– La Grande Demoiselle nous attend. Anne, es-tu prête ?
Braindor battait la semelle devant la porte de la minuscule maison.
À l’intérieur, Anne s’occupait de sa cousine, qu’elle avait installée auprès d’elle.
Quasi miraculeusement, Ida avait survécu aux flammes, triomphé des fièvres – aidée par les onguents du médecin et les soins permanents d’Anne. Pourtant, elle ne redeviendrait jamais la jeune fille aux traits réguliers qu’elle avait été. Borgne – le médecin avait été obligé de l’énucléer –, la paupière droite fermée sur une béance de chair écarlate et purulente, elle présentait un visage bouleversé, aux colorations suspectes – blanc, rouge-jaune, brun –, dont aucun élément n’était intact, complet, à sa place. Ses joues, ici diminuées par les brûlures, là gonflées de cloques, balafrées partout, semblaient des morceaux qu’un enfant maladroit aurait collés au hasard sur les os. Un air de méchanceté rustre affectait constamment sa face, un masque plutôt qu’une expression, ses muscles ne réagissaient ni aux émotions ni aux pensées.
Pendant que Braindor s’impatientait, Anne finissait d’appliquer du vinaigre sur les plaies afin de les désinfecter. Bien qu’elle l’apposât délicatement, à l’aide d’un fin linge propre, en exerçant de menues pressions sur les lèvres de chaque cicatrice, Ida poussait des cris, ruait, l’injuriait. Imperturbable, Anne accomplissait son devoir.
– Ça te plaît, hein, de me voir comme ça ?
Quoique Ida fulminât du matin au soir, Anne refusait d’admettre que cette colère était devenue le socle de son caractère, elle la considérait comme provisoire.
Pour apaiser la peau et lutter contre le dessèchement, elle versa ensuite de l’eau de rose.
– Et voilà…
– Et voilà quoi, pauvre buse ? Tu crois que tu me guéris avec tes remèdes ? Tu aurais dû me laisser mourir.
Dans chaque phrase, Ida atteignait le sommet de la mauvaise foi : d’un côté, elle dénigrait l’efficacité des soins pratiqués par sa cousine, de l’autre elle lui reprochait sa survie. De surcroît, elle oubliait la rage avec laquelle elle-même avait lutté contre les maux qui auraient dû la détruire.
– Je suis contente que tu ailles mieux, murmura Anne.
– Mieux n’est pas bien, soupira Ida en détournant le regard.
Ida souffrait non seulement dans son corps, mais dans son cœur : elle n’avait jamais apprécié Anne. Or celle-ci continuait à lui manifester de l’amour. Du coup, Ida l’agressait chaque jour davantage, repoussant toute limite ; râler, pester, invectiver, déféquer ou uriner sous elle, arracher ses pansements, empêcher sa cousine de dormir, autant de moyens d’éprouver sa tendresse. Tiendrait-elle, son aberrante affection, devant tant de fureur, d’ingratitude, d’humiliations ? Ida ignorait quelle réponse elle souhaitait recevoir. Incontestablement, elle aurait préféré souscrire à cet attachement infini, l’accepter – seulement, le cas échéant, elle aurait culpabilisé de ne pas lui en rendre une seule miette ; le plus souvent, elle y détectait une pose, une attitude forcée, sa cousine tenant à passer pour une sainte. Si Ida parvenait, un jour, à dévoiler la fausseté de cette abnégation, elle se sentirait assurément mieux puisqu’elle cesserait d’être redevable à son ennemie ; elle se débarrasserait aussi du spectre de la bonté, vertu en laquelle elle ne croyait pas, faute d’en être capable.
– Repose-toi. Évite de sortir.
– Et pourquoi ne sortirais-je pas ?
– Tu n’es pas encore en mesure de le supporter.
Ida haussa les épaules.
– Mademoiselle joue les médecins, maintenant ?
– Fie-toi à moi, s’il te plaît.
Anne ne voulait pas s’étendre sur ce sujet : à l’idée qu’Ida pût s’éloigner de l’enceinte du béguinage, elle frémissait d’inquiétude car, pour l’heure, Ida se savait défigurée mais n’avait découvert son nouveau visage que sous ses doigts. Certes, elle avait tenté, çà et là, de l’apercevoir dans un verre d’eau ou une flaque ; cependant, Anne, qui l’observait, avait constaté qu’elle n’insistait pas, prudente, redoutant une image qui l’abattrait. Petit à petit, à son rythme, elle s’habituerait à la réalité… Ici, parmi les béguines, ces douces femmes au courant du drame, aucune expression horrifiée ni excessivement compatissante ne lui permettait de connaître l’effet terrible qu’elle produisait. En revanche, si elle retournait dans les rues de Bruges…
– Anne, nous ne pouvons plus tarder.
Dehors, Braindor s’agaçait :
– L’archidiacre sera fâché si nous l’impatientons.
– J’arrive !
Anne ajusta sa coiffe à la hâte.
Ida ne put se retenir de ricaner :
– Ah oui, c’est aujourd’hui que le pape auditionne la sainte.
Sans relever la moquerie, Anne lui envoya un baiser en soufflant sur ses doigts et s’en alla.
Sur le pont en dos-d’âne par lequel on quittait le béguinage, Braindor demanda à Anne :
– Te sens-tu prête pour cet entretien ?
En vérité, c’est à lui qu’il adressait cette question ; avec anxiété, il s’interrogeait sur la qualité de son enseignement, sur la réaction du prélat à certaines naïvetés que prononcerait Anne. Se doutant que l’archidiacre n’était pas doté d’une haute bienveillance, il s’effrayait que celui-ci passât à côté des qualités d’Anne.
Celle-ci rétorqua :
– Moi ? Je suis ce que je suis, je n’y peux rien changer. De quoi aurais-je peur ?
Aussitôt, la crainte de Braindor se formula mieux dans son esprit : c’était peut-être l’archidiacre qui n’était pas prêt à rencontrer Anne.
Au bout du pont, ils retrouvèrent la Grande Demoiselle qui les attendait, assise sur le mulet gris, lequel, d’ordinaire, livrait les ballots de laine au béguinage.
– Bonjour, Anne. Comment va ta cousine ?
À ses côtés, au rythme paisible de la monture qui soulageait la Grande Demoiselle d’un trajet que ses hanches usées lui interdisaient, Anne et Braindor arpentèrent les rues. La jeune fille raconta ses inquiétudes concernant Ida : son corps, quoique partiellement détruit, lui semblait plus vaillant que son âme.
– Prie-t-elle beaucoup ? Va-t-elle souvent aux offices ?
Anne s’empourpra ; elle ne connaissait personne d’aussi indifférent aux rites qu’Ida.
La Grande Demoiselle insista :
– Si elle se montre bonne chrétienne, nous pourrions peut-être intervenir auprès d’un couvent convenable.
Anne frémit. Ida religieuse ? Impossible, elle transformerait la communauté en enfer, sinon en bordel. Pour l’heure, elle n’imaginait pas de se séparer d’Ida ; elle devait la surveiller comme le lait sur le feu.
– Laissons-la traverser l’épreuve de la convalescence ; à sa guérison, nous verrons, conclut la Grande Demoiselle.
Ils parvinrent au siège de l’archidiaconé.
Dans la salle des audiences, sombre et sobre, dont les luxuriantes tapisseries d’Aubusson choisies par son prédécesseur avaient été enlevées, le prélat les regarda avancer avec affabilité. Il s’exclama à la vue d’Anne :
– Eh bien, voici cette merveille dont on me parle depuis des mois ! Approchez-vous, mon enfant.
En souriant, il fit signe à Anne de se tenir près de lui.
Braindor fut étonné, puis rassuré, par l’aménité qu’il décela en cet homme sec.
L’archidiacre posa quelques questions banales, auxquelles Anne répondit avec simplicité. Visiblement, l’archidiacre s’enchantait de la confrontation ; peut-être même cet homme sévère s’enivrait-il de sa propre amabilité.
Pendant qu’Anne relatait son face-à-face avec le loup et la mansuétude du féroce animal, la Grande Demoiselle s’amusait du tableau. « Décidément, songea-t-elle, Anne obtient le meilleur de chacun, que ce soit le loup ou l’archidiacre. Devant elle, les individus abandonnent leur part médiocre pour ne laisser affleurer que leurs qualités. »
La conversation aborda les poèmes. L’archidiacre en avait lu une dizaine ; il demanda à entendre les nouveaux.
Gênés, Braindor et la Grande Demoiselle s’excusèrent de ne pas avoir apporté les plus récents, mais Anne, joyeuse, déclara qu’elle les savait par cœur puisque c’était dans son cœur qu’elle les avait reçus.
– Reçus ? demanda l’archidiacre. Ou conçus ?
Anne réfléchit.
– Les sentiments, je les ai reçus. Les mots, je les ai cherchés.
– Il n’y pas de mots justes ?
– Jamais. Quand j’atteins la lumière au fond de moi, il n’y a pas de mots. Chaque fois que j’en reviens, j’espère avoir rapporté un rayon, une flamme. Or le caillou que j’ai entre les doigts ne s’apparente pas à la lumière dont il sort.
L’archidiacre tiqua un peu.
– Cette lumière que vous évoquez, c’est Dieu ?
– Oui.
– Donc, vous vous mettez directement en communication avec Dieu ? Vous décelez Dieu au fond de vous ?
– Oui.
– Êtes-vous certaine qu’il s’agit de Dieu ?
– Dieu n’est qu’un mot parmi d’autres.
Un silence consterné suivit cette assertion. L’archidiacre jeta un regard noir sur la jeune fille, Braindor crut qu’il allait s’évanouir, la Grande Demoiselle se mordit les lèvres.
Seule Anne continuait à briller de son éclat innocent.
L’archidiacre grimaça, transforma cette grimace en sourire : désormais, son amabilité devenait feinte.
– Peux-tu mieux m’expliquer ?
Alors que le tutoiement marquait le mépris qui envahissait le prélat, elle le reçut ainsi qu’une preuve d’affection et s’illumina. À la volée, la Grande Demoiselle s’interposa pour éviter qu’elle rétorquât encore une impertinence :
– Dieu est ineffable. Or Anne ne décrit que l’ineffable. Si elle sent toujours juste, elle formule parfois faux. Ne lui en veuillez pas, Monseigneur. À la différence de vous, docteur en théologie, éminent connaisseur des textes, elle ignore les habiletés et les ressources de la rhétorique.
Anne baissa les yeux, pudique.
– Vous avez raison. Je ne suis qu’une bourrique. Je n’ai pas étudié.
L’archidiacre, flatté par la Grande Demoiselle, ébranlé par l’humilité immédiate d’Anne, s’apaisa.
– Bien sûr… bien sûr…
Le calme revenait. Braindor reprit un souffle régulier.
Anne ajouta :
– Cependant, il y a des réalités qu’on touche bien mieux par l’absence de pensée que par la pensée.
Les trois adultes qui l’entouraient n’en croyaient pas leurs oreilles : elle recommençait avec ses propos provocants. Paisiblement, elle poursuivit :
– Dieu est incommensurable, Il dépasse nos mots et nos notions. Quand une personne considère le langage suffisant, c’est qu’elle n’a ni senti ni découvert grand-chose. Quelle terrifiante pauvreté, pouvoir parfaitement s’exprimer… Cela indique qu’il n’y a rien à l’intérieur de soi, cela révèle une âme qui n’a pas franchi ses étroites limites. S’enchanter de discourir, c’est se réjouir de répéter. J’espère bien que je ne serai jamais satisfaite de mes phrases ou de mes idées…
Devant un tel déni, l’archidiacre repartit à l’attaque :
– Estimes-tu normal que Dieu te choisisse ?
– Je ne sais pas ce qui est normal.
Le prêtre s’impatienta :
– Juges-tu légitime que Dieu te préfère à moi ?
– Non.
Anne fronça les sourcils, réfléchit, précisa :
– En vérité, Monseigneur, Il vous parle mais vous ne L’entendez pas.
– Quoi ?
De l’archidiacre, offusqué, s’échappa un cri qui résonna sous les plafonds de la salle. Anne, pourtant, persista :
– Oui, je présume qu’Il s’adresse à tout homme.
La Grande Demoiselle et Braindor échangèrent une grimace désespérée. Par le feu de ses prunelles sombres, l’archidiacre incendiait Anne.
– Tu m’as l’air d’oublier que je ne suis pas un mortel ordinaire.
– Vis-à-vis des hommes ?
– Vis-à-vis de Dieu, mon enfant. Je suis un de Ses ministres. Rappelle-toi que je suis archidiacre.
– Oh, ça, ça n’a pas d’importance.
Il déglutit avec difficulté. Anne souriait.
– Regardez-moi, Monseigneur, je ne suis ni prêtre, ni pape, ni archidiacre, et Dieu me trouve.
L’archidiacre bondit de sa chaise, tonitrua :
– Assez, c’en est trop.
Puis, comme atteint par une flèche, son visage se crispa de douleur, il gémit, posa la main sur son estomac, reprit sa respiration, tenta de chasser l’élancement qui contractait ses traits.
Braindor et la Grande Demoiselle craignirent une défaillance du cœur. Plus observatrice, Anne murmura :
– Vous saignez, Monseigneur.
Elle montra du doigt trois fines gouttes de sang qui se répandaient sur le carrelage, entre ses pieds ; puis elle désigna les taches brunes qui commençaient à percer au niveau de l’abdomen, traversant lentement le tissu.
L’archidiacre se rassit.
– Pourquoi faites-vous cela, Monseigneur ?
Elle évoquait le cilice qu’il portait, cette chaîne hérissée de fines pointes qu’il avait enroulée autour de sa taille. En se levant brusquement, il avait enfoncé les bouts de métal dans sa peau et entaillé son ventre.
– Je traîne ma croix, mon enfant, répondit-il avec lassitude. J’imite Notre-Seigneur qui mourut déchiré par les clous.
– Jésus n’a pas souffert volontairement, Il a subi la crucifixion. Mieux vaudrait l’imiter dans Sa bonté et dans Sa charité que dans une agonie qu’Il n’a pas choisie, non ?
Anne était très fière d’avoir, sur l’ordre de Braindor, lu récemment les Évangiles. Le moine et la Grande Demoiselle, eux, frissonnaient d’inquiétude.
Quoique absorbé à lutter contre ses violentes peines, l’archidiacre jeta quelques mots sourds :
– Taisez-vous, sotte. Je purifie ma foi. Il n’y a pas de piété honnête sans mortification.
Anne ne releva pas le mot « sotte ».
– Pourquoi vous mortifier avant de mourir ? Pourquoi ronger votre corps ?
– L’esprit ne triomphe que si la chair est humiliée.
– Absurde ! Saigner ne rend pas meilleur. Le tourment d’avoir péché suffit. Faut-il se mutiler pour Dieu ? Est-Il si méchant ? pervers ? Moi, lorsque je Le retrouve, je perçois le contraire. Il m’insuffle de la joie, Il me dit…
– Ça suffit.
La sentence avait sifflé, sèche. Un coup de fouet.
La Grande Demoiselle se précipita sur Anne, saisit sa main, bredouilla une demande de pardon, salua Monseigneur avec ostentation – Braindor également – et ils quittèrent le prêtre pâle, à la respiration coupée, qui se tordait dignement sur son siège.
Cependant, au seuil, Anne ne put s’empêcher de ralentir, lançant au prélat sur le ton d’une amie :
– Si vous voulez mon avis, Monseigneur, votre appel au supplice ne vient pas de Dieu, il vient de vous.
La Grande Demoiselle se retint de gifler Anne et elles sortirent du palais presque en courant.
Arrivée dans la rue, elle tourna vers Anne un visage jaune de colère.
– Pourquoi as-tu été si insolente ?
– Insolente ? Je lui ai parlé comme je vous parle, à vous et à Braindor. Si vous me comprenez, lui non.
La Grande Demoiselle et Braindor échangèrent un bref regard : Anne ne se fourvoyait pas, ils l’avaient habituée à s’exprimer avec liberté ; peu dogmatiques l’un et l’autre, ils décelaient plus la qualité de ses sentiments que l’âpreté choquante, voire hérétique, de ses formulations.
– Nous sommes partis à temps, conclut Braindor.
– Ne soyez pas naïf, Braindor. Nos corps sont partis, les mots sont restés. L’archidiacre possède des raisons légitimes d’être choqué : Anne l’a offensé.
– Moi ? s’écria Anne.
– Tu l’as querellé sur sa mortification, ce dont il est si fier.
– Ah, je suis contente que vous soyez d’accord avec moi : il souffre pour lui, pas pour Dieu. C’est de l’orgueil, sinon de la vanité.
Braindor et la Grande Demoiselle soupirèrent : plus moyen de faire entendre raison à Anne, ou plutôt de lui faire entendre prudence. Ils préférèrent abandonner la chamaillerie.
Avec l’aide du moine, la Grande Demoiselle monta sur l’âne cendré, puis le singulier trio composé d’une vieille dame, d’un géant famélique et d’une jeune fille belle à ravir parcourut Bruges. Ils rentrèrent sans prononcer un mot.
Une fois parvenus au béguinage, ils s’éclipsèrent en silence.
Impatiente de poursuivre les soins à sa cousine, Anne rejoignit sa maison.
À peine la porte poussée, elle remarqua qu’une lumière anormale embrumait la pièce.
Elle leva la tête, perplexe.
Au-dessus d’elle flottait le corps d’Ida, laquelle s’était pendue.