9

Dans le miroir encadré d’ampoules blanches où elle scrutait le travail des maquilleuses, une figure se dessinait enfin. Depuis qu’un sérum avait resserré ses pores, Anny ne se sentait plus évanescente ; parce qu’une crème hydratante teintait sa peau, elle s’estimait protégée ; le moindre ajout de blush la fortifiait ; tout trait de crayon la densifiait ; chaque coup de pinceau la consolidait.

Anny n’était sereine qu’une fois peinte, le maquillage lui apportant l’aisance et la consistance qui lui manquaient. Lorsqu’en début de séance elle s’asseyait, la face nue, devant la glace, elle avait l’impression de manquer de visage, n’apercevant qu’un brouillon, une esquisse sans traits notables, dépourvue d’émotions, tel le sable lisse sur la plage après que la vague s’est retirée. Heureusement, l’armée des maquilleuses s’attaquaient à ce néant, luttaient, fabriquaient à Anny une tête précise, expressive, capable de raconter une histoire ou d’imprimer la pellicule.

– Quelles belles fleurs ! Je n’en ai jamais vu autant.

Admirative, la maquilleuse principale désignait les bouquets qui s’amoncelaient dans la caravane.

– Eh bien, on peut dire que vos amis vous adorent, vous ! Ils fêtent votre retour.

Anny lui adressa un bref sourire. Comment pouvait-on se montrer aussi naïf ? Ces fleurs, aucun ami ne les lui avait envoyées, seulement des professionnels, producteurs, distributeurs, agents, metteurs en scène. D’ailleurs, avait-elle un ami ?

On frappa à la porte.

Le costumier entra, escorté de trois aides.

Du dehors, les bruits du tournage pénétrèrent : les chauffeurs jouant aux cartes, un assistant insultant son sous-assistant, l’électricien tempêtant pour que ses ouvriers accélèrent. Certes, il arrivait rarement qu’on criât sur un plateau car les équipes échangeaient à travers micros et oreillettes, cependant certains, dont Bob, ce chef technicien historique, ne parvenaient pas à conserver leur kit de communication sur la tête tant ils suaient au soleil californien ; ils recouraient donc aux méthodes anciennes, donnant leurs ordres avec leurs poumons.

Quand le costumier referma le battant, un silence digne, cossu, se réinstalla dans la loge de la star.

Anny vit Ethan parmi l’équipe costumes.

– Oh, la jolie surprise…

Elle se retourna, ravie, mais l’infirmier de la clinique des Cèdres s’évanouit ; à sa place, l’homme se révéla être un couturier ne présentant qu’une douteuse ressemblance, quoique long et blond, avec Ethan. Désappointée, elle bafouilla une excuse.

Durant les trois secondes où elle avait manifesté de l’enthousiasme, l’échalas avait remarqué que son patron ne supportait pas que la vedette saluât l’employé ; la balle avait frôlé sa tempe… Il fut rassuré qu’Anny se fût trompée.

À bout de nerfs – son état habituel –, le chef costumier se planta en face d’Anny et l’apostropha d’une voix serrée :

– Anny, votre personnage, on avait bien convenu qu’il était manches courtes ? Sibyl, c’est une femme manches courtes ! Je ne l’imagine pas manches longues. Non, Sibyl manches longues, ridicule ! Manches courtes, oui ! C’est le concept, j’ai conçu ma ligne comme ça. Bon, alors, pourquoi cet hystérique de réalisateur me parle de manches longues ?

Anny pouffa puis tendit ses bras dans sa direction.

– Parce qu’il n’effectue pas un reportage sur une accidentée.

Le costumier découvrit les multiples entailles qu’avaient laissées les bouts de verre sur la peau d’Anny.

– Oh, ma pauvre, quelle horreur !

En détaillant les bras, il gardait la bouche et les yeux ouverts, les sourcils torturés. Il gémit :

– Vous avez mal ?

– Plus.

Anny pensait que sa réponse effacerait la grimace d’effroi, or elle y demeurait gravée ; au fond, le costumier se moquait qu’Anny souffrît ou non, il fixait cet épiderme tailladé avec une consternation tout esthétique.

Après une minute, il secoua la tête, interpella ses adjoints :

– Manches longues, prononça-t-il d’une voix lugubre.

Jetant un œil sévère à Anny, il maintint :

– Mais ça ne m’arrange pas.

– Désolée.

– C’est mon concept qui tombe.

Agacée, Anny répliqua :

– Je compatis à votre souffrance. Écoutez, je vous refilerai un peu de morphine s’il m’en reste une dose. Et je vous prêterai mon infirmier.

Le chef costumier la considéra, hésitant ; habitué à s’exprimer par hyperboles, il percevait mal l’ironie. Était-elle en train de le plaindre ou de se foutre de lui ? Seul le ton de la comédienne s’avérait clair : elle avait asséné sa phrase à la façon dont on grommelle « Dégage avant que je te cogne ».

Il tourna sur ses talons et murmura sur le ton d’un condamné qui avance vers la chaise électrique :

– Je reviens avec des manches longues.

Anny pivota sur son siège et, dans le miroir, vit s’éloigner l’homme blond qui lui évoquait Ethan.

« Comment va-t-il ? songea-t-elle. De qui s’occupe-t-il ? Me regrette-t-il ? Je ne l’ai pas remercié en quittant la clinique. Pourquoi ? Ah oui, c’était son jour de congé. Tiens, je devrais lui envoyer des fleurs. Ou l’inviter sur le tournage, ça l’amuserait. »

Incapable d’attribuer des termes exacts à ce qu’elle éprouvait, elle ressentait un vague besoin de sa présence.

Johanna Fisher, sans frapper, grimpa les marches de la caravane et lança à Anny :

– C’est quand tu veux, ma chérie…

En réalité, elle proférait un ordre. Anny sourit en se disant qu’il faudrait qu’elle reproduise cet effet-là dans un rôle : prononcer des paroles polies sur un ton assassin.

– Attends, Johanna, j’enfile des manches longues.

Les maquilleuses, tels des thérapeutes partageant un terrible secret médical, se précipitèrent pour l’aider à cacher ses avant-bras.

Pendant ce temps-là, Johanna prévenait les paparazzi qu’ils rentreraient bientôt.

– Quoi ? s’exclama Anny. Ici, dans la caravane ?

– Oui, parmi les fleurs.

Anny comprit alors pourquoi la loge croulait sous les bouquets. Peut-être que les donateurs avaient été informés, en agrafant leur carte sur le sommet, que leur cadeau serait filmé…

La meute envahit le véhicule. Chaque photographe criait « Anny ! » afin de capter son regard. Ils se bousculaient, si nombreux que les déclenchements de leurs appareils émettaient un crépitement de friture alors que les flashs, déchaînés, effaçaient par instants toute couleur. Dans ce turbulent fracas, on se croyait au cœur d’un cyclone. Quoique poudrée et fardée, Anny se rassit sur le fauteuil et feignit de se livrer aux mains des maquilleuses ; elle reçut ensuite le metteur en scène avec qui elle singea une discussion artistique au sujet du script ; puis elle respira roses et orchidées en arborant un sourire béat ; enfin, elle prétendit lire les messages accompagnant les gerbes, ceux que lui tendait Johanna, laquelle avait une liste de priorités.

Sur un signe de l’agent, aussi rapidement qu’ils étaient arrivés, les reporters déguerpirent. Le silence, oppressant, succéda au vacarme.

Anny s’étendit, vannée. Une telle séance la vidait comme si, un à un, les clichés lui avaient retiré des gouttes de sang ; une attaque de vampires l’aurait laissée dans un accablement identique. Les peuples qui refusaient d’être photographiés partageaient son malaise : nous prendre notre image, c’est nous voler une partie de nous-mêmes. Anny venait de subir un rapt. Non seulement ces hommes l’avaient dépossédée, amoindrie, mais ils l’avaient découpée, morcelée, fracassée en mille pièces. Elle devait maintenant s’isoler pour se reconstituer.

– Repose-toi, conclut Johanna, tu as de la marge. Ta doublure lumière sert à préparer le plateau, et ta doublure cascades assurera les plans de poursuite à ta place.

L’agent et les maquilleuses s’éclipsèrent. Anny soupira :

– Doublure lumière, doublure cascades. Je ne pourrais pas avoir une doublure vie ?

Étalée sur la couette, un coussin sous la nuque, elle ouvrit son scénario, mémorisa les dialogues de la scène du jour. Une fois qu’elle sut les phrases par cœur avec une exactitude quasi mécanique, elle se projeta dans le décor, en face de ses partenaires, s’efforçant de pénétrer ce qu’éprouverait son personnage ; ainsi, elle détermina ses intentions de jeu, son rythme. Lorsque l’ensemble fut clair, elle se risqua, immobile, clouée sur ses plumes d’oie, à jouer la situation et les mots. Elle n’ajouterait le corps que sur le plateau, inutile de s’user auparavant ; elle se gardait des surprises pour le moment où la caméra enregistrerait.

On gratta à la porte. Anny émit un grognement qu’on pouvait interpréter en « oui » autant qu’en « non ».

David entra, se balançant d’un pied sur l’autre.

– Tu vas bien ?

Les mains à moitié dans ses poches, se tortillant un peu, il plissait le front au-dessus de ses yeux de chien battu et se mordait les lèvres.

Anny faillit lui lancer qu’il ressemblait à un cocker ; elle se retint in extremis quand elle décrypta qu’il s’inspirait de James Dean lorsqu’il mimait la timidité.

– Tu tournes aujourd’hui, David ?

– Non. Je suis venu pour toi.

– C’est gentil.

S’il n’était pas filmé, pourquoi arborait-il ces vêtements neufs ?

– Je veux être sûr que ma petite chérie ne flippe pas.

« Flipper ? J’ai quinze ans de métier. »

À mesure qu’il avançait, elle constatait que, les cheveux laqués, les yeux faits, les cils allongés, les sourcils brossés, il avait passé au moins une heure au maquillage.

Anny se renfrogna.

– Tu t’es mis dans de sacrés frais ! Pourquoi aujourd’hui ?

– J’ai l’air ridicule ?

– Du tout. Je m’étonne, simplement.

– Johanna a suggéré une éventuelle séance de pose…

Il ne développa pas davantage. À la flamme noire qui traversa les yeux d’Anny, il saisit qu’elle avait compris.

Ainsi Johanna, désireuse que les journaux commencent à gloser sur ce couple récent, essayait de profiter de la présence des photographes.

– Elle ne t’en a pas parlé ? gémit David.

– Non. Elle n’a pas osé. Et je vais t’expliquer pourquoi : elle devine que la réponse serait non. Trop tôt.

– Pourtant, nous sommes ensemble depuis longtemps…

– Oui, depuis quinze jours.

– Et nous vivons sous le même toit ! Il n’y a aucun mensonge.

Secrètement, elle rectifia : « Tu vis chez moi », mais elle garda ça en elle. Il aurait été mesquin de claironner qu’elle abritait David parce qu’elle préférait sa grande villa dotée d’une piscine au studio du jeune homme.

Percevant un début de hargne chez Anny, il s’approcha d’elle et, face au miroir, lui enlaça les épaules.

– Peu importe. Comme tu le souhaites. C’est toi qui comptes.

Il lui distribua des baisers à la naissance du cou.

Anny sourit. David était parfait. Il ne la heurtait jamais, il songeait toujours à elle – son confort, son bien-être – avant de dire ou d’entreprendre quoi que ce soit, il savait s’effacer.

Elle minauda :

– Aujourd’hui, David, c’est mon retour : ça suffit pour la presse. Sous peu, nous raconterons notre histoire d’amour.

– Je ne veux pas polluer ton come-back sur le plateau.

Une voix intérieure souffla à Anny : « Selon lui, ça pollue surtout son arrivée. »

D’un ton suave, David continua :

– Nous avons le temps. Crois-moi, je ne vais pas cesser de t’aimer en une semaine.

La voix intérieure commenta : « Attention : il fait le joli cœur mais il ne t’accorde qu’une semaine. »

Anny maudit la voix de se montrer si cynique, se culpabilisa d’avoir de telles pensées et, pour se pardonner, s’abandonna aux caresses de David.

Avec des cris de chiot, ils se frottèrent doucement l’un contre l’autre, polissons, tendres, en prenant soin de ne pas ruiner leur maquillage.

Quand ils se détachèrent, Anny ne put retenir une nouvelle intervention de la voix effrontée : « Extraordinaire, la perspective des clichés : il a exploité à mille pour cent son capital de séduction. »

Certaine de sa pertinence, Anny réinterpréta cette remarque à voix haute :

– David, je ne t’ai jamais vu aussi craquant.

David s’exclama du tac au tac :

– Moi non plus, je ne t’ai jamais vue aussi sexy.

– Ah bon ? Je ne suis pas assez bien pour toi d’ordinaire ?

Pourquoi persiflait-elle ? Pourquoi engageait-elle une scène de ménage ? Elle se vautrait dans le ridicule. Inutile ! Cependant, une rage l’y poussait.

– Qu’est-ce que tu racontes, Anny ? Tu me bluffes beaucoup plus sans tes peintures et tes poudres. Crois-moi, je savoure la chance que j’ai : te voir telle qu’aucun spectateur ne te verra.

Elle ravala sa salive. Décidément, il frisait la perfection, il désamorçait chaque bombe.

Peut-être la sourde irritation qu’elle éprouvait venait-elle de là ? David se comportait si bien qu’elle se sentait souvent minable auprès de lui. Elle flairait dans son attitude un excès d’application : il réfléchissait. Répliques et gestes n’étaient exécutés qu’à l’issue d’un calcul. À Anny la spontanée, cela paraissait insolite et, selon les moments, admirable ou inquiétant. « Le diable lui ressemble, lucide, manipulateur », s’indigna-t-elle. Une minute plus tard, elle s’effraya : « Dieu, s’il existe, maîtrise tout également. » Qui était David ? Dieu ou le diable ? Un ange ou un démon ?

D’un mouvement de l’index, elle prétendit devoir réviser sa scène. David s’éclipsa comme si elle l’avait congédié avec la plus exquise politesse.

Durant les secondes où il entrouvrit la porte, elle réaperçut Ethan au loin. Elle allait l’apostropher quand l’homme se retourna et afficha un visage anonyme.

« Incroyable, les sosies d’Ethan fourmillent ici. »

Elle se replongea dans le scénario, remarqua qu’elle le possédait sur le bout des ongles ; rassurée, elle laissa son esprit vagabonder.

David l’assommait. Par ses cajoleries, par ses phrases câlines, il la forçait à se trémousser en femme amoureuse ; or elle doutait de l’être, elle suivait simplement la logique de la situation.

Après l’irruption de David à la clinique, ce jour où, faute de le reconnaître, elle avait hurlé, la honte l’avait écrasée : Ethan et David pouvaient – à juste titre – la considérer comme une junkie au cerveau pourri. Afin d’effacer le malentendu, elle avait couché avec David. Ça n’avait pas été désagréable, ni pour lui, ni pour elle ; par conséquent, en comédiens qui poursuivent une improvisation réussie, ils s’étaient enflammés. Sitôt qu’Anny eut quitté la clinique, David vint stocker quatre cartons d’affaires chez elle et s’y installa. Johanna Fisher accepta le principe de cette liaison, puis les parents respectifs furent invités à bruncher un dimanche matin.

Et voilà ! De l’extérieur, cela évoquait une idylle. De l’intérieur… D’une heure à l’autre, Anny était sincère ou Anny jouait un rôle. Parfois convaincue, parfois hésitante, elle avait l’impression qu’une contrainte pesait sur elle ; elle avançait à l’instar d’un train, lancée à grande vitesse, rivée à la voie ferrée. Mais où aboutirait-elle ? Y avait-il une gare au terme du périple ? Ou allait-elle dérailler, à son habitude ?

Puisque, de temps en temps, elle s’astreignait à flirter, elle soupçonnait David d’agir de même. Seulement, il y arrivait beaucoup mieux qu’elle, pas moyen de le coincer en flagrant délit d’interprétation. Qu’en conclure : meilleur menteur ou soupirant authentique ?

– Mademoiselle Lee est demandée sur le plateau ! Mademoiselle Lee, s’il vous plaît !

Tambourinant à la porte de la caravane, le quatrième assistant à la mise en scène vint la délivrer de son dilemme.

Dotée d’une énergie surprenante, Anny rejoignit le plateau, salua de l’œil ses partenaires, puis, après un échange de quelques propos avec Zac, le réalisateur, plongea dans la scène.

Jouer. Jouer enfin. Là, elle respirait ample. Là, elle était heureuse. Là, elle cessait de se questionner.

Devenir une autre, elle détenait incontestablement ce don.

Elle subjugua ses collègues et les techniciens du film. Chacun sentit les poils de ses bras se hérisser. Non, Anny Lee ne se réduisait pas à un phénomène médiatique ni à un emballement du public : elle se montrait une grande actrice.

 

Le soir, une limousine la reconduisit chez elle où David, reparti avec les bouquets, s’entraînait à la musculation.

Quoique le voyage à travers Los Angeles durât plus de deux heures, Anny, contente d’elle, recrue de fatigue, l’occupa à se rappeler ses moments de jeu les plus intenses.

À la nuit tombante, le chauffeur la déposa devant sa villa.

Près du porche, assis au sol, tassé sur lui-même, un recueil entre les genoux, Ethan lisait passionnément.

Le mince infirmier ne ressemblait à personne. La curiosité qui le courbait sur les pages paraissait assez forte pour tendre un arc. Son livre même n’avait rien du modèle formaté, le best-seller vendu en piles à coups de marketing : souple, nanti d’une couverture sans couleurs racoleuses ni lettres spectaculaires, il dégageait un parfum d’élitisme.

Elle se planta en face de lui et fixa cette tête blonde enfouie dans les pages.

Elle craignait de se tromper comme elle l’avait fait depuis le matin, mais Ethan releva soudain le cou, lui sourit, et elle reconnut ce visage paisible, sec et radieux.

Elle murmura :

– J’ai pensé à toi aujourd’hui.

Il ferma le volume. Tel un serpent qui se redresse hors du panier, il déplia, élastique, son corps immense. Sa tête frôla Anny en arrivant à sa hauteur, la dépassa, puis se figea à deux mètres du macadam. Là, il darda ses yeux attentifs sur elle et il dit :

– Je t’ai attendue toute la journée.