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Pourquoi dormir puisqu’elle allait mourir ?

Anne, jugée coupable de tous les chefs d’accusation, avait été condamnée au bûcher. Les autorités avaient décidé de ne pas traîner car le carême allait s’achever. Comme il était hors de question d’exécuter une prisonnière pendant Pâques et qu’on n’attendrait pas la fin de cette période, il fallait se précipiter : si, par principe, on excluait le dimanche des Rameaux, on devait exclure aussi le samedi de Lazare – tuer un jour de résurrection prêtait le flanc à la critique. Le procès se tenant le jeudi, il ne restait que le vendredi.

Le châtiment suivrait la sentence d’une journée.

La nuit avait passé. Un long instant. Une suspension davantage qu’un écoulement. Immobile, sereine, Anne l’avait habitée en méditant. Déjà l’aube pointait.

Deux ou trois heures à vivre.

Le supplice, Anne ne s’en préoccupait pas. Elle savourait le moment immédiat.

La meurtrière hérétique qui marcherait bientôt jusqu’à l’emplacement de sa punition, que la foule huerait, dont les flammes lécheraient les tibias et les cuisses avant de dévorer le corps, il lui semblait qu’il s’agissait d’un sosie, pas d’elle.

Sinon, elle aurait tremblé, elle aurait eu peur…

Au lieu de ça, elle éprouvait une paix dense, touffue.

Jamais elle n’avait autant eu l’impression de se dédoubler. Il y avait donc deux Anne. Elle et l’autre.

À l’autre, les malheurs arrivaient ; elle scandalisait quoi qu’elle fît, elle attisait les haines par des discours subversifs. Cette autre, les puissants avaient résolu de l’abattre. Cette lointaine, Anne ne la connaissait guère ; à peine ressentait-elle une once de compassion pour elle.

La véritable Anne, quoiqu’elle partageât une enveloppe de peau avec sa réplique, ne se trouvait pas dans la même situation. Quand l’autre Anne attaquait sciemment la foi catholique romaine de l’époque, la véritable Anne exprimait béatement son adoration de Dieu. Si l’autre Anne provoquait la jalousie vengeresse d’Ida, la véritable Anne aurait donné son sang pour sa cousine.

En réalité, l’autre Anne, c’était Anne selon les autres. Le peu qu’ils en comprenaient. L’image inexacte qu’ils s’en formaient. Ce que le miroir de leurs yeux étroits parvenait à réfléchir d’elle.

Puisqu’un reflet produit une image à l’envers, celui d’Anne présentait bien l’inverse de ce qu’elle était. Pour un Braindor qui distinguait une sainte, des centaines d’hommes voyaient en elle une sorcière.

Pendant cette dernière nuit sur terre, elle s’en était rendu compte. Discerner ce problème lui avait permis de s’en libérer. Ce matin, on allait assassiner l’autre Anne. Elle, elle serait ailleurs.

Le geôlier introduisit un prêtre.

Dans ses yeux effarés, elle constata que le ministre de Dieu paniquait à l’idée d’une mort proche.

Gentille, elle le laissa accomplir son travail, sentant qu’il en avait besoin ; elle répondit aux questions avec une lassitude bienveillante, puis répéta, docile, les formules qu’il lui proposait.

Un garde déposa une longue chemise, l’unique vêtement qu’elle porterait pendant le supplice. À l’odeur qui chatouilla ses narines, elle devina que le tissu était enduit de soufre. Elle sourit. Quelqu’un était intervenu en sa faveur pour obtenir ce privilège : on mourait plus vite si l’on était couvert d’un habit hautement inflammable, cela raccourcissait l’agonie. Qui ? Braindor ? Tante Godeliève ? Elle ignorait à quel point l’un et l’autre s’étaient agités depuis la veille pour tenter d’adoucir son départ. L’idée de la robe sulfurée venait d’Hadewijch, laquelle avait appris ce détail de son confesseur. Tante Godeliève avait remis l’objet au bourreau de Bruges et lui avait glissé une bourse afin qu’il étranglât Anne avec un lacet au moment où il l’attacherait au piquet. Ainsi, elle serait déjà morte quand les flammes crépiteraient. Le bourreau, craignant que le subterfuge apparût au public, promit d’essayer sans garantir le résultat.

Ce même bourreau avait été, le matin, visité aussi par Braindor, qui lui avait apporté des bottes de paille et de foin, ainsi que des fagots de brindilles vertes.

– Conservez vos bonnes bûches, elles coûtent trop cher, suggéra le moine.

Le bourreau opina du chef, un sourire au fond des yeux : il savait ce qu’un tel don signifiait. Si le bois était sec, Anne mourrait du feu, elle subirait une crémation lente, une agonie terriblement douloureuse, laquelle pouvait durer deux heures si le cœur ne lâchait pas. En revanche, avec du bois vert et du foin, Anne serait encerclée de fumée avant les flammes ; elle mourrait asphyxiée, solution rapide, moins propice aux hurlements.

Ravi d’épargner ses réserves, le bourreau approuva, sachant qu’ainsi il satisferait tout le monde, la justice qui exigeait une exécution, la foule qui désirait un spectacle.

Anne se changea devant le prêtre et le geôlier. Un garde ramassa ses vêtements : il était de tradition, s’ils n’avaient pas de valeur, de les ajouter au feu pour compléter la combustion, ainsi que les cadavres de chats ou de porcs dont on voulait se débarrasser.

Lorsqu’elle sortit de la prison qui empestait le salpêtre, Anne aspira l’air à pleins poumons. Il faisait un temps des Flandres. Le ciel laiteux distillait une lumière enveloppante, dépourvue d’ombres. Les oiseaux gazouillaient avec une joie presque furieuse. Des alouettes fusaient dans l’azur. Sur un carré d’herbe, pointaient les primevères du printemps. Depuis quelques semaines, la nature redevenait superbe, forte, généreuse.

L’indifférence des éléments à son sort rassura Anne. Le cours du monde ne se bornait ni à elle ni à son histoire ; une entité immense, majestueuse, marchait sans s’arrêter. Au milieu de cette profusion, elle ne représentait pas plus qu’une fleur écrasée par le sabot d’une vache ; si on l’anéantissait, une autre Anne la remplacerait ; elle comptait sur la prodigalité de la terre.

Elle avança vers le lieu du supplice.

Les badauds commençaient à accourir.

En passant sous un arbre, elle songea à son tilleul et murmura :

– À tout à l’heure.

Au souvenir de sa silhouette trapue, cette masse de feuilles pesant sur un tronc court, elle se réjouit d’aller bientôt le rejoindre. Le vent la conduirait. Nul doute que ses cendres viendraient se poser sur les tendres bourgeons, s’éparpiller sur l’écorce, s’enfoncer dans la mousse du sol pour toucher les racines. Oui, tout à l’heure, elle nourrirait son ami.

Elle hausse soudain les épaules. Un jour, l’arbre mourra aussi. C’est notre sort. Peut-être finira-t-il comme elle, abattu ? Non, sûrement pas. Il est trop noble, les hommes le respecteront.

La voilà qui s’alarme pour le destin de son arbre ; et puisqu’elle a ouvert en elle la porte de l’inquiétude, elle se soucie de ceux qui demeureront après son départ, Braindor, Hadewijch, Bénédicte, tante Godeliève, Ida…

– Je vous précède. Je vous attends.

En prononçant ces mots, elle les trouve ridicules. Elle les précédera, mais elle ne les attendra pas au sens habituel du terme. Parce que sa conscience s’émietterait. Parce qu’elle aura fondu dans l’univers, bienheureuse, béate. Elle sera vivante, pourtant elle ne sera plus une personne. Plus la vierge de Bruges, la nièce de Godeliève, l’amie du loup, de Braindor, celle qui aura connu la Grande Demoiselle ou soigné sa cousine estropiée… Ses particularités s’effaceront, il ne subsistera que l’âme, l’essentielle, celle qui circule dans l’univers et en jouit.

Elle aimerait toutefois leur dire adieu.

Seront-ils là, sur la place, parmi les amateurs d’exécutions ? Pas sûr. Ida, peut-être, cachée derrière un auvent. Braindor très loin qui détournera les yeux. Pas Godeliève. Ni Hadewijch ni Bénédicte. Elles doivent se terrer chez grand-mère Franciska, à Saint-André, le temps qu’on vienne leur annoncer que tout est fini.

Leur dire adieu ?

Elle l’a déjà fait plusieurs fois. Dans les actes quotidiens, nous glissons de multiples adieux car nous avons souvent le sentiment que quelque chose s’évanouit qui ne reviendra pas. Chaque jour recèle un accueil et un au revoir. L’éclair présente la première fois et son revers. Dans ce scintillement, on décèle l’éternité.

Maintenant, Anne va la rejoindre.

En avançant sur les pavés, elle se demande si ses extases n’étaient pas des prémonitions. Prémonitions de ce qui viendrait après, là où elle va désormais.

« Ah, si l’on choisissait un instant pour passer à l’éternité, ce serait cet instant-là. Je veux persister dans ce tableau : le ciel gris, l’air grelottant, les oiseaux qui s’enivrent du printemps naissant. »

Elle clôt ses paupières et se concentre sur cette sensation, jusqu’à l’agrandir, lui laisser tout l’espace en elle.

L’aumônier la soutient.

Les Brugeois, elle les entend, elle ne les voit pas. Pourtant, si elle les regardait, elle constaterait que beaucoup ne se réjouissent pas. Furieux, ils considèrent que la justice n’est pas juste : on va sacrifier une innocente aux délires d’une putain qui ne supporte pas sa disgrâce, à l’infatuation d’un archidiacre, au pouvoir souterrain de l’Inquisition, aux craintes d’une époque où s’affrontent dans le sang différentes façons de croire. Ils blâment les intérêts supérieurs qui nécessitent qu’on tue une jeune fille sur de si vagues présomptions. Certains présument qu’en instruisant contre elle, on instruit contre eux. Ils la vengeront. Oui, un jour ils foutront à la porte ce prêtre assassin, ce procureur vendu. Peut-être échoueront-ils, cependant, au fond de leur cœur, ils se le jurent.

En apercevant Anne trébucher, les jeunes filles tremblent.Voilà donc où cela mène, d’être aussi belle ?

Les jeunes hommes crachent. À qui est destinée cette femme magnifique ? Aux flammes…

Les vieillards appréhendent leur âge comme un poids indécent. Ah, certes, ils ont réussi à sauver leur carcasse jusqu’à aujourd’hui, or, à la vue de la prisonnière, ils estiment confusément que c’est un privilège de mourir si jeune. Eux, avec leurs rides, leurs rhumatismes, leur bouche gâtée, leur digestion difficile, ils ont prolongé l’ordinaire. À quoi bon ? Anne dure le temps d’une étincelle mais elle brille. À vie exceptionnelle, mort exceptionnelle.

Au coin de la place, Braindor se cache sous son capuchon noir. En apercevant Anne, il se souvient de son enfance à la campagne, lorsque, en mai, ses parents tuaient les agneaux. Anne lui rappelle l’un d’eux, celui auquel il n’a jamais cessé de penser, y compris pendant les offices religieux. Cet agneau-là, blanc, frais, ignorait la violence qui allait lui être infligée ; il frétillait, mignon, candide, innocent, laine immaculée, pattes solides quoique encore élastiques, regard joyeux. De ses yeux noirs, profonds et ronds, il souriait à son exécuteur ; il croyait que les mains qui l’avaient saisi allaient le caresser jusqu’à ce que le couteau lui tranchât la gorge. Quand il s’était effondré, surpris, sous la lame du père, Braindor avait pris le parti de l’agneau et considéré son géniteur comme un meurtrier. « Tuer qui que ce soit, c’est s’attaquer à la vie. Personne n’a le droit de le faire. »

Anne ne repère pas Braindor. Elle débouche devant le bûcher.

Le cheval d’un sergent se cabre.

Elle contemple les oiseaux qui jouent à se poursuivre.

Quel merveilleux cadeau que cette condamnation. Avant, elle aimait le monde par routine. Aujourd’hui, elle l’aime avec urgence, intensité. Elle accède au vrai amour. À l’amour nu.

– Incroyable. Jusqu’au bout, il y a encore du bonheur à cueillir.

Le bourreau l’attache.

– Ne m’étranglez pas, implore-t-elle. Je veux tout vivre.

L’homme hésite puis hausse les épaules. Ce qui le froisse dans l’intervention d’Anne, c’est la bourse qu’il vient de perdre.

Anne ferme les yeux. Pourvu que la souffrance ne l’entame pas. Elle assume son exécution, elle n’entreprend rien pour l’éviter. À l’intérieur d’elle-même, elle consent à la mort. Mieux, elle l’appelle de ses vœux.

– J’ai confiance. La nature a prévu. Je l’ai vu sur les animaux. Lorsqu’un chien endure trop, il meurt. Seule la mort vient à bout d’une trop puissante douleur. La mort est bonne. La mort délivre. La mort appartient au miracle de l’être.

Elle se promet de ne pas se raidir. De ne pas s’accrocher à la vie non plus. Elle ne luttera pas.

Le bourreau met le feu aux bottes de paille et de foin.

La foule frémit d’anxiété, d’excitation, sans savoir ce qu’elle attend vraiment.

Anne lève les yeux au ciel.

Elle a le sentiment que l’éternité surgit. Le monde se fige à jamais. C’est cette image qu’elle emporte pour toujours. Le ciel est blanc comme la nacre d’une huître. Le vent est doux, telle une respiration, l’haleine de l’air tiède.

Elle abaisse ses paupières : elle habitera désormais dans le souvenir de cet instant.

– Au fond, je ne vais pas disparaître. Ils ne me tueront pas ; ils me feront vivre perpétuellement.

La fumée l’enlace, puis la pénètre, puis gonfle sa poitrine, puis se dépose dans ses poumons. Elle refuse de la chasser, elle tente de ne pas tousser.

Soudain, elle sent un choc sur ses jambes. Une morsure. Les premières flammes enfoncent leurs dents dans sa chair.

Alors Anne embrasse la mort comme elle a embrassé la vie, elle se donne à elle. Elle ouvre la bouche et meurt.

 

Quand le feu atteignit la jeune condamnée, la foule frissonna. Pendant des décennies, les témoins racontèrent que le cri de la vierge ressemblait autant à un cri de jouissance qu’à un cri de douleur.