parte, tu dois lui dire que vous ne pouvez pas être ensemble. Tu dois lui dire qu'il ne doit pas revenir te chercher. »
Embla fronça les sourcils, et Christopher l'attira plus près de lui, les doigts serrés sur son bras. « Dis-le-lui, Embla. Peu importe la façon dont tu t'y prendras. Dis-lui qu'il est trop jeune pour toi, que tu n'en voulais qu'à son corps. Dis-lui que tu es mariée, même… dis ce que tu voudras, mais convaincs-le de ne pas revenir. »
Embla se dégagea et se redressa de toute sa taille. « Je veux pas ! Pourquoi j'ai pas ça ? Pourquoi pas moi ? Ashkr, il…
— Ashkr est différent, Embla, tu le sais, parce que Sólmundr est différent. C'est cruel, et Ashkr n'aurait jamais dû l'autoriser, mais au moins Sólmundr le comprend, au moins il l'a choisi. Tabiyb ne comprendrait jamais !
— Arrête, Coinín. Arrête ! C'est pas juste, ce quoi tu dis. Pourquoi deviens cruel ? Pourquoi tu fais moi pas contente ?
— Tu lui mens, insista Christopher. Tu lui proposes sciemment des choses que tu ne peux pas lui offrir. »
Embla le regarda durement un instant, puis son visage changea. Elle se pencha vers lui et reprit, en un murmure doux et convaincant : « Coinín, tu sais Tabiyb compte pas revenir. Je juste femme avec qui plaisir de corps, ça est tout. Il part, et il retourne sa vie. Il reprend affaires, il oublie toute la promesse pour moi. » Embla lui posa une main implorante sur le bras. « Mais Coinín, tu sais quoi je veux croire ? Je veux croire Tabiyb, peut-être il pensera à moi, parfois, et peut-être il sourira. J'aime ça, Coinín. Vivre dans son cœur, et de temps à temps, faire sourire un comme Tabiyb. »
L'expression d'Embla fendit le cœur de Wynter, un désir sans espoir. La dame pâle posa la main sur son cœur et ajouta : « Si je porte cette idée dans moi, Coinín, elle m'aide dans beaucoup choses. »
Elle s'interrompit, et soutint le regard de Christopher.
À la grande surprise de Wynter, son ami se radoucit : « Écoute-moi. Tu ne connais pas Tabiyb autant que moi. Il tient toujours ses promesses. Il reviendra vraiment, Embla. Il reviendra, et là, que se passera-t-il ? »
Embla dévisagea Christopher, les yeux écarquillés.
« Quand il apprendra, il ne comprendra pas. Il perdra la tête, Embla. Il tuera Úlfnaor, et peut-être même Sólmundr, et, en fin de compte, le Peuple sera obligé de le tuer, lui. Et ce sera à cause de tes mensonges. Est-ce là ce que tu veux ? Tu veux que Tabiyb meure à cause de toi ? Parce que tu lui auras menti ? »
Christopher regarda Embla avec compassion. Quelque chose passa entre eux. Puis Embla se détourna d'un bloc et rejoignit Hallvor à pas raides. Hallvor vit la tristesse du visage de la dame pâle, et foudroya Christopher du regard. Wynter se mit à ses côtés et soutint le regard de la guérisseuse.
Les chiens d'Embla trottèrent jusqu'à elle avec quelques gémissements. Ils lui poussèrent les mains avec le museau, lui léchèrent les doigts, pour tenter de la tirer de sa tristesse soudaine. Elle les repoussa sèchement et ils restèrent un instant sur place avant de rejoindre les autres animaux, alignés, qui regardaient vers les arbres. Hallvor murmura quelques paroles apaisantes, mais Embla se détourna, resserra sa cape autour d'elle et considéra Razi d'un regard troublé. Il reprenait son fusil à Úlfnaor. Tout en continuant à discuter, il le glissa dans l'étui de sa selle et noua la sécurité.
Wynter prit la main de Christopher et ils observèrent Embla prendre une décision.
« Eh bien, dit Úlfnaor, c'est heure des adieux. » Razi hocha la tête avec un sourire. « Le Peuple jamais pourra remercier assez, Tabiyb, pour ce que tu fais pour Sól.
— C'était avec plaisir, dit Razi. J'espère que j'ai laissé assez d'instructions pour que Hallvor le remette entièrement sur pied. » Ses yeux se posèrent sur Embla pendant qu'il parlait. Elle leva le menton et lui sourit avec chaleur, lentement, et le cœur de Wynter se serra en voyant la joie de Razi. Il lui rendit son sourire, les yeux brillants, puis se tourna vers Úlfnaor qui lui tendait la main. Razi accepta sa poignée de main avec chaleur. « Nous nous reverrons, Úlfnaor, j'en suis certain. »
L'intéressé hésita, les sourcils froncés. Il s'apprêtait à parler, puis se reprit et sourit avec un hochement de tête. « Peut-être, Tabiyb. Qui connaît la volonté d'An Domhan ? »
Razi mena son cheval vers la guérisseuse. « Au revoir, Hallvor. Ce fut un plaisir de travailler avec toi. »
Hallvor lui sourit avec chaleur, comprenant le ton de sa voix à défaut de ses paroles, et lui serra la main entre les siennes, fortes à briser des pierres. Embla traduisit sa réponse à mi-voix, et Razi éclata de rire.
« Coinín ? demanda Úlfnaor tout bas en rejoignant Christopher. Tu pars vraiment avec les coimhthíoch ? Tu restes pas avec Peuple ? »
Wynter lui jeta un regard noir et prit ostensiblement Christopher par la main.
« C'est ma famille, Aoire. »
Úlfnaor inspira entre ses dents, comme si Christopher avait fait une plaisanterie douteuse.
« Parfois, le désespoir fait des mauvais choix, a chroí. » Christopher souffla et se détourna. Úlfnaor se pencha vers lui et lui parla doucement : « Écoute ce que je te dis, Coinín mac Aidan. Tu es merron. Merron ! Ça est pas bien, toi tout seul loin. Je te dis maintenant, la tribu Ours contente d'accepter tu. On adopte, Coinín. On protège.
— Merci, Aoire, répondit Christopher en serrant la main de Wynter un peu plus fort. Mais le cœur des Ours est trop sauvage pour moi. Je ne puis accepter. »
Úlfnaor hocha la tête avec regret et haussa les épaules. « Alors au revoir, Coinín, qu'An Domhan te connaît toujours. » Christopher s'inclina légèrement et l'Aoire lui posa la main sur la tête avec quelques murmures. « Et toi, lucha rua », dit-il en se tournant vers Wynter qui le considérait avec méfiance. Úlfnaor éclata de rire et la caressa sous le menton. « Je crois que notre Coinín beag échange une bête sauvage pour une autre, neach ea ? Tu devrais être merronne, lucha, ça est bon voir tant esprit dans si petits êtres.
— Au revoir, Úlfnaor, répondit-elle avec froideur. Je vous souhaite de la joie, à ton peuple et à toi. »
Úlfnaor eut un sourire tolérant, mais elle se détourna et prit les rênes d'Ozkar. « Allons-y, dit-elle à Christopher. Il est… » Le reste de son commentaire mourut sur ses lèvres et ils regardèrent tous les trois Razi prendre Embla dans ses bras et l'embrasser avec tendresse. Úlfnaor eut un soupir mécontent, et Wynter se mordit la lèvre, mais Christopher baissa la tête et grogna. Le couple acheva son baiser sur un soupir et resta enlacé, front contre front.
Úlfnaor les observait, une étincelle de compréhension éclairant son visage. « Emmène-le, Coinín, dit-il fermement. Emmène-le, et reviens jamais. »
Les deux hommes échangèrent un regard tendu. Christopher reprit ses rênes à Wynter et sauta en selle. « Allez, Tabiyb ! lança-t-il en faisant avancer son cheval. Le jour est presque levé ! »
Razi et Embla se séparèrent en hâte quand Christopher fit approcher sa jument un peu trop près.
« Chris ! » s'exclama Razi.
Christopher le regarda avec humeur. « Nous avons du travail, lui rappela-t-il en sudlandais. À moins que tu n'aies oublié ? Range-la dans ton pantalon, l'ami, et allons nous en occuper. »
Soudain, un long cri aigu d'agonie déchira l'air matinal. Tout le monde se courba, chercha ses armes, et regarda autour de soi. La forêt s'anima d'une frénésie de grondements et d'aboiements, et, entre les arbres, un cheval hennit. À ce bruit, Ozkar sursauta et piaffa, les yeux fous, et la monture de Razi dansa de peur.
Les chiens de guerre, derrière les arbres, commencèrent à hurler.
La jument de Christopher jeta la tête en arrière et celui-ci gronda tout en tirant sur les rênes, la serrant de près pour l'empêcher de fuir. Il sortit son katar et interposa sa jument entre Wynter et les ombres agitées. Un homme s'époumonait en un bruit aigu et rythmé, un homme pris dans un piège, et ce pauvre cheval continuait à crier son agonie dans l'obscurité. Les grondements et les aboiements soulignaient les hurlements de douleur.
Derrière Wynter, le camp fut pris d'une activité fébrile. Les gens sortaient des tentes l'épée au clair, à moitié habillés et les cheveux ébouriffés. Les chevaux piétinaient dans l'herbe, hennissaient et tiraient sur leurs entraves, contaminés par la peur. Úlfnaor courut vers les ombres sans un mot. Hallvor le suivit. L'un après l'autre, les guerriers merrons passèrent devant les trois amis, qui hésitèrent devant cette marée d'hommes et de femmes. Puis Razi attacha ses rênes au pommeau de sa selle, écarta son cheval d'une tape et courut dans la forêt. Christopher et Wynter le suivirent, guidés par les aboiements des chiens et les cris terribles.