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Quittant l’aéroport Charles-de-Gaulle, le taxi menait Anny et Ethan à Paris.

Après des heures dans les airs, retrouver le sol – où que ce soit, à Calcutta, à Tokyo ou à Dubrovnik – procure toujours un sentiment de familiarité. Même en pays inconnu, nous ne débarquons pas sur une terre étrangère, nous rejoignons la terre, notre terre, notre mère à tous.

Anny et Ethan avaient éprouvé cette émotion. Grisés, ils adoptèrent immédiatement l’Europe.

Le taxi traversait la banlieue nord. Pour l’instant, rien ne ressemblait à ce qu’ils avaient imaginé de Paris. Des bâtiments plats, des bâtiments hauts, sommaires, sans raffinement architectural, comme dans toutes les périphéries des mégapoles, ces brouillons industriels des villes.

Puis se dressèrent les premiers immeubles haussmanniens. Les bouches de métro jaillirent tels des champignons. La circulation devint confuse. Les marronniers fleurissaient, insensibles à l’agitation. Des jeunes femmes ravissantes circulaient à vélo. Des cadres en costume gris roulaient en scooter. Ethan et Anny s’amusèrent de constater une hiérarchie automobile inverse à celle de Los Angeles : au volant des moins grosses voitures se tenaient souvent les gens les plus chics.

Le taxi s’enfonçait dans des rues étroites aux habitations élevées. Depuis l’aéroport, il était passé des larges routes à des voies encaissées, ce qui résumait la distance entre le Nouveau Monde et l’Ancien. À la différence des cités nord-américaines, l’horizon avait disparu de la capitale.

Le téléphone retentit. Anny soupira.

– Oui, Johanna ?

– Tu n’as pas répondu à mes messages.

– Normal, j’étais en avion. Nous venons d’atterrir à Paris.

– Ah… Tu joues donc cette histoire de sainte ?

– Comme je te l’ai annoncé.

– Enfin, Anny, tu ne vas pas tourner des films en Europe, tu n’es quand même pas tombée si bas ! On fait ça en fin de carrière, pas avant. Un film européen ou des publicités pour les crèmes anti-âge, ça reste le signe du déclin. Et puis du point de vue salaire, chérie…

– Le scénario me passionne.

– Bien sûr. Mais après, il faut que tu enchaînes avec un blockbuster. Sinon, tu vas virer vedette de festivals, pas star de cinéma.

– Johanna, je ne suis la propriété de personne. Ni celle d’Hollywood. Ni celle du succès.

– Tu craches sur quelque chose de rare, Anny. Tu as obtenu un statut dont tout le monde rêve.

– Moi, est-ce que j’en rêve ? D’accord, j’ai gagné une position qui vaut très cher, que beaucoup convoitent. Mais l’ai-je voulue ? Je veux inventer ma vie, pas la subir.

– Si je comprends bien, tu ne vas jouer que ce qui te plaît ?

– Oui.

– Ta carrière chutera. On ne te présentera pas les bons projets en premier.

– Tout dépend de ce qu’on entend par les « bons projets ».

Anny raccrocha.

Ethan l’embrassa.

– Bien envoyé.

– Elle a raison lorsqu’elle présage que mon chemin se complique. Cependant, qu’est-ce qui est le plus difficile ? Souffrir de faire ce qu’on n’aime pas ou souffrir pour faire ce qu’on aime ?

Ethan l’embrassa de nouveau, longuement, jusqu’à ce qu’elle se dégage.

La voiture s’arrêta devant le Ritz.

Des hommes en uniforme se précipitèrent, ouvrirent les portes, saisirent les bagages, s’assurèrent que le voyage avait été agréable.

Anny et Ethan prirent possession de la chambre, une suite qui donnait sur la place Vendôme. Ils contemplèrent ce bijou dessiné par Mansart dans lequel les joailliers de luxe avaient implanté leurs enseignes. L’équilibre harmonieux des façades, la surface paisible des pavés contrastaient avec la colonne victorieuse en bronze érigée en son centre. Sous leurs yeux, les siècles se chevauchaient, de la Rome antique qu’évoquait la statue monumentale aux lumières subtiles d’aujourd’hui en passant par le XVIIe siècle des bâtisses et le style Empire des vitrines.

Pendant le temps du tournage, Ethan prendrait des cours de cuisine. Ayant constaté qu’il avait tendance à l’addiction, Anny lui avait proposé de mettre ses pulsions obsessionnelles au service de sa passion, la gastronomie. « Je préfère te voir gros que drogué. » Ethan commencerait donc un stage chez un éminent chef le lendemain.

La réception appela : Grégoire Pitz, le metteur en scène, attendait Anny.

Anny se rua au salon.

Grégoire Pitz accueillit Anny avec émotion. Grand gaillard aux traits doux, il recevait la présence d’Anny dans son film comme un immense cadeau.

Ils s’installèrent et abordèrent le vif du sujet.

– Pourquoi moi ? demanda Anny.

– Parce que Anne est comme vous : elle est perdue et claire. Elle marche dans un monde ténébreux auquel elle apporte sa lumière. Elle attire l’attention de chacun car elle vibre, ressent plus intensément. Elle apparaît à la fois ouverte et retirée. Quoique fragile, elle résiste, elle ne plie pas.

Des larmes picotèrent les paupières d’Anny. Grégoire Pitz continua :

– Quand on la regarde, on est ébloui mais on ne la perce pas. Le mystère demeure. Au fond, devant elle, on se trouve face au soleil : on ne voit jamais ce qui permet de voir.

Ils se turent.

Autour d’eux, les convives, le cou raide, feignaient d’être indifférents les uns aux autres et cependant s’épiaient. Tout constituait un spectacle : la harpiste qui jouait des standards d’aujourd’hui sur un instrument ancien, les chariots de desserts qui exhibaient des pâtisseries extravagantes, les faces reconstruites par la chirurgie esthétique puis repeintes par les cosmétiques. Était-ce l'endroit propice pour évoquer Anne de Bruges ?

Au moment où Anny s’interrogeait, la musicienne entama la mélodie de La Fille aux lunettes rouges. Aussitôt, les regards se tournèrent vers elle : les clients, qui depuis quelques minutes se demandaient qui était cette jeune femme, possédaient maintenant une piste. L’un d’eux avait même décroché son téléphone et semblait prévenir son interlocuteur de la présence d’Anny.

– Peut-on aller ailleurs ?

– Avec plaisir.

Grégoire Pitz, ravi d’émigrer, l’emmena au bistrot proche, lequel fleurait le café, la quiche lorraine réchauffée et le camembert, dont la patronne tartinait de longues baguettes coupées en deux.

Ils s’assirent autour d’une table en marbre à la propreté douteuse. Ils se sentaient mieux. Elle plongea son regard dans les yeux de Grégoire.

– Comment avez-vous découvert Anne ?

Il sourit.

– Un livre présentant sa vie et ses poèmes reposait sur les rayons de la bibliothèque familiale. Mon père l’avait reçu de sa grand-mère. Celle-ci, au début du siècle précédent, avait bien connu la femme qui l'a écrit, Hanna von Waldberg, une aristocrate viennoise extravagante, l’une des premières disciples de Freud.

Triste, il caressa sa tasse.

– Malheureusement, je n’ai pas eu l’occasion d’en discuter avec elle car j’avais trois ans quand a disparu grand-mère Gretchen.