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7 avril 1912

Gretchen,

Les années se sont écoulées.

Oh, mon amie d’enfance, je pense souvent à toi, je retourne dans notre passé, je m’y amuse, je t’y embrasse. Laisserons-nous la vie s’évaporer sans nous revoir ? Parfois, je rêve de recevoir de tes nouvelles, d’apprendre où travaille ton Werner, ce que deviennent vos fils.

Que s’est-il produit ?

Je me souviens que nous sommes officiellement fâchées.

Mais je ne me rappelle plus pourquoi.

Ma mémoire de cette époque demeure confuse ; l’époque elle-même l’était : j’achevais ma psychanalyse, je me séparais de Franz, je quittais Vienne. Peut-être ai-je alors éprouvé un besoin de table rase dont tu fis les frais ? Me suis-je montrée trop radicale ? Avec le recul, je me demande si je n’ai pas été injuste…

Car j’ai oublié ce que je t’ai reproché. Cela m’inquiète et instille une culpabilité amère dans mon cœur.

Oh, Gretchen, je veux t’écrire comme avant, je veux lire tes sages réponses, je veux que notre précieuse amitié perdure. Le veux-tu aussi ?

Depuis notre absurde rupture, ma vie a fort changé. Quoique y subsistent des points noirs, elle me plaît. Mieux que ça, elle m’enchante.

Par quoi entamer mon récit ?

À Vienne, je vivais tel un oiseau en cage, une jolie perruche au plumage chatoyant, que son mâle propriétaire se régalait d’exhiber. Je méconnaissais le bonheur même si je croyais le posséder ; du coup, je me plaignais constamment de ne pas l’apprécier.

La cure psychanalytique commença à me libérer. Calgari, dont j’étais – je l’ai su ensuite – une des premières patientes, avait bricolé une cure qui me donna conscience de ma névrose.

Mon mariage avec Franz n’avait que l’apparence d’une réussite. Quoiqu’il fût jeune, je considérais mon mari comme un père, un patriarche qui m’enseignait ma conduite, les usages du monde, les devoirs d’une épouse. Je ne l’aimais pas, je le révérais. Au lit ou en société, je lui obéissais.

Or la docilité ne m’épanouissait pas.

Grâce à Calgari, je pris conscience de mon intense frustration sexuelle. Un jour, j’eus la balourdise de tenter de l’abolir avec lui, ne me rendant pas compte qu’il s’agissait d’un transfert, une étape normale de la cure lorsqu’elle touche à son terme.

Je ne me souviens guère de ce que j’entrepris mais ça devait ressembler à un viol. Peu importe. Calgari ne m’en voulut pas puisque, dans les dernières semaines où je séjournai à Vienne, il reprit le travail analytique avec moi et le mena à son terme.

Dans le même temps, je vécus un moment exceptionnel, merveilleux, tragique.

Je doute de te l’avoir raconté, car j’étais très pudique. Aujourd’hui, étant donné que je n’ai plus peur d’aucun sujet, je te l’explique en quelques phrases.

Par une succession de hasards, je me retrouvai dans les bras d’un individu qui m’emmena chez lui. À ma grande surprise, ce garçon dont j’ignorais tout, qui ne savait rien de moi, me procura l’extase pendant que nous faisions l’amour.

Le croiras-tu ? Je n’avais ni soupçonné ni approché cet état auparavant. Mes promenades voluptueuses avec Franz s’étaient limitées au jardin de la maison, un parc bien cultivé, nous n’étions jamais arrivés dans la forêt, je n’en avais pas franchi la limite, je négligeais la puissance que la nature sauvage a déposée en nous.

Bouleversée par cette révélation sensuelle, je n’essayai pourtant pas de revoir l’inconnu. J’en cherchai un autre.

Puis un autre.

Et je ne sais combien encore.

À chaque fois, je grimpais au sommet du plaisir.

Es-tu choquée ?

Je le fus.

L’étrange découverte précisait ses contours : si mon amant apprenait mon nom, mon histoire, mes soucis, mes préoccupations, je ne me laissais plus aller, je ne m’abandonnais pas. Trop de mots, trop de pensées, trop d’idées dressaient un mur impossible à gravir.

Je compris mon pouvoir et ses limites : j’accède à l’orgasme, mais je n’y parviens que dans l’anonymat.

Pour le vérifier – parce que je ne l’acceptais pas –, j’ai tenté de renouveler ces transports charnels avec Franz. Me jetant sur lui, je me stimulais en reproduisant la fougue, l’impudeur, l’énergie que je déployais avec mes amants d’une journée. Inutile. Soit que ma volonté restât trop présente et m’empêchât de me quitter, soit que Franz continuât à se comporter en Franz von Waldberg, je ne décollais pas de ma couche. Rapidement, j’eus envie de rire tant je jugeais nos contorsions ridicules.

Je m’ouvris de cette particularité à Calgari. Si mon aveu ne le déconcerta pas, il tenta de me fournir une explication ; à son habitude, il scruta ce qui, dans mon passé, excluait qu’un homme que j’apprécie me satisfasse. En vain. Plutôt que de remettre sa méthode en question, il estima alors que je gardais des secrets d’enfance en réserve.

À cette époque, je ne savais pas ce que j’en pensais.

Je n’avais rien confié à tante Vivi. Alors que nous étions proches, voire complices, je craignais qu’elle ne puisse cerner la bizarrerie de mes mœurs. À la différence de moi, Vivi se donnait aux hommes qu’elle connaissait, qui l’avaient longuement courtisée, auxquels elle avait imposé d’interminables flâneries et de nombreux déjeuners. À l’évidence, tante Vivi restait elle-même, en compagnie choisie, lorsqu’elle aboutissait à « la minute éblouissante ». Aussi redoutais-je sa réprobation devant mon curieux cas.

Je menai, quelques mois, cette double vie.

Double ? Plus j’avançais, plus s’accentuait la disproportion entre les deux. L’une relevait d’un rituel hypocrite – l’existence de Madame von Waldberg –, l’autre me donnait l’occasion d’explorer l’inépuisable munificence de la nature. Deux vies, oui, une fausse et une vraie. Le reflet et l’original.

Un soir, je vins au-devant de Franz qui lisait dans la bibliothèque.

– Franz, ne m’en veuille pas, je vais te quitter.

Il éclata de rire, croyant à une taquinerie. Sans broncher, j’attendis que son hilarité eût pris fin et repris :

– Je suis désolée de t’infliger cette peine car tu es un homme bon, tendre, intelligent.

Il saisit soudain que j’étais sérieuse.

– Hanna, qu’est-ce qui te pique ?

– Je ne peux pas t’expliquer. C’est de ma faute. Je n’aurais jamais dû accepter de t’épouser. Je présumais que le mariage n’était pas mon destin, mais, là encore, j’ai enterré mes scrupules. Maintenant, j’en suis sûre. Mon départ n’a rien à voir avec toi, ne te sens pas coupable, tu as été parfait. Tu es si remarquable que, justement, je conclus que je n’ai pas ma place dans ce type de vie.

Je te passe la description de la scène qui s’ensuivit. Franz a pleuré, argumenté, fulminé, hurlé, gémi de nouveau. Moi, je ne perdais pas ma contenance froide, maîtrisée, car, si je ne mentais pas, j’excluais de livrer des détails sur la vérité. Ma résolution, mon calme, mon silence achevèrent de l’exaspérer. Il quitta la maison en claquant la porte.

Une heure plus tard, il revenait avec Teitelman et Nikish, le médecin de famille et son confrère. Il les avait convaincus que je traversais une crise de démence. À eux, j’exposai facilement mon désir de partir car, à la différence de ce pauvre Franz, ils m’écoutèrent sans souffrir.

Quand ils lui rapportèrent que je n’étais pas une femme malade, plutôt une femme qui souhaitait divorcer, Franz poussa un cri terrible. C’était à la fois la douleur d’un animal blessé et la souffrance d’un enfant. Son hurlement me glaça de remords. Franz m’aimait-il donc tant ?

À cet instant, frissonnante, je décidai, puisque je ne pouvais pas le consoler, de lui offrir tout ce que je possédais.

Le lendemain, je me rendis chez les marchands d’art auprès desquels j’avais constitué ma collection de sulfures ; je leur suggérai de venir expertiser mes pièces pour les racheter.

Me croiras-tu ? Ces gougnafiers qui m’avaient fait claquer une fortune ne prirent même pas la peine de se déplacer, malgré mes relances. L’un d’eux, après moult supplications, daigna se montrer et me proposa une somme dérisoire, le millième de ce que m’avaient coûté les mille-fleurs.

Sur mon ordre, mes domestiques le chassèrent.

Cet épisode m’avait emplie d’aversion. Aversion pour ces escrocs, aversion pour moi qui m’étais révélée si naïve, aversion pour ces objets dont l’importance venait de se dégonfler.

Que fis-je ?

Dans le Danube, si tu descends sous le pont Radetzky et que, munie d’un équipement, tu parviens à nager au fond de l’eau, tu trouveras sur le sol, au milieu des truites et des brochets, la flore la plus baroque qu’on ait jamais vue : y ont poussé des fleurs de verre, des prairies de cristal, une végétation minérale et colorée qu’un dieu bijoutier, au goût italien, se serait amusé à jardiner.

Là, en effet, plusieurs soirs de suite, à minuit passé, j’ai déversé ce que j’appelais « mes trésors ».

Adieu Vienne. Je laissai mes biens à Franz, la misère qui restait de ma cassette personnelle, les millions que j’avais mis en commun dans notre couple. Sans lui demander son avis. Contre l’opinion de Schönderfer.

À l’époque, Franz refusa le divorce.

Il s’entêta ainsi des années. Son opiniâtreté m’a désolée et émue, tant je savais ce qu’elle signifiait : Franz niait notre séparation, il voulait que nous restions liés, il attendait mon retour, prêt à me pardonner.

Le mois dernier seulement, j’ai reçu des papiers à signer. Un notaire s’était chargé de la procédure. Qui se nichait derrière ? Franz avait-il enfin consenti – ce que je souhaite – ou sa famille, à force d’intrigues, l’avait-elle plié ? Je ne le saurai jamais.

Je partis pauvre de Vienne. Et cela me procura du bien-être. Ce portefeuille qui me venait de mes parents adoptifs m’avait créé un destin malgré moi, celui d’une héritière. Désargentée, j’allais réintégrer ma vraie vie. Ou la réinventer.

Je me suis d’abord installée à Zurich. Là, contre des cours de langue, j’ai loué une mansarde et commencé à lire les œuvres de Freud. Par la suite, j’ai entamé ma deuxième cure, théorique et non thérapeutique, démarche qui me permit de devenir psychanalyste à mon tour.

Oui, tu m’as entendue, Gretchen ! Je suis devenue médecin de l’âme. Je soigne les gens qui souffrent. Certes, pour l’instant, je peine à me constituer une clientèle ; je ne perds pourtant pas l’espoir d’y parvenir.

Entre-temps, pour m’occuper, j’écris un livre sur le mysticisme flamand, un essai que j’ai l’intention d’envoyer au professeur Freud lorsque je l’aurai achevé.

Comment en suis-je arrivée là ?

C’est à cause d’un arbre.

Cette fois, il ne s’agit pas d’un arbre de verre fabriqué à Murano ou à Baccarat, mais d’un tilleul auquel mes pas m’ont amenée.

Je visitais la Belgique avec Ulla, une amie de Zurich qui enseigne l’histoire à l’école secondaire de filles. Nous venions de parcourir la riche Wallonie et, par contraste, la Flandre nous semblait pauvre, sauf quand Anvers nous dévoila ses splendeurs et que, par la suite, ce bijou de Bruges nous accueillit le long de ses canaux.

Alors que nous n’avions plus guère de temps, Ulla tint à passer au béguinage. Pour que tu comprennes cette insistance, je dois te préciser qu’Ulla milite pour la libération des femmes, contestant le rôle accessoire que la société nous octroie depuis des siècles. Elle réclame le droit de vote pour nous, arguant que si nous obéissons aux lois, nous devons participer à leur création. Elle n’accepte pas l’idée que nous soyons inférieures en intelligence, et encore moins dans notre capacité de choisir. Faut-il attendre les guerres et la pénurie d’hommes pour redécouvrir, à chaque fois, que les femmes peuvent exercer des responsabilités, voire des métiers traditionnellement masculins ? Quoique je ne sois pas aussi engagée qu’Ulla, j’approuve son combat et j’espère que tu n’appartiens pas à ces bécasses qui s’en offusquent.

Selon Ulla, les béguines ont été les premières femmes émancipées du Moyen Âge puisqu’elles avaient conçu un modèle de vie autonome, sans faire couple, sans fonder famille. Elles échappaient aux modèles ordinaires – mariage, maternité, veuvage, galanterie – et rêvaient au-delà des couches et des draps souillés. Organisées en communauté non religieuse, elles offraient un modèle alternatif dans ces temps de domination masculine. D’ailleurs, très vite, les mâles s’en étaient pris à elles ; plus d’une fois ils attentèrent à leur mode de vie, voire le supprimèrent.

Ulla voulait rendre hommage à ces pionnières et comptait rédiger un article pour une revue de suffragettes helvétiques.

J’avoue que moi, ce jour-là, j’étais davantage préoccupée par mes ampoules aux pieds – je marche si peu – que par les élucubrations – certes passionnantes – d’Ulla.

Une fois passé le pont courbé au-dessus de la Reie, pendant qu'Ulla courait d’une maison à une autre, visitait la chapelle, inspectait l’infirmerie, j’avisai un arbre, au tronc duquel je m’adossai.

Après m’être déchaussée, je me frottai les orteils puis commençai à rêver.

Sous ce tilleul, une lente paix m’envahissait. Par je ne sais quel miracle, le lieu me semblait familier. Sans doute le silence, coupé seulement par les appels des cygnes, des oies, me rappelait mon enfance ; peut-être que toucher la terre me renvoyait à mes longues stations, lorsque j’essayais d’embrasser le globe terrestre entre mes bras ouverts, face contre l’herbe. Remontaient en moi des sensations anciennes, lesquelles me bouleversaient, me réconfortaient.

J’eus subitement l’impression que la vie pouvait être simple. Qu’il suffisait de l’aspirer dans ses poumons, de regarder le ciel, d’admirer la lumière.

Un papillon se posa sur une primevère.

Ces deux êtres arboraient les mêmes teintes, vert tendre et jaune ensoleillé ; égaux en beauté comme en délicatesse, l’insecte et la fleur ne se distinguaient que par leur mode de vie, l’une plongeant ses racines en terre, l’autre élançant son corps dans les airs. Sous les branches odorantes, la sédentaire et le nomade se retrouvaient pour un conciliabule. Que se disaient-ils ?

Soudain, il me sembla que tout l’univers s’était concentré là. Les battements des ailes légères paraissaient la respiration de la plante. Le monde s’organisait en un décor panoramique qui enchâssait cette rencontre précieuse de l’animal et du végétal, me montrant l’essentiel, la continuité de la vie innocente, tenace.

Mon corps se libérait d’un poids ; des centaines de kilos fuyaient mon dos, mes épaules ; je m’allégeais.

– Eh bien, Hanna, tu deviens sourde ?

Ulla criait mon nom du bâtiment où elle avait croisé une collègue historienne. Elle tenait à me communiquer son enthousiasme.

Je quittai physiquement l’arbre mais une partie de moi y resta. Le calme régnait dans mon esprit. J’avais reçu un secret majeur. Le mettre en mots m’était impossible, quoique le sentiment subsistât.

Ulla discutait avec cette érudite flamande qui épousait ses convictions.

J’écoutais d’une oreille distraite leur débat, lequel roulait sur les béguines du passé. L’historienne locale finit par confier un manuscrit médiéval à Ulla.

 

De retour à l’hôtel, je m’assis devant la fenêtre afin de m’envoler, par la rêverie, auprès du tilleul, alors qu’Ulla, allongée sur un des lits, parcourait les précieuses pages qu’elle avait emportées avec tant d’enthousiasme.

Au moment de descendre dîner, son excitation était tombée.

– Du bla-bla de névrosée, ces vers. Des divagations de bourgeoise frustrée. Quelle pitié ! Ça ne sert pas la cause des femmes, loin de là. Quand je pense que ma collègue s’indigne qu’on n’ait jamais édité Le Miroir de l’invisible auparavant ! Moi, j’estime le contraire. Ça mérite l’oubli.

Elle jeta le paquet sur le fauteuil.

Le souper achevé, par désœuvrement, j’ouvris le dossier, le feuilletai.

Après quelques pages, j’étais bouleversée. L’arbre ! Je me retrempais dans l’atmosphère de l’arbre ! C’était le tilleul qui avait écrit ces poèmes…

Voilà comment je me suis passionnée pour Anne de Bruges, l’auteur de l’ouvrage, une femme dont on ne sait rien, sur laquelle j’ai décidé de me pencher. Ulla, surprise mais conciliante, a juré de m’aider dans mes recherches aux Archives.

Je t’en parlerai dans une prochaine lettre si tu m’y autorises. Le Miroir de l’invisible, n’est-ce pas un titre splendide ?

Tu noteras au revers de l’enveloppe mon adresse à Zurich, adresse qui devient chaque jour plus provisoire car, depuis que des relations psychanalytiques ont promis de m’offrir du travail en Belgique, j’ai prévu de quitter la Suisse. Enfin, nous verrons…

Réponds-moi, ma Gretchen. S’il te plaît. Quoi que j’aie fait, pardonne-le-moi. Et pardonne-moi aussi ce que je n’ai pas fait. Je guette ton message avec impatience.

Ta fidèle et aimante Hanna.