18

La voiture faillit verser dans le bas-côté, retrouva la chaussée in extremis puis, énergiquement, sans ralentir, revint sur la route, qui virait à droite. La décapotable, sous la pression des forces contraires, semblait s’aplatir, se ramasser, bander ses muscles.

Les pneus crissèrent, tels des guerriers joyeux de monter à l’assaut.

Anny les encouragea en criant.

Quelle ivresse ! Ses pieds nus épousaient les pédales. À toute allure, en pleine possession de ses moyens, elle avait l’impression de se fondre dans l’automobile, le bruit du moteur supplantant sa respiration, la tôle prolongeant son corps, au point que leurs poids s’harmonisaient, un mouvement de son épaule gauche déplaçant la tonne de fer sur le côté. Anny conduisait ainsi qu’elle vivait, à tombeau ouvert.

Le visage offert, les cheveux dénoués, elle mordait l’air qui la fouettait. Des gifles, oui, des gifles constantes et successives, voilà ce que lui infligeait l’air, voilà comme il la traitait ! Cependant elle aimait ça, elle ne lui en voulait pas, non, elle lui tenait tête, elle le fendait, le traversait, le découpait, elle gagnait toujours.

La vitesse, la libérant de ses chagrins, la ramenait à l’essentiel : se sentir vivante, intensément vivante, car à deux cents au compteur, la mort attend son tour dans le fossé.

Une sirène retentit.

– Putain de pays ! On ne peut plus bouger un doigt.

D’autant plus furieuse que son taux d’adrénaline avait augmenté, elle s’arrêta au bord de la route et regarda le policier approcher.

Celui-ci stoppa sa moto devant elle, en descendit, majestueux, puis avança, les jambes écartées, gardant entre ses cuisses une moto virtuelle.

Anny éclata de rire.

– Amusant, non ?

Le policier grimaça, prêt à riposter, mais préféra s’abstenir et enchaîner les formules rituelles :

– Madame, savez-vous que vous rouliez à deux cents kilomètres à l’heure ?

– J’espère bien que je le sais. Ce n’est pas à la portée de n’importe qui. La moindre défaillance serait fatale. Ça vous a plu aussi ?

– Madame…

– Ah non ! Pourquoi vous êtes-vous engagé dans la police sinon pour pratiquer légalement l’excès de vitesse ? Ce n’est pas pour attraper les papys en tracteur que vous êtes motard. Heureusement que, de temps en temps, il y a des allumés comme moi qui vous permettent de pousser une pointe !

Déconcerté, il ouvrait une large bouche. Au fur et à mesure qu’elle parlait, il la reconnaissait.

– Vous êtes… la star de cinéma ?

– Anny Lee, oui.

Il avait l’impression d’avoir traversé l’écran. Était-ce possible ? La créature qui d’ordinaire lui apparaissait avec un visage de cinq mètres sur trois, immense, imposante, se trouvait à quelques centimètres et venait de lui répondre avec grâce, naturel.

Elle sourit, réjouie de l’effet qu’elle produisait.

– Êtes-vous content de votre moto ?

– Ben…

– Vous l’avez choisie ou non ?

Quoiqu’il eût très envie de poursuivre la conversation, il devait effectuer son travail. Elle le devança pourtant :

– Et comment a réagi votre famille ? Maman détestait vous voir monter sur un gros cube, mais depuis que vous êtes en uniforme, elle n’a plus peur, c’est ça ?

Une lueur d’amusement passa dans les yeux du motard.

– Je devrais m’intégrer aux forces de police, conclut Anny. L’unique façon de continuer à foncer sans recevoir des amendes ni passer en jugement. Qu’en pensez-vous ?

Le motard éclata de rire.

Anny le contempla alors avec des yeux arrondis, en allongeant la mine, telle une petite fille qui subit une punition.

Conquis, flatté qu’elle se donnât la peine d’exécuter pour lui un numéro pareil, le motard conclut :

– Bon. Je ferme les yeux. Promettez-moi de finir votre trajet à une allure normale.

Elle acquiesça. Mais tous les deux avaient conscience qu’elle mentait. Il soupira, regrettant déjà d’abandonner la jeune fille.

– Où allez-vous ?

– Sur le lieu de mon prochain film.

– Comment s’appelle-t-il ?

– La Fille aux lunettes rouges.

– J’irai le voir, Anny Lee, comme les précédents. Pourquoi conduisez-vous ? Je croyais que les studios vous fournissaient des chauffeurs de limousines.

– Ça n’existe pas, des chauffeurs de limousines qui me procureraient ces sensations-là. Si vous en connaissez, s’il vous plaît, sortez-les de prison et présentez-les-moi. D’ici là, je suis obligée de prendre le volant.

Il sourit, envoûté par le culot d’Anny.

Elle redémarra puis, à un train d’escargot, lui adressa un charmant signe de la main. Il faillit répondre avant de se rappeler qu’il devait se comporter en policier.

Il l’escorta pendant le kilomètre où elle roula au pas. Puis il la doubla, changea de route, s’éloigna, persuadé qu’après son départ, Anny allait réappuyer sur l’accélérateur.

 

Déboulant sur le site où l’équipe s’était installée pour quelques scènes d’extérieur, Anny confia sa voiture à un stagiaire et bondit dans sa caravane.

L’atmosphère du tournage virait à la guerre ouverte.

D’abord, la vedette débarquait avec un somptueux retard dû à son coucher tardif – elle ne s’était mise au lit qu’à quatre heures du matin au retour de boîte – et à son état vaseux – gueule de bois, descente de drogue. Ensuite, en bousillant les plannings elle affirmait sa suprématie : star elle était, star on l’attendrait. Depuis sa coucherie avec Zac, Anny n’avait plus peur du réalisateur ; au contraire, il lui suffisait de se souvenir de lui nu, de repenser à son implantation pileuse, pour le trouver grotesque. Sur elle, il n’exerçait plus aucun pouvoir, ni celui de la rendre ponctuelle, ni celui d’éviter qu’elle le singe en commentant ses phrases. À trois occasions, elle l’avait traité de « connard » en public.

Quant à David, son hypocrisie devenait manifeste. Si Anny avait été la première à la détecter, tous s’en apercevaient désormais, y compris lui car lorsqu’il adoptait une attitude amoureuse avec Anny ou lui lançait une expression doucereuse, ses yeux paniquaient un quart de seconde, dévoilant qu’en son for intérieur il craignait de n’être pas crédible.

Anny s’en moquait. Pis, ça la rassurait. Quand la médiocrité des êtres lui apparaissait, elle respirait mieux. Cela simplifiait non seulement ses rapports avec eux, mais avec elle-même : elle s’en voulait moins. Nulle au pays des nuls, elle ne redoutait plus que l’individu exceptionnel.

Quant à Ethan…

Ethan n’avait pas accepté qu’elle le fuît. Il avait tenté de l’atteindre, de l’empêcher de replonger dans ses pernicieuses habitudes. Depuis le jour où elle avait succombé à l’opium, elle n’avait jamais cessé de le croiser sur son chemin, à l’entrée de chez elle, à la sortie du studio ; or elle feignait de ne pas le voir. Il n’abandonnait pas. Un matin, il s’était précipité vers elle en la haranguant ; elle avait continué à marcher, comme s’il appartenait à un monde avec lequel elle n’avait plus de relation, fantôme tentant d’interpeller une vivante.

Ce jour-là, elle enregistrait sa dernière séquence avec une comédienne à laquelle elle vouait un culte, Tabata Kerr.

Pourquoi l’appréciait-elle ?

Tabata – appelée Sac-Vuitton par tout Hollywood tant le cuir de son visage avait été couturé –, petite, boulotte, hardie, caustique, rosse, une tête sans cou tassée dans des épaules râblées, le geste court et l’œil minéral, lui semblait coriace. Un bloc inébranlable. Quoi qu’il arrivât, elle encaissait le coup, persifleuse et mutine. Anny l’enviait d’être parvenue à tant de consistance.

Une fois prête, elle rejoignit le plateau pour saluer Sac-Vuitton, laquelle se laissa embrasser tout en ayant l’air de la repousser pour sauvegarder son maquillage.

– Poulette, ils ont commencé à me ravaler la façade à sept heures du matin et ils s’y sont mis à plusieurs, alors ne t’approche pas trop. Monument historique en péril. On ne circule pas à sa guise dans les ruines.

– Je suis contente de tourner avec toi, répondit Anny.

– Et moi, je suis simplement contente de tourner.

On répéta, on ajusta les réflecteurs puis on filma.

Sitôt que l’on criait « Action ! », Anny se métamorphosait : tout en elle devenait dense, intense, juste. Sa voix vibrait, se cassait, s’étouffait ; sa figure palpitait d’émotion ; les sentiments les plus divers parcouraient son œil ; son corps aussi racontait une histoire, on pouvait pointer la caméra sur ses mains ou sur ses pieds, ils jouaient également la situation.

En face, Sac-Vuitton pratiquait l’inverse exact. Au signal « Action », elle s’amenuisait, perdait une partie de son aura. Alors qu’Anny s’illuminait, elle s’éteignait. La doyenne fabriquait une interprétation consciente, soucieuse de ses effets, professionnelle. Rien n’était livré sans calcul. Elle exécutait une partition, celle de Tabata Kerr dans ce rôle, conforme aux attentes, donc sans surprise. Cependant, parce qu’on ne lui confiait que des seconds rôles burlesques, elle donnait satisfaction : sa forte personnalité ne s’effaçait pas totalement, encore moins son physique invraisemblable.

À chaque pose, Anny la félicitait car elle ne se rendait pas compte de l’écart entre son engagement à elle et celui de la douairière qu’elle vénérait. Sous l’ombrelle que lui tenait le plus joli stagiaire, Sac-Vuitton recevait avec gourmandise les compliments de sa collègue.

Zac souffrait. Lui voyait la différence entre les deux artistes ; or il échouait à les diriger car Anny refusait de l’écouter, tandis que Sac-Vuitton, tout en approuvant les remarques d’un air convaincu, s’avérait incapable de s’améliorer.

Zac se résolut à communiquer avec Anny au travers de ses trois assistants. Celle-ci, enfin décidée de prêter l’oreille, décolla ainsi qu’un avion de chasse – alors qu’auparavant, elle volait déjà à une certaine altitude.

Les membres de l’équipe ne purent s’empêcher de l’admirer. Certes, Anny se conduisait en enfant gâtée – aurait-elle toujours sur un tournage les cinq ans de ses débuts ? –, détruisait les plannings, coûtait bien plus cher que son cachet aux producteurs, mais nul ne démentait la maturité de son jeu.

Quand le soleil baissa trop pour que la lumière restât « raccord », on annonça la fin de la journée.

Sac-Vuitton, à peine touchée par la fatigue, proposa à Anny de voir les rushs de La Fille aux lunettes rouges dans sa caravane.

Une fois qu’on les eut démaquillées – partiellement pour Sac-Vuitton, qui n’affrontait le monde que crépie d’un fond de teint épais –, elles visionnèrent les prises des dernières semaines sur un écran de télévision. Sac-Vuitton vérifiait son numéro ; lorsqu’elle n’appartenait pas à une séquence, elle contemplait Anny et percevait les singulières qualités de sa jeune collègue.

– Mon poussin, c’est dingue comme la caméra t’aime.

Elle se retourna pour savoir ce qu’en pensait Anny : celle-ci, éreintée, s’était endormie dès les premières images.

 

Le soir, à la demande de Sac-Vuitton, les deux femmes se retrouvèrent dans un restaurant chic de Los Angeles.

Anny surgit avec une heure de retard, confuse, se répandant en excuses, sans imaginer que Sac-Vuitton, avisée, venait juste de débarquer.

Le patron, les serveurs, s’empressèrent autour des comédiennes, leur répétant combien ils étaient honorés de servir deux gloires d’Hollywood ; ils manifestaient autant de déférence pour l’une que pour l’autre, voire davantage pour Sac-Vuitton, laquelle s’obligea à cacher qu’elle connaissait chaque employé par son prénom.

Anny arborait une tête défaite. Après l’excitation du tournage, puis son sommeil brutal, elle se sentait nauséeuse, anxieuse, en manque de substances. Manger n’allait pas l’aider. Que faire ?

Lorsqu’elle aperçut le rouquin qui s’occupait du vestiaire, elle s’estima sauvée ; il fréquentait le Red and Blue, elle l’avait souvent rencontré au sous-sol, affalé, camé, bullant tel un poisson d’aquarium.

Sous prétexte d’aller « se rafraîchir le museau », comme disait Sac-Vuitton, Anny se glissa à l’intérieur du réduit, s’approcha de l’homme et bougonna :

– Au secours, je suis en crise.

Il la dévisagea, esquissa un rictus.

– Bonsoir. Moi c’est Ronald.

Elle mesura d’emblée où il voulait en venir.

– Moi c’est Anny. Je t’avais remarqué au Red and Blue.

– C’est dommage que tu ne me l’aies pas dit là-bas.

– Je manque d’audace, susurra-t-elle en affichant une expression qui la rendait craquante. Et les roux m’impressionnent.

– Ah ouais ? Pourquoi ?

– De très bons souvenirs.

L’homme apprécia. Elle gémit :

– Tu peux me soulager ? Je n’arriverai jamais au bout de mon repas sans ça.

– Faut voir.

Le silence s’installa. Anny saisit qu’il ne fallait pas brusquer le rouquin, d’abord parce que son esprit fonctionnait au ralenti, ensuite parce qu’il prétendait garder l’initiative.

Elle lui adressa un sourire aguicheur pour l’encourager. Flatté, il finit par murmurer :

– Qu’est-ce que tu me donnes si je te déniche un vieux reste de quelque chose au fond d’une poche ?

Elle sortit l’unique billet qu’elle avait sur elle.

– Cent dollars, ça te va ?

Il frémit, tenté.

Elle pensa : « Ouf, je vais réussir sans être obligée de coucher avec lui. »

Il hocha la tête.

– Retourne-toi.

Anny obtempéra. L’homme craignait qu’elle sache où il dissimulait sa drogue. Excellente nouvelle : s’il prenait cette précaution, c’est qu’il en aurait encore après lui avoir vendu une dose.

– C’est bon. Tiens.

Il lui glissa dans la main un papier plié contenant la poudre.

– À tout à l’heure, chuchota Anny avant de disparaître aux toilettes.

Une fois requinquée – ou persuadée de l’être –, elle remonta s’asseoir à côté de Sac-Vuitton.

– Ma petite guenon, s’exclama l’antique comédienne, je te remercie de m’avoir choisie pour jouer dans ton film.

– Non, ce n’est pas moi, c’est…

– Ttt, ttt, ttt, Zac ne m’observait même pas quand j’interprétais la scène, il n’avait d’yeux que pour toi.

– C’est pour une autre raison. Nous avons…

– Oui, vous avez couché ensemble et c’est fini. Tout le monde est au courant. D’ailleurs, je me réjouis d’atteindre l’âge où plus aucun metteur en scène n’a l’idée de m’emmener dans une chambre d’hôtel. Je trouvais que cela avait quelque chose de… féodal.

– Ce n’est pas vraiment ce qui s’est passé…

– Bien sûr, mon bambou, avec toi, c’est l’inverse. Tu les obliges à coucher pour les dominer ensuite. Crois-moi, tu nous enchantes, nous, les autres femmes, de traiter enfin les hommes de la façon dont nous détestons qu’ils nous traitent. Une savoureuse vengeance. Revenons à nos moutons, comme disait ma mère qui n’avait jamais quitté New York, et examinons ton cas, mon lapin. Si Zac rivait des prunelles envoûtées sur toi, c’est que tu es envoûtante… Une grande actrice, cochonnette, une très grande.

– Toi aussi, Tabata…

Sa petite main, boudinée par les bagues, frappa la table avec colère.

– Non, s’il te plaît. Pas d’éloges frelatés. J’évalue parfaitement ce que je vaux. La caméra t’aime alors que moi, elle ne m’aime pas.

– Tu parles de l’âge ?

Sac-Vuitton darda sur elle un regard genre « L’âge ? Quel âge ? », cependant elle ajouta une fine grimace soulignant qu’elle jouait l’incompréhension, un rictus témoignant de sa lucidité et de son humour.

On les servit.

La doyenne croqua une crevette et s’écria, les yeux levés au plafond, comme si l’animal l’inspirait :

– Sais-tu que j’ai un surnom ?

– Euh… non…

– Menteuse ! Dans le métier on ne me désigne que sous cette appellation : Sac-Vuitton.

– Ah bon ?

– Là, tu joues mal, ma zibeline. Enfin, tu joues surtout une situation impossible, pas crédible une seconde. Parce que figure-toi que ce surnom, Sac-Vuitton, c’est moi qui me le suis donné !

– Non ?

Anny s’étonnait, sincère. Comment pouvait-on s’infliger une torture pareille, un nom signalant cruellement ce qu’on avait raté – des opérations de chirurgie esthétique trop visibles, trop nombreuses ?

Tabata Kerr poursuivit en dépiautant ses crustacés :

– La caméra, ma coccinelle, elle ne réfléchit pas, elle enregistre. Quand elle s’approche de toi, elle ne ferme pas les yeux comme les gigolos ; au contraire, elle les ouvre ; sans bonté, elle capte tes défauts, tous tes défauts. Sacrebleu, elle manque de subtilité, cette brute de caméra, elle n’opère aucun tri. Une conne sans cœur et sans respect. Moi, si je tenais à survivre au cinéma après avoir payé trois piscines à mon chirurgien esthétique, il fallait que je joue franc jeu : je me suis donné un pseudo de gueule cassée en espérant que, lorsqu’on chercherait une tronche ravagée, on songerait immédiatement à Sac-Vuitton.

Elle émit un rire de chipie.

– Et ça a marché.

Anny sourit, soulagée d’apprendre que la vieille dame adulée avançait avec tant de brio dans la vie.

– Que tu es astucieuse, Tabata.

– Ah, ce compliment-là, je l’accepte, ma libellule. Tu imagines, si je n’étais pas intelligente, avec le physique que j’ai, la voix que j’ai, et mes petits moyens dramatiques, je n’aurais jamais pu faire carrière !

– Tu exagères…

Anny s’indignait. Or son interlocutrice n’entamait pas un numéro de coquette ; elle avait renoncé à son style « grande dame » et mordait, féroce, dans son pain aux noix.

– En soixante-dix ans j’en ai croisé beaucoup, des femmes qui étaient vraiment belles, plus douées que moi, meilleures comédiennes, dotées d’un timbre enchanteur. Elles ont toutes disparu. Toutes ! Et moi je reste. Je n’ai pas davantage de talents, j’en possède juste un seul : celui de durer dans mon métier.

Elle fit volte-face et demanda subitement à Anny :

– C’est pour cela que je voulais te parler, ma souris. J’ai peur pour toi.

Anny fronça les sourcils.

Sac-Vuitton pivota vers elle et plongea son regard dans le sien.

À cet instant, Anny comprit la raison du malaise qu’elle éprouvait : partageant une table à l’angle d’une banquette, elles ne dînaient pas face à face. Sac-Vuitton fixait la salle et s’orientait peu vers sa convive ; comme si les clients constituaient son public, elle s’adressait à eux pour lancer ses répliques, en histrionne collée à la rampe qui ne donne pas un œil à son partenaire. Or elle venait soudain d’omettre ses réflexes de cabotine et se penchait vers Anny :

– Ma petite, je ne suis qu’une baderne doublée d’une sacrée salope, mais ton comportement avec moi depuis le début m’a touchée. Tu m’as tendu la main plusieurs fois alors que je n’avais rien à te donner en retour. Tu m’as persuadée de ton affection. Alors maintenant que mamie fatigue, je me dis qu’il serait temps de te payer ma dette. Puisque ce que j’ai de mieux, c’est l’intelligence, j’ai réfléchi à ton cas et je te mets en garde. Tu es un génie, ma gazelle, un authentique génie de l’art dramatique. Et cela te fragilise. Lorsque tu tournes une scène, tu ne mégotes pas, tu te donnes, tu te consumes. Tu finiras par te briser.

Elle pointa le doigt sur sa rivière de fausses perles, lesquelles couvraient sa poitrine telle une armure de gladiateur.

– Moi, on ne peut pas me briser. Seule la mort y arrivera. J’ai le cuir dur et l’esprit granitique. Rien ne me déstabilise. Tant mieux et tant pis. Mon fort caractère me rend intéressante, pourtant il m’a empêchée de devenir une grande actrice. En revanche, ce fichu tempérament me permet d’être une femme à peu près heureuse. Tandis que toi, tu ne l’es pas. À la façon dont tu t’accroches à mon cou, vu la manière dont tu joues tes scènes – comme si ta vie en dépendait –, je sais que tu n’es pas heureuse.

Anny refoula ses larmes.

– Tu n’es pas heureuse car tu ouvres ta porte aux sentiments immenses. En visionnant les rushs tout à l’heure, je m’en suis rendu compte. Quand tu ris, tu ris : tu ne ricanes pas… Quand tu pleures, tu pleures : tu ne pleurniches pas… Tout est grand en toi, rien de mesquin, rien de petit. Tu ne te vois pas faire, tu te laisses faire. Les passions, tu ne vas pas les chercher, ce sont elles qui t’attrapent. Tu interprètes en te dépouillant, tu joues comme un christ cloué sur la croix. La caméra t’apprécie pour ça. Et le public aussi. Moi, il ne m’aime pas, le public, il aime que je l’amuse, c’est différent. Toi, il t’idolâtre parce que tu lui présentes un miroir dans lequel il se reconnaît. Oui, dans ton visage, tes yeux, tes mains, il retrouve ses émotions, mais en plus beau – car tu es belle –, et en plus noble – car tu es pure.

Elle signala son verre vide au serveur.

– Moi, je ne brille qu’au théâtre. Là, je me jette au feu, je calcule moins, je ne me demande plus comment on me filme, j’occupe ma place, je ne la cède à personne. À l’écran, je ne suis ni mauvaise ni bonne, je passe. Ainsi que la plupart des comédiens, d’ailleurs. Tandis que toi, mon bambi, tu es phénoménale. Si tu as acquis le statut de star si jeune, ce n’est pas uniquement par chance. Tu en as les qualités.

Elle lapa le bourgogne, grimaça, puis exigea un bordeaux. Anny n’intervenait pas plus dans ses interludes que dans son monologue : elle y assistait, pendue à ses lèvres.

– Il n’y a que deux sortes de stars au cinéma : les malades et les radins. Les radins du jeu, ils ne bougent pas, ils ne grimacent pas, ils se tiennent à la limite de l’inexpressif, offrant un masque sous lequel on devine une forme d’agitation ; ceux-là, la caméra vient les chercher, elle les scrute, elle les fouille à la recherche d’un sentiment ; or, avares jusqu’au bout, ils ne tendent qu’un manuscrit illisible, raturé, que le spectateur, grâce au montage, parviendra à déchiffrer. Les autres, les malades, sont ceux qui se donnent entièrement à l’instant du jeu, ceux qui ne sont heureux qu’entre « Moteur » et « Coupez ». Heureux, pourquoi ? Parce qu’ils s’oublient ; parce qu’ils s’abandonnent ; parce qu’ils existent là, entiers, dans l’instant ; parce que, enfin, cette hypervulnérabilité qui rend leur quotidien insupportable rencontre son lieu d’épanouissement. Ceux-là, auxquels tu appartiens, sont les handicapés de la vie. Au jour le jour, la réalité les heurte, les disloque, les mitraille.

Elle saisit les mains d’Anny.

– Pourquoi a-t-on inventé le cinéma ? Pour persuader les gens que la vie a la forme d’une histoire. Pour prétendre que, parmi les événements désordonnés que nous subissons, il y a un début, un milieu, une fin. Ça remplace les religions, le cinéma, ça met de l’ordre dans le chaos, ça introduit de la raison dans l’absurde. Les meilleures entrées se font toujours le dimanche ! Les spectateurs en ont besoin et toi aussi, ma marmotte. Tu réclames qu’un scénario t’écrive le point de départ et le point d’arrivée, te trace le trajet, te signale ce que tu dois dire, ressentir, entreprendre, t’indique les gouffres et les pics. Il faut qu’on te dessine un chemin sinon tu sombres. Tu es un génie, mon boa, quelle tristesse ! Vaudrait mieux être médiocre… Tu laisseras une grande lumière derrière toi mais tu ne seras pas heureuse.

Quand Sac-Vuitton l’exhortait ainsi, avec sa grandiloquence de théâtreuse, Anny se redressait.

– Que dois-je faire ?

– Te résoudre à être ce que tu es : une Élue. Cela signifie que tu ballotteras de devoirs en privilèges. En revanche, le plaisir…

 

Les deux femmes se quittèrent en s’embrassant. Sac-Vuitton était bouleversée par cette jeune fille fragile sur laquelle elle voyait les orages s’accumuler ; Anny serrait la branlante Sac-Vuitton dans ses bras en se demandant si elle la reverrait. Chacune craignait pour l’autre.

Sitôt qu’Anny eut raccompagné la doyenne au taxi, elle retourna au restaurant régler la note – Sac-Vuitton ne payait jamais, même lorsqu’elle avait lancé l’invitation.

Elle rejoignit le rouquin au vestiaire.

– Où vas-tu ?

Celui-ci, ayant fini son service, avait déjà consommé un peu de drogue.

– Je te reconduis, répondit-il.

– Où ça ?

– Chez moi.

Elle accepta sans hésiter.