19

Depuis son arrivée au béguinage, Anne rayonnait.

Dans cette vaste cour arborée où les habitantes des maisonnettes presque semblables se regardaient les unes les autres à travers les troncs minces, Anne occupait la huitième à droite, une fois le porche franchi, la plus distante du puits, une bicoque aux volets rouges. À l’intérieur comme à l’extérieur, la demeure se montrait commode, coquette ; Anne en appréciait l’aménagement, réduit à l’essentiel. Donnant sur la cathédrale Saint-Sauveur, les fenêtres arrière apportaient la plus riche lumière, celle du nord, blanche, diffuse, une opalescence qui éclaire sans laisser d’ombres.

Le visiteur ne pouvait qu’être frappé par l’aspect féminin du béguinage : cela ne tenait pas qu’à sa population – aucun homme n’avait le droit d’y séjourner –, cela venait de la taille minuscule des bâtiments, de la délicatesse des façades entrelaçant brique rose et pierre beige, de leur propreté méticuleuse. Un sentiment de paix régnait. L’accueillante cour rectangulaire envahie par les arbres transformait les logis en champignons poussés au pied de la futaie.

Anne partageait son domicile avec une couturière anversoise.

Quitter tante Godeliève l’avait allégée. Allégée de son passé autant que de son avenir. Personne ne lui rappelait plus sa mère morte en couches ; personne ne la contraignait au mariage ; d’autres saluts se dessinaient, imprécis.

Braindor avait usé de son influence auprès de la Grande Demoiselle pour la loger en ces lieux.

Cette dame âgée, aux traits fins, célèbre pour ses yeux lavande, dirigeait le béguinage avec l’autorité tranquille des êtres en harmonie avec leurs actes. Aristocrate éduquée, grande lectrice des philosophes et des théologiens, elle n’abusait ni de sa position ni de son érudition pour gouverner cette communauté non religieuse ; ses atouts de naissance et de culture, qui la hissaient bien au-dessus des autres, elle les gardait en réserve, un étage accessible à elle seule ; sa volonté manifeste se réduisait à organiser pour les béguines une vie simple, pure, dans le travail, la prière, le recueillement.

Bien qu’Anne ne fût pas issue d’une famille noble, la Grande Demoiselle la reçut. Peut-être d’ailleurs pour cette raison. Des rumeurs, en effet, commençaient à circuler à Bruges, lesquelles critiquaient la tendance actuelle du béguinage – ne recevoir que des filles de haut lignage alors qu’à l’origine, il protégeait les femmes du peuple.

Lorsque Braindor lui présenta Anne, la Grande Demoiselle la dévisagea longuement.

Tandis qu’Anne et Braindor prévoyaient un interrogatoire, elle prolongea le silence d’un signe de l’index. Les deux femmes, l’une en face de l’autre, ne bougeaient plus : il semblait que la Grande Demoiselle entrât dans l’esprit d’Anne par un voyage mental, sans le truchement des mots. Braindor sentait qu’elles menaient une franche conversation sans qu’une phrase fût prononcée.

Enfin, après deux quarts d’heure, la Grande Demoiselle conclut :

– L’âme ne sait voir la beauté que si elle est belle elle-même. Il faut être divin pour obtenir la vue du divin. Bienvenue, Anne.

Sans plus d’explications, la Grande Demoiselle accorda une bourse et un toit à la jeune fille sur laquelle Bruges glosait.

Quoique les obstacles s’effaçassent grâce aux relations de Braindor, tante Godeliève, peu consciente de l’aubaine, résista : puisque la ville voyait en sa nièce un être exceptionnel, sa tutrice exigeait que le meilleur couvent la reçût. Braindor, lui, suggérait qu’Anne menât d’abord une vie intermédiaire au béguinage en attendant de découvrir sa réelle vocation.

Anne était neuve, ici. Elle avait l’impression d’entamer une deuxième enfance.

En s’installant, elle avait dû choisir les tâches qu’elle exécuterait dans cette communauté de femmes qui ne prononçaient pas de vœux. Parce qu’elle savait lire et compter, on lui proposa d’œuvrer à l’économat, la Grande Demoiselle estimant qu’il y avait suffisamment de béguines lavant la laine, la filant, la cardant.

Le lendemain, voyant des vieillardes s’user aux travaux physiques, elle offrit de s’appliquer aussi au ravitaillement en bois : elle porterait les fagots, déplacerait les bûches, les fendrait si besoin était ; elle ajouta qu’à l’occasion, elle nettoierait la cour et déboucherait les égouts extérieurs.

Joyeuse, elle tint parole. Chaque jour, elle trouvait en elle une énergie infinie. Plus elle se dépensait, plus elle se fortifiait.

Braindor la rejoignait souvent. Officiellement, il la préparait à l’entretien qu’elle aurait bientôt avec l’archidiacre ; en vérité, intrigué par la jeune fille, il tenait à l’observer davantage, à comprendre la fascination qu’elle exerçait sur tous depuis l’épisode du loup dompté.

Lorsqu’elle acceptait d’abandonner ses tâches, elle s’asseyait à ses côtés sur un banc de pierre.

Les premiers jours, il ne tira pas grand-chose d’elle. Sinon méfiante, du moins réticente, Anne redoutait de causer longtemps. Elle s’arrangeait, par d’habiles questions posées d’un air candide, pour qu’il pérorât plus qu’elle.

Quand il eut percé sa manœuvre, il décida de sévir.

– Anne, je veux que tu me parles, pas que tu m’écoutes.

– Ici, je ne peux pas.

– Qui t’en empêche ?

– Ces murs autour de nous.

Braindor grimaça, persuadé qu’elle inventait un stratagème pour lui échapper. Elle lui tendit la main, lui suggérant doucement de la suivre.

Ils marchèrent jusqu’à un arbre au milieu d’un carré d’herbe.

– Là, insista-t-elle, sous le tilleul. Ce sera plus facile.

Braindor se souvint de son attachement au chêne lors de sa fuite dans la forêt ; du coup, il lança un clin d’œil à l’arbre, comme pour le saluer.

Anne s’en rendit compte.

– Vous vous connaissez ?

– Pas encore.

Elle rit.

– Vous allez vous plaire.

Ils s’assirent sous les branches, adossés au tronc. Là, ils restèrent silencieux afin de s’habituer à l’arbre ; à moins que ce ne fût l’inverse, l’arbre devant s’accommoder de leur présence.

Après un temps respectable, Braindor demanda :

– As-tu fini la Bible ?

– Non. C’est trop effrayant.

– Anne, je t’avais conseillé de lâcher l’Ancien Testament pour te consacrer au Nouveau. Tu ne peux plus te dispenser de la lecture des Évangiles.

D’emblée, le moine Braindor jeta un regard inquiet aux environs, vérifiant que personne ne relevait cette phrase qui aurait été dangereuse si on l’avait interprétée comme une profession de foi luthérienne.

– De toute façon, reprit-il, l’histoire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, tu l’as entendue des milliers de fois à la messe.

Anne plissa la bouche, sceptique.

– Je n’écoute pas tellement la messe.

– Que fais-tu ?

– Je chante, je regarde la lumière, j’admire les statues de pierre, je repère l’odeur de mes voisins, j’essaie de saisir comment la voix du prêtre se disperse en échos.

Braindor soupira.

– Et tu ne pries pas ?

Elle se tourna, indignée, vers lui.

– Ah si, je prie beaucoup. Je ne prie pas uniquement au moment des prières, je prie pendant l’office entier. Dans la journée, aussi. Je prie quasi continuellement.

– Qu’appelles-tu prier ?

– Je remercie. Je me concentre pour éviter le mal.

– Requiers-tu des faveurs de Dieu ?

– Je ne vais pas L’embêter avec mes histoires.

– Le supplies-tu d’intervenir pour les autres ?

– Si c’est possible, je préfère agir.

Braindor serra les dents : selon l’auditeur, les déclarations d’Anne traduisaient une coupable vanité ou une foi angélique.

– Quand les prêtres te parlent de Dieu, que ressens-tu ?

– Je m’ennuie.

Heureusement qu’il avait imposé cette quarantaine avant qu’elle entre dans un couvent, la moindre affirmation aurait choqué un homme d’Église.

– Explique-moi pourquoi tu t’ennuies.

– Les prêtres devraient parler de Dieu en amoureux, éblouis, enchantés, emplis de reconnaissance et d’admiration. Nous devrions les envier d’être si proches de Lui, de Le représenter, oui, nous devrions crever de jalousie, vouloir prendre leur place s’ils Le chantaient d’une bonne manière. Au lieu de ça, ils brandissent Dieu comme un fouet : « Dieu va vous punir, si ce n’est en cette vie sur cette terre, ce sera en enfer ! » Avec leurs feux, leurs incendies, leurs brasiers, leurs broches, leurs pénitences, leurs tourments éternels, ils me terrifient, j’ai l’impression d’être une volaille promise à la rôtissoire.

Elle se tourna vers Braindor.

– Si les prêtres ont raison, les canards ont plus de chance que les humains : ils ne passent pas leur vie à entendre qu’ils finiront sur un gril.

Une brise amusa les feuillages. Anne inspira à pleins poumons.

– Ce Dieu-là, frère Braindor, ne m’aide pas à vivre. Au contraire, il m’en empêche.

– Pourquoi dis-tu « ce Dieu-là » ? Y en aurait-il un autre, selon toi ?

Anne se tut. Et ce silence n’exprimait pas un vide de pensée, plutôt une pensée riche qui refusait de s’exprimer.

Ne parvenant pas à la sortir de son mutisme, Braindor renonça à forcer l’entretien.

 

Les jours suivants, il se contenta d’observer Anne.

Quoiqu’elle besognât du matin au soir, elle irradiait la joie. Un sourire s’affichait constamment sur son visage, tendre quand elle s’adressait aux autres, épanoui lorsqu’elle contemplait le ciel, enamouré si elle croisait des animaux.

Une fois vérifiées les additions des tisserands qui venaient chercher la laine, elle se rendait sous le tilleul et y demeurait pensive, appuyée au tronc. Souvent, elle s’éloignait de l’arbre, s’allongeait sur le sol, face à terre, bras écartés.

Braindor ne put se retenir d’amener la Grande Demoiselle et de lui demander en désignant Anne aplatie sur l’herbe :

– Que fait-elle ?

– Elle se prosterne en croix, elle imite Notre-Seigneur Jésus-Christ. C’est l’évidence, frère Braindor, pourquoi me demandez-vous ça ?

– Anne ne sait même pas ce qu’elle fait. Elle n’a aucune culture religieuse.

Un sourire illumina la face de la doyenne.

– Merveilleuse ignorance, soupira-t-elle. Cet esprit simple atteint, sans s’en douter, les sommets de l’inspiration chrétienne. Son âme intuitive règne au-dessus des mots, des idées, des raisonnements.

Ils se sourirent, heureux de voir, à travers l’innocente Anne, leur intime croyance justifiée.

– Les purs sont aussi purs de savoir.

En ajoutant cela, la Grande Demoiselle se délestait de sa fabuleuse érudition, de sa pratique du grec, du latin, de l’hébreu, de sa connaissance de la patristique ancienne et des théologiens de toute époque. À cet instant, on aurait pu juger que ses multiples rides provenaient de la fatigue d’avoir parcouru tant de pages.

Ils se turent encore.

Après que Braindor eut raccompagné la Grande Demoiselle, il revint attendre Anne.

– Que faisais-tu, Anne, étendue sur le sol ?

Elle rougit.

Il insista. Supposant qu’il lui reprochait de se salir, elle montra ses vêtements sans tache. Il secoua la tête, réinsista :

– Tu priais ?

– Presque.

Cette réponse énigmatique résonna un long temps en eux. Braindor s’interrogeait : comment peut-on « presque prier » ?

– Allons sous le tilleul. Tu me raconteras.

Sans barguigner, l’incitant à lui emboîter le pas, il se dirigea vers l’arbre et s’installa dans les racines apparentes.

– Eh bien ?

Elle le rejoignit.

– Je me couche contre la terre pour respirer sa puissance. Au début, je ne capte rien puis, si je me concentre mieux, je perçois des milliers de mouvements qui remontent ; ça pousse, ça grouille, ça chuinte, jusqu’au moment où, enfin, je sens sa force unique. Je m’en imprègne alors. Comme si je me réchauffais au soleil. Ça me permet d’être forte. Ça me redonne le sourire. Oh, je ne suis pas une voleuse parce que, chaque fois, je demande à la terre son autorisation.

Braindor demeura stupéfait.

 

Cette nuit-là, sur sa couche de paille hérissonnée, il tourna, retourna ses pensées, enthousiaste et décontenancé. D’un côté, Anne tenait un discours où Dieu n’apparaissait pas ; d’un autre, elle décrivait des étonnements mystiques que provoquait plutôt la nature que les Livres saints.

Y avait-il une distance entre ce qu’elle éprouvait et le christianisme ?

Braindor se souleva, agité par la réponse : non, aucune distance. Anne, ambassadrice de messages qu’elle ne comprenait pas, recevait son illumination du charpentier de Nazareth. Spontanément, ne venait-elle pas de réinventer la prosternation en croix ? Preuve qu’elle était directement inspirée par Jésus-Christ…

Au matin, Braindor conclut que son malaise de la veille relevait d’une confusion : Anne manquait de vocabulaire. Parce qu’elle n’avait jamais écouté les religieux ni lu la Bible, elle peinait à exprimer avec les mots justes ses expériences. De même que les purs sont parfois purs de savoir, Anne ignorait ce qu’elle faisait mais le faisait.

Le moine Braindor décida que sa mission consisterait à mettre Anne au courant de ce qui lui passait par le corps et l’esprit.