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13 juillet 1906

Ma chère Gretchen,

Avant toute chose, je réponds à tes inquiétudes. À la lecture de ma lettre précédente, tu t’es alarmée. Quoique tes considérations enrobées de tendresse se révèlent compatissantes, j’ai senti ta réprobation : tu condamnes mes dépenses, tu tempères ma sévérité envers tante Vivi.

Sur le premier point, je te rappelle que j’en suis consciente ; non seulement je t’ai confessé mes défaillances, mais je reconnais ce que ma passion des sulfures recèle d’excessif. N’oublie pas que je cherche à m’en guérir.

Sur le deuxième point, je crois que tu idéalises tante Vivi. Tu voudrais corriger son portrait afin qu’il ressemble au tien. Hélas ! Malgré tes vœux, elle n’a pas pris ta place, elle s’avère incapable de jouer le rôle essentiel que tu as tenu auprès de moi pendant des années, celui de la grande sœur dévouée, prudente, généreuse. Quand tu la rencontreras, ton imagination se fracassera contre la tante Vivi réelle, laquelle se montre perversement indiscrète, modérément tolérante, pas du tout bienveillante. Certes, elle ne cumule pas que des vices mais je soupçonne ses qualités mêmes d’avoir des défauts pour origine : si elle s’occupe des autres, c’est par curiosité ; si elle discute longuement avec chacun, c’est pour répéter ; si elle propose son aide, c’est afin de mieux dominer. Elle n’aime pas les gens, elle aime qu’ils lui soient redevables.

Ces derniers temps, je suis parvenue à dresser un mur de protection entre elle et moi. Quand elle s’immisce trop dans mes pensées, je l’avertis : « Le docteur Calgari m’a interdit d’aborder ce sujet. » Puisqu’elle se félicite que je me rende à son cabinet et qu’elle se vante de m’y avoir conduite, elle se contraint donc à respecter le conseil du thérapeute.

Telle est la grande nouveauté que je compte te faire partager : j’ai entrepris une cure psychanalytique auprès du docteur Calgari. Tu ne peux te figurer à quel point c’est intéressant. Mieux : tu ne peux te figurer à quel point je suis intéressante.

Parfaitement, ma phrase résonne avec une ahurissante immodestie. Ne te choque pas. Il s’agit d’une étape de mon traitement.

Deux fois par semaine, je sonne chez le docteur Calgari, je m’allonge sur son divan, il s’assoit derrière moi à une distance respectueuse, puis je débite ce qui me vient en tête.

Parler de moi, ça ne m’était jamais arrivé – sauf dans les lettres que je t’envoie. Durant les séances initiales, je considérais à chaque fois, en redescendant l’escalier, que j’avais dévidé ma pelote et qu’à la prochaine je n’aurais plus rien à raconter. Or mes propos reprenaient, tout recommençait, et mes récits me surprenaient.

Il a beaucoup été question de toi, ma Gretchen ; le docteur Calgari évalue le rôle éminent que tu as joué pendant mon enfance et ma jeunesse – encore aujourd’hui, naturellement. Une enfant qui a perdu son père et sa mère à huit ans après un accident funeste a besoin de reporter son affection sur une personne de confiance. Au début, j’ignore pourquoi, j’ai menti sur nos liens réels : je t’ai décrite comme ma cousine, ainsi que j’en ai l’habitude. À cause de trois questions adroitement posées, je dus avouer que nous n’avions aucun sang commun.

– Quelle importance ? lui demandai-je.

– Vous le savez mieux que moi.

– Plaît-il ?

– Vous devez mieux que moi mesurer le profit de votre mensonge attendu que c’est vous qui mentez.

Voilà qui te donne l’ambiance de nos rapports : le docteur Calgari analyse tout, autant ce que je lui dis que ce que je lui tais.

Parfois, d’une phrase, il introduit une ombre dans mes certitudes. Ainsi récemment, alors que je concluais n’avoir pas souffert de l’absence de mes parents, il répliqua :

– C’est ce que vous souhaitez croire.

– Non, je connais mes opinions tout de même.

– Vos opinions, c’est la partie émergée de l’iceberg, Hanna, celle dont vous êtes consciente. Mais il y a d’autres pensées en dessous, celles qui ne vont pas s’exprimer en mots mais en lapsus, en actes, en comportements. Permettez-moi donc de douter que vous n’ayez pas souffert de l’absence de vos géniteurs quand tout montre que vous ne voulez pas devenir génitrice.

– Pardon ?

– Votre difficulté à tomber enceinte est psychologique puisque les médecins confirment que vous n’avez pas d’obstacle physiologique.

– Certes, mais…

– Et votre grossesse nerveuse vous a permis de gagner du temps sans tomber enceinte pour autant. Par cette ruse, vous avez satisfait la pression de votre belle-famille, vous avez contenté de façon illusoire votre mari, vous avez feint d’être une mère normale. Or, mère, vous avez peur de le devenir, probablement parce que la vôtre vous a manqué, ou pour une raison que nous déterrerons ensemble…

Il a tendance à s’immiscer dans mon intimité. Là, je suis obligée de me fâcher. Ainsi, je refuse de livrer des détails sur nos ébats au lit, à Franz et moi. Il a beau insister, brandir son statut de thérapeute, rabâcher que lorsque je vais chez le docteur Teitelman, je n’hésite pas à le laisser examiner ce que, normalement, seul mon époux a le droit d’approcher, je reste ferme. Tout va bien entre Franz et moi, ce doit être un renseignement suffisant pour Calgari.

D’ailleurs, l’unique fois où j’ai failli interrompre le traitement, ce fut quand il revint là-dessus, franchissant les bornes de l’impudeur :

– Pourquoi prétendez-vous aimer faire l’amour avec votre mari alors que vous avez trouvé un moyen de l’éloigner neuf mois ?

Ce jour-là, j’ai quitté le cabinet sans piper mot, en claquant les portes derrière moi. À la maison, je me jurai de ne plus jamais retourner chez lui.

J’attendais du docteur Calgari un message d’excuse. Oh, trois phrases. Une simple marque d’égard. Une preuve d’éducation. Un remords de gentleman. Bref, quelques lignes jetées sur une carte, transpirant le regret de m’avoir offensée.

Pendant huit jours, j’ai espéré cette lettre.

Ostensiblement, je séchai deux entrevues, certaine que cela réveillerait sa mauvaise conscience, que son divan vide lui rappellerait sa conduite indigne.

En vain.

Le dixième jour, je rageais tellement que je surgis chez lui à l’heure de mon troisième rendez-vous pour l’insulter, lui cracher sa goujaterie à la face, lui expliquer les règles qu’on a coutume de suivre dans le monde, le vrai.

Il n’eut pas du tout l’air surpris de me voir débarquer – comme s’il l’avait prévu –, il ne chercha ni à me calmer ni à démentir ; bien au contraire il endura ma violente diatribe en silence, avec intérêt.

– Eh bien, cessez de m’écouter en ayant l’air de découper une grenouille. On croirait que vous n’êtes pas concerné !

– C’est très juste, Hanna. Ce que vous dites ne me concerne pas ; cela vous concerne. La séance d’aujourd’hui nous permet de bien progresser.

Je m’emportai de nouveau. Où avait-il pêché qu’il s’agissait d’une séance ? J’étais venue lui apprendre le savoir-vivre, il ne fallait pas tout confondre. Pour ce service, je n’allais pas le payer tout de même ? Quel culot hallucinant…

Comment s’y prit-il ? Je l’ignore. En tout cas, il réussit à me vider de ma colère : non seulement je finis allongée sur son divan mais une heure plus tard je lui réglai la consultation en le remerciant avec effusion.

Parfois je le presse d’aboutir à mes sulfures puisque c’est la principale raison pour laquelle je me soigne chez lui. Il s’opiniâtre dans le refus. « Plus tard », répète-t-il, comme si ça ne l’intéressait pas du tout. Parfois, je le soupçonne de différer pour me soutirer plus d’argent, mais aussitôt que je me surprends à penser une telle mesquinerie, je me gronde et lui réitère ma confiance.

Figure-toi qu’il y a des moments amusants pendant cette cure. Ainsi, je dois lui narrer les rêves dont je me souviens, ou bien répondre du tac au tac aux mots qu’il prononce. Tiens, voici un exemple :

– Fragment ?

– Passé.

– Thé ?

– Commère.

– Soucoupe ?

– Grinçante.

– Belle-mère ?

– Euh… respect.

– Fleur ?

– Vie.

– Printemps ?

– Insouciance.

– Lumière ?

– Attirance.

– Vienne ?

– Murailles.

– Valses ?

– Waldberg.

– Dîner ?

– Silence.

– Silence ?

– Cristal.

– Verre ?

– Pureté.

– Juif ?

– Perçant.

– Franz ?

– … euh…

– Franz ?

– …

Eh oui, curieusement, je ne rebondis pas sur certains mots. Soit je me bloque, soit j’hésite. Dans ces cas-là, j’entends la plume de Calgari gratter, frénétique, son bloc-notes derrière moi. Quand je le supplie de m’éclairer sur le sens de ces exercices, il m’explique que l’esprit se révèle par les associations qu’il opère. Chez moi, le verre représente un idéal de pureté morale – je suis bien d’accord, quoique cette remarque ne contribuera point à me guérir de ma fièvre des sulfures ! Parfois, l’esprit balance : cela indique que la censure, laquelle opère un tri, rejette une pulsion blessante, agressive ou charnelle. Enfin, lorsqu’il se produit un blanc dans la conscience, cela signifie que l’esprit tout entier éprouve une déroute, plus aucune instance ne tenant à répondre.

Si je trouve l’explication brillante, je me permets d’infirmer la constance de sa pertinence. Lorsque je ne réagis pas à « Franz », il ne me vient pas autre chose en tête que « Franz »… Je ne vais pas rétorquer ça ? Répéter le mot n’appartient pas aux règles du jeu. Pis, le visage ironique qu’affiche Calgari lorsque je me justifie m’ôte toute velléité d’insister.

Tu me juges frivole, ma Gretchen, tu te moques de mes occupations ? Fais-moi confiance cependant, ou plutôt fie-toi au docteur Calgari car souvent, au milieu de mes paroles incohérentes, il me désigne des éléments liés ensemble : ces révélations m’apportent un solide bien-être.

Ainsi, l’autre jour, nous sommes revenus sur les tapisseries qui ornent – si l’on peut dire – sa salle d’attente. Je te rappelle qu’il s’agit d’un diptyque, L’Enlèvement des Sabines et Le Retour des Sabins. Sur la première, les Romains, en manque de femmes dans leur cité, viennent voler celles de leurs voisins, les Sabins ; on voit très bien qu’elles repoussent leurs ravisseurs. Sur la seconde, on assiste au retour des Sabins, quelques années plus tard, lorsqu’ils ont pu se réarmer : ils tentent de reprendre leurs femmes mais cette fois-ci encore, paradoxalement, les Sabines résistent ; accrochées à leurs maris romains, brandissant les enfants nés de ces unions forcées, elles ne repartent plus. À chaque fois que je les regarde, la colère me gagne.

– Pourquoi ne les aimez-vous pas, Hanna ?

– Ces femmes n’ont rien fait, elles n’ont rien demandé, elles subissent. Quoi qu’il advienne, elles sont toujours victimes. Les hommes fabriquent leur destin en fonction de leurs besoins ou de leur revanche. Non seulement elles n’existent que pour les hommes, par les hommes, mais ceux-ci les malmènent. Si j’abomine L’Enlèvement des Sabines, je tolère encore moins Le Retour des Sabins. Ce qui me choque dans ce deuxième épisode, c’est que les femmes refusent leur délivrance, qu’elles s’agrippent à ceux qui les ont naguère capturées et possédées de force. Pis : elles désignent, en guise de justification, des bébés issus de viols. Elles acceptent la violence qui leur a été faite, elles sont devenues complices de leurs bourreaux.

– Vous leur en voulez ?

– Non, je les plains. C’est aux hommes que j’en veux.

– Vous vous sentez proches d’elles ?

– Pardon ?

– Vous m’avez très bien entendu.

– Je n’ai subi aucune violence de ce type, jamais.

– Pourtant, la façon dont vous racontez leur histoire s’avère très éclairante. Votre lecture du tableau fait jaillir des correspondances avec votre existence. D’après vos confidences, votre enfance fut très heureuse, vous viviez à la campagne, dans l’insouciance, jusqu’à ce qu’on vienne vous chercher pour vous marier. Ne vous considérez-vous pas comme une Sabine enlevée ?

– C’est… exagéré.

– Qu’auraient dû faire les Sabines, selon vous, une fois arrivées à Rome ?

– S’échapper.

– Avez-vous songé à vous échapper de votre mariage avec Franz von Waldberg.

Je me tus. Il continua :

– Comprenez-vous qu’elles se soient mises à aimer leurs ravisseurs ?

– Peut-être… s’ils n’étaient pas d’infects bougres.

– Bien sûr. Comme Franz.

– Voilà.

– Cependant, dans ce tableau, moi, chère Hanna, il y a une chose qui m’intrigue. Ces femmes n’ont pas eu d’enfants chez les Sabins, elles n’en ont eu qu’avec les Romains.

– Oui, on a l’impression qu’elles étaient vierges avant le rapt. À travers la violence des Romains, elles évoluent de l’état de jeunes filles à celui de femmes.

– Est-ce toujours une violence, cette transition, Hanna ?

De nouveau, je me tus.

Un long moment s’écoula. Il reprit :

– Devaient-elles suivre les Sabins ?

– C’était trop tard. Elles étaient devenues des épouses et des mères. Si on revient sur ses pas, on ne rentre pas dans le passé.

– Vous avez raison, Hanna. On ne retourne pas en arrière, on ne redevient jamais ce que l’on a été. Les années nous modifient. Et cela, vous ne l’acceptez pas. Vous voudriez tout arrêter, tout figer, tout conserver à jamais, à l’instar de vos fleurs artificielles éternellement bloquées dans les sulfures.

C’est là, ma Gretchen, qu’une onde bienfaisante me traversa. Me connaître un peu me rendit euphorique.

Sur le pas de la porte, je demandai à Calgari :

– Acceptez-vous le temps qui file ?

– J’essaie.

– C’est dur.

– Il n’y a pas d’autre solution. J’accepte l’inéluctable, et mieux : je tente de l’apprécier.

Ma Gretchen, je te laisse méditer cette phrase car Franz s’impatiente. Il est déjà venu deux fois me rappeler que nous allions voir Casse-Noisette avec le ballet de l’Opéra. Il s’en fait une joie. Quelquefois, cet homme a des hâtes d’enfant ; je l’adore lorsqu’il se comporte ainsi.

À bientôt.

Ton Hanna.