22

Anne commençait à apprécier ses entretiens avec Braindor.

Certes, dès leur rencontre, elle l’avait aimé, ce loup blond, ce moine famélique, elle avait deviné sous son manteau usé une âme aussi tendre que la mie du pain. Sous une apparence menaçante, taille hors norme, visage osseux, voix péremptoire, le pèlerin abritait, malgré sa force déterminée, un esprit étonné, curieux.

Si elle avait prévu que leurs moments d’échange consisteraient en longs silences, elle découvrait désormais l’inverse ; pour la première fois, un humain s’intéressait passionnément à elle, lui demandait de se raconter, de décrire ses impressions du monde. La taciturne devenait loquace, voire volubile, elle se sentait, sinon intelligente, du moins plus intéressante.

Ils se retrouvaient tous les jours pour des conversations à trois, le tiers étant le tilleul sous la protection duquel ils s’asseyaient. Inconcevable pour Anne de partager l’essentiel sans se fondre dans la nature. Quoiqu’elle goûtât sa petite maison au béguinage, elle dépérissait cernée de murs ; pour réfléchir, il lui fallait l’étreinte de l’air frais, la glaise sous ses orteils, l’herbe dans ses doigts, le ciel comme horizon sur lequel s’inscrivaient ses pensées, un bain de lumière, que ce fût celle du soleil ou de la lune. Si elle n’exposait pas son corps aux éléments, elle ne déroulait pas ses opinions.

Là, entre la mousse et les branchages, face à l’astre montant, elle expliquait au moine ses joies ou ses indignations.

– Je réprouve la hiérarchie, Braindor.

– Pourtant, tu obéis si facilement.

– Je ne vous parle pas de la hiérarchie humaine mais de celle séparant les hommes et les animaux. Nous nous croyons supérieurs.

– Nous le sommes.

– En quoi ? Les animaux se nourrissent mais ne déclenchent pas de guerres. Les animaux se battent mais ne se torturent pas. Les animaux respectent les forêts au lieu de les détruire pour y coucher des villes et des pavés. Ils n’enfument pas les nuages, ils demeurent discrets, à leur place.

– Tu les idéalises. Par exemple, ils se volent les uns les autres.

– Soit, mais un terrier ou une pomme leur appartiennent dans la mesure où ils s’en servent. As-tu jamais vu un oiseau posséder plusieurs nids ? Ou un renard repu surveiller une carcasse qu’il ne mangera pas ? Il n’y a pas de riches, chez les animaux, aucun n’entasse des biens surnuméraires, des fortunes dont il ne profite pas.

– Que veux-tu dire ?

– Que la seule justification de la propriété, c’est le besoin. Tout ce dont on n’a pas l’usage, on doit le donner. Du reste, ce n’est même pas donner, c’est rendre.

– Vraiment ?

– La charité ne constitue pas une vertu, elle rembourse une usurpation.

– Sais-tu que tu reproduis les mots du docteur angélique saint Thomas d’Aquin ?

– Ah oui ? murmura-t-elle, les yeux plissés. Il a dû suivre, lui aussi, l’enseignement des animaux.

Braindor avançait à petits pas, jamais insistant, sinon Anne la douce se braquait. Il avait entrepris cette tâche – assigner leur sens religieux aux inspirations d’Anne – sans le lui préciser, car la jeune fille continuait de cultiver une méfiance assidue envers le clergé ; pour elle, l’Église qu’elle connaissait servait un groupe d’hommes, pas Dieu. Elle dénonçait un appétit de pouvoir chez les prêtres ou les évêques :

– Regarde comme ils sont gras, Braindor. Et comme ils couvrent leur corps de soie, leurs doigts de bijoux ; ils occupent des palais, ils harassent une armée de domestiques. À part quelques marchands portugais, français ou espagnols, personne à Bruges ne vit dans une telle pompe.

– Je suis moine, pourtant.

– Moine mendiant, Braindor, le contraire d’eux. Et c’est également pour ça que je t’aime. De toute façon, tu as été bien inspiré de choisir cette voie, ailleurs ils ne t’auraient pas accepté.

Contrer n’est pas convaincre. Braindor démentait peu. Il comptait sur la durée.

Pourtant, la pression de l’archidiacre brugeois devenait chaque semaine plus forte. Le prélat ne ressemblait pas du tout à la caricature que brossait Anne de ses collègues. Sec, la chair aspirée à l’intérieur du corps par un ascétisme extrême, il n’offrait rien d’opulent ni de débonnaire. Deux explications couraient pour expliquer son apparence : les uns disaient qu’il était affecté d’une maladie des viscères qui empêchait son corps de jouir des aliments ; les autres affirmaient qu’il pratiquait la mortification. Peut-être la vérité consistait-elle en la somme des deux… De santé délicate, ce prêtre adjoignait des douleurs volontaires à celles subies ; portant le jour entier une haire sanglante, cette chemise de crin qui irritait la peau, il y ajoutait le cilice pendant deux heures, des chaînes de fer, ainsi que, régulièrement, des cailloux tranchants dans ses chaussures. Tout ce qui augmentait son inconfort l’attirait : il couchait à même le sol et interdisait qu’on chauffe la résidence, sauf quand le gel l’attaquait. L’évêque de Tournai avait nommé archidiacre cet homme austère parce qu’il luttait contre le fléau du temps, l’épidémie luthérienne. Depuis que la Réforme s’étendait, stigmatisant Rome et ses représentants, les protestants captaient l’attention du peuple en dénonçant le clergé corrompu, les prêtres gourmands, libertins ou avares. Le nouvel archidiacre de Bruges, cénobitique par nature, par maladie, par exercice spirituel, n’arborait aucun de ces défauts visibles, ce qui, en soi, s’avérait un facteur d’ordre pour la cité.

 

– Mon fils, je vais finir par craindre que vous la cachiez, cette vierge miraculeuse au cœur pur. Vous déçoit-elle ?

Le prélat fixait Braindor d’un œil bilieux où, çà et là, pointait la souffrance.

– Tout au contraire ! s’exclama Braindor avec force.

– Alors, cessez de la dissimuler.

– Monseigneur, elle a pour l’heure l’aspect d’un diamant brut. Autant dire un caillou. Il faut que je la forme, que je la polisse avant de la présenter.

– Me croyez-vous si rustaud, mon fils, ou si peu connaisseur de l’âme humaine ?

– Naturellement, je ne pensais pas à vous, Monseigneur, je songeais aux témoins de cette rencontre, à tous ceux qui, après vous, auront le désir de l’approcher. Ils ne doivent pas être déçus. La vierge de Bruges doit se montrer à la hauteur de l’attente qu’elle suscite. Je ne voudrais pas que Monseigneur gâche une chance pareille, une chance pour Bruges, une chance pour le rayonnement et l’autorité de son archidiaconé.

Les traits du vicaire épiscopal exprimèrent deux sentiments complémentaires, la fierté de gouverner et l’inquiétude d’échouer. Le prélat se racla la gorge, gratta sa joue râpeuse, puis poussa un soupir signifiant un acquiescement.

En le quittant, Braindor, à chaque fois ravi d’avoir décroché un délai, ne pouvait s’empêcher de songer que l’archidiacre avait raison quand il le soupçonnait de garder la jeune fille pour lui. Le moine avait l’impression d’assister à un événement rare et précieux : l’éclosion d’une sainte. De même qu’Anne contemplait des heures la pousse d’une jonquille, Braindor ne calculait plus le temps qu’en observant Anne mûrir, elle mettait enfin des mots sur tout ce qu’elle éprouvait, quoique ces mots ne fussent encore ni conformes ni appropriés à ce que comprenaient les oreilles de l’époque.

 

Cet après-midi, lorsqu’il rejoignit Anne sous le tilleul, le visage de la jeune fille était si clair, si lumineux, qu’on cherchait dans le ciel quel rayon de soleil avait réussi à traverser la poix de nuages. En constatant que plusieurs couches de grisaille bouchaient l’horizon, Braindor supposa que la force de sa pensée éclairait sa face de l’intérieur.

Rien ne bougeait en Anne lorsqu’il se posa à ses côtés, cependant, à un frémissement très subtil de ses joues, il sut qu’elle avait noté sa présence.

Braindor demeura immobile, tentant par contagion de percevoir ce qui se passait. De façon manifeste, elle captait des éléments dans l’air ou la terre, elle se nourrissait de quelque chose qui échappait au moine.

À se tenir si près d’elle, il remarqua que la respiration d’Anne suivait un autre rythme que d’ordinaire, lente, ramassée, profonde.

Combien de temps restèrent-ils ainsi ? Moine mendiant, Braindor n’avait pas à calculer le temps comme tant de gens. Quant à Anne…

Soudain, elle sortit de sa méditation en s’étirant…

– Raconte-moi, dit simplement Braindor.

Elle sourit, extatique.

– Il y a dans l’univers un amant invisible, un amant à qui je dois tout et que je ne remercierai jamais assez. Cet amant, il se trouve partout et nulle part. C’est la force de l’aube, c’est la tendresse du soir, c’est le repos de la nuit. C’est tout autant le printemps qui épanouit la terre que l’hiver qui l’économise. C’est une force infinie, plus grande que le plus grand d’entre nous.

Braindor sourit à son tour. Il murmura distinctement :

– C’est Dieu.

Anne vira vers lui.

– Tu lui donnes ce nom ?

– Il porte ce nom.

Elle secoua la tête, songeuse.

– Je voudrais en être sûre.

Braindor s’affola :

– Anne, promets-moi de ne jamais répéter cela à quelqu’un d’autre que moi ! Surtout pas à un homme d’Église.

Elle baissa la tête, lorgna ses pieds comme deux intrus qui seraient venus lui rendre visite.

– J’ai l’habitude de me taire. Je ne suis pas amie avec les mots, je ne les connais pas bien. Tu vois, je cherchais le nom de cette force et toi, tu l’appelles Dieu.

Elle ne doutait pas que Braindor eût raison car elle l’appréciait et l’estimait plus savant qu’elle ; cependant, elle n’arrivait ni à s’en convaincre ni à s’approprier son vocabulaire.

– Les mots ne poussent pas dans les prés, Anne. Si tu t’étonnes de ne pas cueillir les mots justes, ce n’est pas parce que tu penses faux ou que tu ressens mal, c’est par ignorance. Tu manques d’instruction. Surtout en théologie. Les mots furent créés par les hommes pour s’adresser aux hommes ; ils ne surgissent pas avec évidence. La qualité de tes pensées importe plus que leur expression, crois-moi.

Anne semblait découragée. L’acquisition des verbes, concepts, formules qui lui donneraient l’aisance rhétorique lui semblait hors de portée.

Braindor réfléchit à une solution.

– As-tu déjà écrit des poèmes ?

Anne se tourna, violente, vers le moine et rougit.

– Comment le sais-tu ?

S’amusant de tant d’ardeur, Braindor se réjouit d’avoir visé juste.

– Je n’en savais rien, je te posais une question.

Anne étendit ses jambes, frotta ses paumes contre une racine rugueuse ; heureuse de pouvoir livrer cette confidence, elle se détendait.

– Oui, j’écris souvent des poèmes. Je plie et déplie les phrases dans ma tête.

– Puis tu les rédiges ?

– Non.

Elle balança sa réponse négative comme un truisme, ne soupçonnant pas la surprise de Braindor qui s’exclama :

– Tu les perds donc ? C’est dommage.

Elle s’étonna à son tour :

– Une fois qu’ils sont achevés, je les apprends par cœur.

Elle ajouta :

– C’est mieux, non ? Un papier, ça s’égare. Pas la mémoire.

– Si !

Inquiétée par le ton de Braindor, elle le fixa ; il s’expliqua :

– La mémoire, ça se perd, certes, moins facilement qu’un papier, mais ça se perd. Un jour, ton poème disparaîtra, soit quand les années t’auront brouillé l’esprit, soit à ta mort.

Rassurée, elle rit.

– Ce n’est pas grave : le poème aura fait son temps, lui aussi.

Il feignit l’approbation.

– Peux-tu m’en réciter un ?

Les yeux d’Anne roulèrent dans les orbites, elle s’empourpra : Braindor lui demandait de rendre public un élément intime, une sorte d’enfant qu’elle portait, formé patiemment par ses pensées, auquel elle prodiguait des soins exclusifs !

Très émue, elle se décida à accepter, mais il fallut plusieurs minutes pour que sa voix fruitée égrène les vers :

Il m’attire et jamais ne se retire,

Il a faim de moi et nourrit ma faim.

Je dois vivre selon ce qu’il m’inspire,

Respecter son appel jusqu’à la fin.

De moi, il fait ce que je suis,

Tendue, incomplète, assoiffée.

Cet effort, c’est moi, c’est lui.

J’ai promis de le mériter.

Braindor accueillit le poème par un silence chaleureux, lui faisant sentir, par son sourire, qu’il appréciait autant le texte que le courage de le lui déclamer.

Elle rougit encore.

– Merci, Anne. Ça sonne juste. Et de qui parles-tu ?

– De l’amant.

– L’amant ?

– La force qui m’envahit du soir au matin, la force qui m’améliore et me pousse à fuir le mal ou la médiocrité. Tout à l’heure, quand tu m’as rejointe, je me trouvais avec lui.

– Bien sûr.

Braindor demeura coi un moment.

– Puis-je le recopier ?

Anne accepta. Ils empruntèrent du papier et de l’encre à l’économat des béguines, Braindor transcrivit les phrases sous sa dictée.

 

Ce soir-là, Braindor, troublé, fit une entorse à son régime frugal : malgré son vœu de pauvreté et d’abstinence, il entra dans une auberge pour déguster un ragoût, boire un liquide remontant. Il avait besoin de rejoindre un univers d’hommes, l’univers d’avant sa vocation religieuse, un monde gorgé d’odeurs, de bruits, de fumées, de grasses boutades.

Par quoi était-il troublé ? Pas par ce qu’il comprenait, mais par ce qu’il ne comprenait pas : quelque chose lui échappait dans le texte d’Anne.

Accoudé sur la table collante, absorbant cette bière trouble au houblon qui commençait à supplanter la cervoise à l’orge, il lisait et relisait le poème. À force de le mâcher, il le sut par cœur.

– Eh bien, le moine, tu m’as l’air songeur ?

La patronne, une plantureuse Flamande, le sang aux joues, l’apostrophait, désireuse de bavarder.

– J’apprenais un poème.

– Lis-le-moi ! s’écria-t-elle. Je suis toquée de poésie. On n’a pas souvent l’occasion ici.

Braindor redressa la poitrine, faraud.

– Je ferai mieux que ça : je vais te le réciter.

– Il est de toi ?

– Non. Une femme l’a écrit.

La patronne s’assit en face de lui, jambes écartées autour du tabouret, et s’appuya sur la tablette, la tête entre les mains, déjà conquise.

Braindor prononça les vers avec douceur, en donnant à chaque mot son poids. Lorsqu’il eut achevé, la patronne lui adressa un clin d’œil.

– Tu es un polisson, toi !

– Pardon ?

Elle se leva, émoustillée et déçue à la fois.

– Tu me lis un poème de ton amoureuse.

– Pas du tout !

– Oui, oui, tu t’isoles, tu marmonnes les phrases comme une prière. T’aurais pu être plus franc dès le départ, non ? Je ne vais pas te juger, je sais bien qu’avant d’être un moine, tu as été un homme. Et que tu l’es toujours. Elle s’appelle comment, ta blonde ?

– Mais…

– Ce poème, c’est le ronronnement d’une amante qui parle de son amant. Et toi, c’est quoi, ton petit nom ?

– Braindor.

Avec les bribes de sa mémoire – elle ne savait pas lire –, elle mit Braindor dans le rôle de ce qu’Anne baptisait « l’aimant » :

Braindor,

Il m’attire et jamais ne se retire,

Il a faim de moi et nourrit ma faim.

Ô ! Braindor qui fais de moi ce que je suis…

J’en ai soif…

Elle conclut :

– Il est coquin, ton poème.

Braindor embrassa la commère, lui cria « merci » et déguerpit.

 

Le lendemain, après une nuit sans sommeil, il se présenta au chant du coq chez l’archidiacre. Celui-ci le reçut alors qu’il s’attaquait à un œuf dur – une montagne pour cet ascète.

– Monseigneur, s’exclama Braindor en se précipitant au-devant de lui, je viens étancher votre impatience envers Anne, la vierge de Bruges, ma « petite protégée ».

– Très bien, mais pourquoi venir seul ?

– Je vous apporte un de ses poèmes par lequel vous situerez le niveau de son exigence spirituelle. On voudrait tant que nos chrétiens ordinaires lui arrivent ne serait-ce qu’à la cheville.

Braindor déplia le papier auquel, de sa calligraphie la plus élégante, il avait ajouté deux mots, au-dessus et en dessous des rimes. Il lut d’une voix claire et sonore :

Jésus.

Il m’attire et jamais ne se retire,

Il a faim de moi et nourrit ma faim.

Je dois vivre selon ce qu’Il m’inspire,

Respecter Son appel jusqu’à la fin.

De moi, Il fait ce que je suis,

Tendue, incomplète, assoiffée.

Cet effort, c’est moi, c’est Lui.

J’ai promis de Le mériter :

Jésus.