21

– Qu’as-tu prévu, Anny ? Rester une star ou finir étoile filante ?

La voix de Johanna, froide, nasale, traversait le rideau de la cabine où Anny essayait des robes de soirée. Or la comédienne, essoufflée, en nage, appuyait son front contre la glace, espérant que les spasmes qui déchiraient son ventre allaient s’espacer.

Croyant à une approbation, Johanna continua à persifler :

– Obtenir le succès, c’est à la portée de n’importe qui, car cela relève du hasard. Répéter le succès, cela dépend de l’intelligence.

– Du talent aussi, peut-être ?

Anny s’efforçait d’éviter la diatribe que Johanna allait lui infliger.

– Le talent de quoi ? s’enquit le requin, agacé.

– Eh bien, pour un acteur, le talent de jouer. Excuse-moi, Johanna, si je t’outrage par une obscénité.

– Une obscénité, non. Une connerie, oui. Depuis quand faut-il du talent pour faire carrière au cinéma ? Un physique et un bon agent suffisent. Regarde Lassie, le chien fidèle ; nous avons tous gobé ses films sans jamais imaginer une seconde que ce clébard possédait du talent. D’ailleurs, pour jouer ce rôle, il n’y avait pas qu’un colley, mais plusieurs.

Anny plaqua ses mains sur son estomac. Elle craignait de vomir. Ou de s’évanouir. Dans le coin de son cerveau qui fonctionnait toujours, un coin lointain, peu accessible, encerclé de barrages, elle envoyait des répliques cinglantes à Johanna, genre « Désolée de ne pas être un chien », ou « Johanna, l’agent vétérinaire d’Hollywood », voire « Si tu m’agresses encore, je te mords ». Hélas, ses lèvres frissonnantes ne prononcèrent pas ces mots.

– À la place de Lassie, reprit Johanna, je pourrais te citer un grand nombre d’acteurs qui sont la bête désirée à un moment donné. Bien sûr, je ne te range pas dans cette catégorie animalière, Anny, tu sais à quel point ton sens dramatique me méduse. Cependant je dois veiller à tes intérêts et te parler comme à une brute. Annuler tes rendez-vous parce que tu n’as pas la pêche, je le comprends. Mais une fois. Pas deux. Ces dernières semaines, vu que tu n’as honoré aucun de tes engagements, je suis devenue l’agent le plus insulté d’Hollywood, un superlatif dont je me passerais volontiers, inutile de le préciser.

Anny se laissa glisser le long du miroir, s’accroupit sur le sol. La douleur virait à l’intolérable.

– Bref, tu dois te ressaisir. Nous avons besoin de toi pour la promotion de La Fille aux lunettes rouges. Tu ne me haïras pas si je te dis que, certains jours, tu es infilmable et inaudible.

Anny aurait souhaité répondre qu’elle s’en rendait tellement compte qu’elle annulait ses rencontres avec les médias pour le cacher. Or le dialogue avec son agent se déroulait dans une autre dimension du monde, celle où Anny aurait été capable d’énoncer à voix haute les phrases que son esprit élaborait.

À cet instant, Johanna se tut car le couturier maître des lieux revenait pour assister à l’habillage.

– Alorrrrrs ? demanda-t-il avec son accent italo-libanais.

À deux doigts de s’évanouir, encore protégée de ses juges par le lourd rideau de velours, Anny fixa la robe de lamé doré qu’elle devait enfiler, si légère, si fine, si étroite, qu’elle plaquerait sur la sienne une mirifique deuxième peau. Cette merveille, Orlando, la coqueluche d’Hollywood, prétendait l’avoir dessinée et conçue pour elle.

– Anny, ne me fais pas attendrrrrrre ! Qu’est-ce que tu donnes en sirrrrrène ?

La jeune femme avait envie de satisfaire ce créateur de génie, oui, elle brûlait d’impatience de ressembler à un poisson écaillé mais son ventre la torturait, des picotements troublaient sa vision. Elle risquait de perdre conscience.

– Veux-tu que Dorrra vienne t’aider à l’enfiler ?

Anny remua les lèvres pour balbutier « non » et ce fut le mouvement fatal : un puissant jet de vomi surgit de sa bouche.

En trois secondes, la robe de sirène qui avait requis cent heures de travail à trois brodeuses asiatiques spécialisées dans le maniement du fil d’or fut recouverte d’un mélange gluant de corn-flakes, de café, de fruits exotiques mal digérés auquel s’ajoutaient, intactes, immaculées, diverses pilules ingurgitées pendant le breakfast.

– Ouf, ça va mieux…, soupira Anny, la vue soudain plus claire, la tête dégagée de son étau.

Derrière le rideau, Orlando, interprétant cette déclaration comme un cri d’admiration, ne résista plus :

– On peut entrer ?

Sans patienter, il tira le panneau de velours et découvrit Anny en sous-vêtements, recroquevillée au-dessus d’un magma puant d’où s’échappaient quelques plis non souillés de la précieuse robe.

Johanna s’approcha à son tour.

Ils étaient consternés. Anny aussi.

Elle tenta de jouer de son charme pour mendier un pardon, esquissant un sourire.

– Excusez-moi… J’ai… un peu picolé, hier soir.

En parlant, elle se rendit compte avec horreur qu’elle avait une épouvantable voix enrouée et une haleine de W.-C. turcs.

 

Quelques heures plus tard, rapatriée énergiquement, Anny sirotait des décoctions de menthe en compagnie de Johanna.

Celle-ci avait géré la crise avec beaucoup d’efficacité. Sans l’accabler, elle avait organisé son transfert rapide, calmé Orlando, annulé le coiffeur et les maquilleuses avec lesquels Anny devait continuer.

Anny éprouvait du bien-être : Johanna lui semblait une mère idéale.

Remise, quoique faible, elle s’assit auprès de son agent.

– Merci.

Johanna sursauta. Visiblement, elle n’attendait que ce mot-là, tel un feu vert, pour reprendre la course :

– Tu vas me faire le plaisir de récupérer, ma petite, et de ne plus nous créer des situations pareilles. Figure-toi que ton dernier film jouit déjà d’un bouche-à-oreille très flatteur dans le métier ; certains pensent qu’un prix d’interprétation pourrait le couronner. Avec La Fille aux lunettes rouges, tu marches vers ta consécration, je le sens… et tu sais combien j’ai du nez ! Alors, s’il te plaît, ne me gâche pas ça. Pourquoi bois-tu ? Pourquoi te drogues-tu ?

Quoique la question fût brutalement posée, Anny réfléchit afin d’y répondre avec honnêteté.

Depuis toujours, à ses yeux, le trio alcool-drogue-sexe avait incarné les privilèges de l’adulte. Parce qu’elle s’était engagée gamine dans ce milieu, Anny s’était précipitée dès l’adolescence sur ces signes éclatants de la maturité. Il ne lui était jamais venu à l’idée que grandir consistât à se structurer, s’équilibrer, se recueillir ; tout au contraire, extrême liberté, défonce, audace sans limites lui avaient paru les modèles de la réussite. Elle s’était donc jetée sur les bouteilles, les stupéfiants et les hommes comme sur autant de trophées valorisants, lesquels avaient dû lui assurer, par leur grand nombre, une sorte d’excellence.

À cela s’était ajouté un penchant pour le risque. Flirter avec l’abîme, compromettre sa vie au volant, frôler l’overdose, enchaîner les amants jusqu’à ignorer auprès de qui elle se réveillait, voilà où avait résidé l’élégance. La prudence manquait d’attrait autant que de panache, la sécurité l’ennuyait ; seul le danger avait encadré son existence d’une dorure intense, seul le péril l’avait transformée en œuvre d’art.

Aujourd’hui, Anny devinait qu’elle avait posé un diagnostic erroné en abordant sa vie d’adulte. Ses voies de libération – surtout l’alcool et la drogue – s’étaient révélées des chemins sans issue. Alors qu’elle pensait en multipliant les expériences gagner en pouvoir et en intelligence, elle en avait perdu. Rarement lucide, toujours en quête d’une substance ou d’un liquide, elle vivait sur le mode du manque plutôt que dans la plénitude. Perpétuellement frustrée, sauf quand elle se saoulait ou qu’elle prenait une ligne de coke, elle ne supportait plus cette inquiétude douloureuse, exagérée, qui constituait la vraie trame de ses jours.

Alors qu’elle n’avait pas de problèmes à onze ans – juste des envies qui se fracassaient contre des obstacles –, elle se battait à présent contre ses démons, les nombreuses dépendances qu’elle s’était infligées.

– Tu vois, Johanna, j’ai fait fausse route…

– Je te défends de t’exprimer ainsi.

L’agent avait réagi avec force, comme si, dans la seconde, la pièce allait se remplir de journalistes ; elle martela rudement :

– Jamais ça. Tu es l’actrice de ton âge la mieux payée d’Hollywood. Rends-toi compte de ton statut, ne prête pas le flanc au doute. Je sais trop où cela mène dans les médias : une autocritique tolérable devient insultante sous forme de critique. Ne leur souffle pas les arguments qu’ils pourraient balancer à ton encontre.

– Johanna, je bavarde avec toi. Il n’y a pas de journalistes sous mon tapis, autant que je sache.

Johanna haussa les épaules.

– Quand on se laisse aller une fois, on se laisse aller toujours. « Qui a bu boira », ce n’est pas à toi que je vais l’apprendre.

– Johanna, je m’adresse à l’amie.

– Justement, une véritable amie ne peut autoriser ça.

– Johanna, je ne te parle pas d’Anny Lee, l’actrice, je te parle de mon quotidien. J’ai réussi ma carrière, d’accord. Ai-je réussi ma vie ?

Johanna la toisa, un masque de mépris pétrifiant son visage.

– Quelle différence ?

Anny haussa les épaules. Autant expliquer les couleurs à un aveugle… Tout en estimant qu’elle devait interrompre cette conversation, elle ne s’y résolut pas :

– Contrairement à toi, Johanna, je n’accepte pas une vie privée complètement pourrie.

– Je ne te permets pas. Cindy et moi, nous…

– Cindy et toi, vous vous convenez puisque vous êtes associées. Votre point commun : l’ambition. Votre drogue : le travail. Votre but : l’argent.

Johanna s’agita sur son siège.

– Ça n’a rien de grotesque. Et toi, Anny, quel est ton but ?

– Pas l’argent.

– Tu dis ça parce que tu en gagnes beaucoup.

– Si je n’en gagnais pas, tu prétendrais que je le dis par dépit.

– Très bien. Quel est ton but, alors ?

– Eh bien, justement, je n’en sais rien.

Johanna la fixa, se demandant si elle la provoquait ou si elle se moquait d’elle. Quand elle comprit qu’elle était sincère, elle soupira…

Anny savait qu’il ne s’agissait pas de compassion ; Johanna soupirait en songeant « Quel métier ! ». Cependant, c’était méconnaître le requin que de croire qu’elle abandonnerait le combat.

– Anny, tu vas devenir une loque. Pour le moment, ta jeunesse empêche ton corps de refléter ta vie malsaine mais bientôt…

– Bientôt je serai morte.

– Ah bon ? C’est ton plan ? Tu aspires à jouer les comètes, genre James Dean ou Marilyn Monroe ? Illustrer le genre « Ils nous ont quittés en pleine gloire », te créer une légende ?

– Et pourquoi pas ? J’ai l’impression qu’ils étaient aussi paumés que moi, ces deux-là.

– Je te le confirme. Pourtant, avant de partir, figure-toi qu’ils avaient pris la peine de tourner suffisamment de films pour nourrir leur postérité. Sans deux ou trois chefs-d’œuvre, quatre ou cinq longs-métrages corrects et une vingtaine de navets, tu risques de mourir pour rien, ma cocotte. Ton bagage pour l’éternité s’avère encore léger.

Elle ricanait en assénant ces réflexions.

Pour Johanna, parler dur revenait à parler vrai. Pragmatique, pointue en affaires, elle craignait tant l’apitoiement, le faux amour, les grâces hypocrites, l’optimisme béat, qu’elle pratiquait l’insensibilité ainsi qu’une vertu. Sembler antipathique lui paraissait une manière authentique d’aborder les gens : par là, elle affirmait qu’elle ne mentait pas. À chaque instant, elle usait de la brutalité comme d’une preuve de franchise et du pessimisme comme d’un signe d’intelligence.

Ce soir-là, elle apportait à Anny le contraire de ce dont elle avait besoin.

D’autant qu’Anny ne désirait plus répondre : outre qu’elle détestait polémiquer, la bouche cynique de Johanna salissait les sujets lui tenant à cœur.

– Bon, Anny. Ne poussons pas plus loin, nous finirions par nous fâcher, ce qui est le dernier de mes souhaits. Restons-en au concret.

– D’accord.

– Me promets-tu d’arrêter l’alcool ?

– J’aimerais bien.

– La drogue ?

– Encore plus.

Johanna sourit.

– Eh bien voilà. Ce n’est pas plus compliqué. Maintenant que tu veux, tu le peux.

Pour son agent, les comportements d’Anny relevaient du caprice : sa cliente se droguait pour attirer l’attention, elle biberonnait pour qu’on la gronde. Une enfant…

– Je te propose de t’entraîner dès ce soir. Dans trois jours, nous aurons la première de La Fille aux lunettes rouges. J’ai réussi à convaincre Orlando de ne pas t’envoyer ses avocats mais la robe : pour ta toilette, donc, nous allons remonter la pente. Par contre, tu dois t’obliger à garder les idées claires. Dans trois jours, les journalistes de cinéma, les photographes, les critiques et les reporters seront là : il est très important que tu te montres éclatante, alerte, pertinente.

– Je te le jure.

Anny la raccompagna à la porte, l’embrassa, rabâcha que la plus grande chance de son existence avait été de la trouver, que son amitié avait chamboulé son destin et lui demanda de transmettre sa tendresse à Cindy.

Johanna manqua rougir sous ses deux millimètres de crème beige.

Quelques secondes après son départ, Anny se dirigea vers le salon. En ouvrant le bar, elle compta les bouteilles. Entre le bourbon, le whisky, l’armagnac, le gin, le sherry, il y en avait bien encore six pleines.

Parfait.

Elle les jeta dans le panier qui, d’ordinaire, servait à aligner les bûches l’hiver, le prit sous son bras, puis rejoignit sa chambre.

Là, elle posa ses réserves au pied de son lit et s’allongea.

Son but ?

Si elle ne le connaissait pas pour sa vie en général, elle le connaissait pour son proche avenir.

Trois jours…

Elle déboucha d’abord le bourbon.

En trois jours, elle avait le temps d’atteindre son objectif : le coma éthylique.