Anne gisait au fond d’une sombre cellule où régnait une odeur d’urine et de murs suintants. Des poils blanchâtres sortaient des pierres ; lorsqu’elle glissait les mains sur les parois, Anne accrochait sous ses ongles des bouts de salpêtre, lesquels ensuite lui irritaient les yeux, voire lui tordaient les tripes jusqu’au vomissement.
En trois jours, la vermine l’avait envahie ; cependant, après s’être grattée, elle avait songé aux vaches qui subissaient les mouches ou aux fauves qui entretenaient des parasites en leur fourrure, et donc décidé de n’y plus prêter attention. Dans la tempête qui dévastait sa vie, au milieu de ce cloaque qu’on appelait prison, elle travaillait à rester sereine. Si elle se relâchait, elle comparaîtrait avec une tête de coupable.
Son procès commençait aujourd’hui. L’enquête avait été rapidement expédiée, ce qui ne rendait pas optimistes les partisans d’Anne – Braindor, tante Godeliève, des gens du peuple.
Les preuves s’avéraient accablantes. À cause des spectaculaires symptômes d’empoisonnement – contractions, spasmes, asphyxie –, le décès de la Grande Demoiselle fut diagnostiqué comme le résultat d’un meurtre ; à matines, lorsqu’on apprit que le médecin des Cordeliers avait trépassé selon des modalités identiques, on établit un lien entre les deux affaires. Dès lors, tout accusa Anne : on découvrit une fiole verte contenant un poison dans son écritoire, cette potion que les béguines veillant la Grande Demoiselle avaient vu Anne verser à la malade ; les apprentis de Saint-Côme témoignèrent que plusieurs fois Anne avait conversé avec leur maître et emporté des substances ; puisqu’elle était passée à l’hospice ce jour-là, un quart d’heure avant les cris d’agonie, ils échafaudèrent l’hypothèse qu’Anne avait éliminé Sébastien Meus pour s’assurer son silence.
Ces meurtres ne constituaient pas ses seuls crimes : Ida avait témoigné que sa cousine organisait, les nuits de pleine lune, des rites sataniques en compagnie des bêtes sauvages. Narrant l’étrange fuite, ajoutant moult détails au bain nocturne dans la clairière, elle soutint qu’Anne vouait un culte à l’astre gris, lançait de mystérieuses incantations aux étoiles et finissait, invariablement, par laisser le loup la posséder. Leurs étreintes sauvages l’avaient dégoûtée, les cris de volupté de sa cousine excédant en violence les grognements du fauve. Ce chef d’accusation fit rapidement le tour de la ville ; d’improbable, il devint populaire tant il échauffait les esprits ; préférant les explications basses aux arguments sublimes, hommes et femmes trouvaient vraisemblable qu’une sorcière copule avec un animal plutôt qu’une jeune vierge impose sa loi aux dangereux prédateurs.
Après cela, Ida n’eut aucun mal à décrire les méditations d’Anne comme des transes où elle ouvrait au diable les portes de son corps. En outre elle se prétendit victime d’un sort que lui aurait jeté sa cousine : comment interpréter autrement sa pharamineuse déchéance ? Exhibant son affreux visage, ses cicatrices, ses brûlures, elle accusait Anne de ses revers.
L’imagination de l’estropiée n’arrivait jamais à son terme ; chaque jour, elle ajoutait de nouvelles turpitudes infamantes. Heureusement que le lieutenant boucla vite l’investigation, sinon Ida aurait fini par imputer à Anne l’incendie qu’elle avait déclenché.
Puisqu’elle ne comprenait rien à ses poèmes – « des foutaises prétentieuses » –, Ida n’avait su s’en servir. L’archidiacre en revanche, apprenant le même jour l’arrestation de l’illuminée et la mort de sa protectrice, avait envoyé ses propres copies au greffe, joignant une note selon laquelle il repérait là l’expression d’un athéisme ou d’une foi opposée aux enseignements de l’Église. L’impiété avec soupçon d’hérésie s’additionna donc aux chefs d’accusation relevant du droit commun. Pour rassurer le procureur qui craignit alors que l’audience ne durât trop, l’archidiacre lui rendit visite, expliqua que requérir un instructeur de l’Inquisition serait inutile s’il se proposait, lui, en qualité de consultant théologique.
Lorsque Braindor avait eu vent de cela, il avait tenté de mobiliser ses relations. Or chacun tremblait ; sur les questions théologiques, en raison des anabaptistes, des münzeristes, des nombreux dissidents qui pourfendaient la foi romaine et dont les combats embrasaient la Flandre et l’Allemagne, il n’obtint que des attentions polies, des indignations vagues, des promesses molles. Aucun religieux ou savant ne viendrait contrebalancer l’explication hargneuse de l’archidiacre qui s’était invité au procès.
Un cliquetis retentit.
Les gonds rouillés gémirent.
Le gardien tira le battant de la cellule, exigea qu’Anne le suivît, déverrouilla puis referma de multiples grilles avec les énormes clés de son trousseau, la conduisit au greffe. De là, elle passa dans la salle du tribunal.
En la voyant paraître, les gens poussèrent un soupir d’étonnement. Belle, miraculeusement propre, les traits purs et tranquilles, elle ne correspondait pas à la sorcière dont on jacassait depuis trois jours.
Braindor, caché derrière un pilier, sourit : Anne n’était-elle pas son meilleur avocat, par sa grâce, sa lumière, sa douce sagacité ? Il se surprit à reprendre confiance.
Quant à Anne, lors des interrogatoires précédents, elle avait compris d’où venaient les coups – de l’archidiacre et de sa cousine. Deux solutions s’offraient donc à elle : soit les accepter, soit les retourner.
Comment aurait-elle pu charger Ida ? Elle ignorait que sa cousine pût être capable de tuer deux personnes de sang-froid puis d’en accuser sa guérisseuse. On ne prête aux autres que les desseins dont on est soi-même capable. Lorsqu’il s’agit de démêler des motifs, l’imagination manque d’imagination : elle s’aventure dans un pays étranger et le traverse, intacte. Anne, incapable de soupçonner la perversité d’Ida, comptait corriger son récit sur le loup. À propos de l’archidiacre, elle démontrerait si évidemment son erreur qu’elle emporterait l’intelligence des juges.
Ce qui lui manquait, c’était l’explication pour le poison dans la fiole… Elle espérait, néanmoins, qu’après trois jours d’investigations, le lieutenant enquêteur fournirait des pistes, sinon des réponses.
On lui lut les chefs d’accusation.
Au fur et à mesure qu’on la décrivait en sorcière, en insensée, en assassin, elle quittait la pièce, songeant aux cygnes sur les canaux, aux fleurs derrière sa maison, au saule pleureur majestueux qui vivait son paisible deuil au bord de la rivière, bref, il lui semblait tant qu’on interpellait une autre qu’elle cessa d’écouter.
Le procureur dut lui répéter plusieurs fois la première question :
– Reconnaissez-vous le bien-fondé de ces accusations ?
– Il y a bien un fondement à chaque accusation, cependant aucune n’est juste.
– Clarifiez.
– Je me suis rendue dans une clairière pour me baigner au milieu des poissons et des grenouilles mais je n’accomplissais aucun rite satanique. J’ai écrit des poèmes mais ils célèbrent Dieu et Sa sollicitude. J’ai versé la fiole verte dans le verre de la Grande Demoiselle mais elle contenait un remède qui la guérissait depuis deux semaines, tout le monde peut en témoigner. Quant à Sébastien Meus, il m’avait confié cette médication de son invention. Je l’admirais ; il avait, par deux fois, sauvé ma cousine Ida. Et je vénérais la Grande Demoiselle. Les interprétations qu’on avance ici témoignent d’une mauvaise chimère.
– Vous démentez ?
– Je nie autant les actes que les intentions. Dans mon cœur, je n’ai voulu que du bien aux autres.
– Seule une sorcière parle avec les animaux.
– Non, tous ceux qui les fréquentent perçoivent leur langage et parviennent à communiquer avec eux.
– Même avec un loup ?
– Le loup est une créature de Dieu, comme nous.
– Donc on peut faire l’amour avec un loup ?
Elle se mordit les lèvres. Pourquoi ses mots n’atteignaient-ils pas ses accusateurs ? Ils filaient entre leurs oreilles sans être saisis, telle une truite entre les mains.
– Je n’ai pas fait l’amour avec un loup. Ni avec personne.
Un murmure parcourut l’audience : certains approuvaient, d’autres doutaient.
L’archidiacre attira alors l’attention sur lui en tapotant son siège.
– Pourtant, proclama-t-il paisiblement, lorsqu’on lit vos poèmes, on n’a pas l’impression d’écouter une innocente. Laissez-moi vous citer :
Toi mon amant, chevalier sans armure,
Tu me pétris de tes doigts lumineux.
Pourquoi notre baiser jamais ne dure ?
Un nous étions ; et nous revoilà deux.
Il souriait, estimant l’affaire tranchée.
– Vous évoquez des étreintes, des corps qui se fondent, vous multipliez les amants et les amantes. Est-ce le vocabulaire d’une vierge ?
– J’ai déjà précisé à Monseigneur que mes mots traduisent rarement ce que j’exprime. Je m’adressais à Dieu dans ce poème.
– Certes, les mots ne servent pas une médiocre poétesse de votre acabit, je vous le concède. Néanmoins, je relève dans quel registre vous pourchassez vos mots lorsque vous ne les trouvez pas : le registre de la luxure.
– Ce ne sont que des images.
– Lesquelles ! Des corps, des caresses, des pénétrations, de la sueur, des extases. Quelle luxure ! On se croirait chez Satan.
– Monseigneur n’a-t-il pas lu le Cantique des cantiques ?
L’archidiacre reçut la flèche, déstabilisé. Derrière son pilier, Braindor exultait : s’il n’était pas responsable de cette répartie cinglante, il en était à l’origine puisqu’il avait incité Anne à explorer la Bible.
Les magistrats continuèrent leur travail :
– Que cherchiez-vous dans la clairière ?
– La paix pour méditer.
– Qu’appelez-vous méditer ?
– Me quitter. Rejoindre l’essentiel.
– L’essentiel ?
– L’amour qui circule entre les éléments du monde. Dieu en quelque sorte.
L’archidiacre se leva, violent.
– « Dieu en quelque sorte » ! Peut-on supporter de telles expressions ! Comme si Dieu était approximatif.
– Monseigneur a raison. Dieu est tout. Cependant, « Dieu », ce n’est qu’une manière de dire.
– Et elle me reprend comme un mauvais élève, elle l’ignorante, moi l’érudit ! Quel culot !
– Peu importe, Monseigneur, on ne juge pas mon culot ici.
Le public demeura coi. La finesse et la joliesse d’Anne ne l’empêchaient nullement de montrer sa fermeté. Elle surprenait. Elle impressionnait chaque instant davantage.
– Pourquoi sortez-vous à la nuit ?
– Le jour, je travaille au béguinage.
– Pourquoi les soirs de pleine lune ?
– Pour me repérer dans les champs et les bois. Sinon, je ne vois pas les obstacles.
– Pourquoi abandonner Bruges ?
– J’ai besoin de la nature.
– Pourquoi ?
– Parce que… dans les villes, je ne perçois que l’empreinte des hommes. Dans la forêt, je sens Dieu.
– Et dans les églises, pourtant construites par les hommes, sentez-vous Dieu ?
– Oui, si je regarde la lumière.
Un silence profond tomba à la suite de sa réplique. Anne ne se rendit pas compte que sa réponse lui portait préjudice. Dans l’assemblée, chacun envisageait l’église comme un lieu où l’on devait s’acquitter de devoirs, s’agenouiller, se signer, réciter, écouter, prier, chanter, se confesser. Si l’on fixait un point, ce devait être le christ au-dessus de l’autel, pas la lumière… Anne ne parlait donc pas en chrétienne ordinaire, plutôt en sauvage. Son adéquation avec la femme sorcière, libre, altière, proche de la nature et du sexe, se précisait.
– Votre cousine Ida vous accuse de lui avoir jeté un sort.
– Pourquoi aurais-je fait cela ? Je prends soin de ma cousine depuis des mois. J’aime ma cousine.
– Vous aimez tout le monde ?
La remarque ironique avait jailli de la bouche du prélat. Anne rétorqua paisiblement :
– J’essaie.
Elle se tourna vers l’archidiacre avant d’ajouter :
– Même quand il m’est difficile de le faire. Jésus n’a-t-Il pas conseillé « Aime tes ennemis comme toi-même » ?
Le prélat haussa les épaules, jouant celui qui plane au-dessus des mortels.
Le procureur reprit, pointilleux, comme si la minutie pouvait remplacer l’intelligence :
– L’accumulation des fléaux sur votre cousine paraît suspecte : elle est piégée dans un incendie inexplicable, puis on la retrouve accrochée à une corde.
– La pauvre Ida a traversé beaucoup d’épreuves.
– Elle les explique par le sort que vous lui auriez jeté.
– Dans les épreuves qu’elle rencontre, certaines sont aussi morales. Ida souffre tellement que, souvent, sa douleur se transforme en haine, en rage, en divagations. Dans ces moments-là, elle a besoin de dénicher un coupable de ses malheurs, un responsable qui ne soit pas elle. À l’examen de conscience, elle préfère la désignation d’un ennemi.
– Vous niez lui avoir jeté un sort ?
– Des choses pareilles n’existent pas.
– Pardon ?
La salle partageait l’étonnement des juges.
– Vous ne croyez pas à la malédiction ?
– Non. Les histoires de sorts, de sortilèges, d’envoûtements qui précipitent des individus aux abîmes sont des contes pour enfants. Les mots n’ont pas cette aptitude.
– Donc, vous ne croyez pas à la bénédiction non plus ?
Anne se sentit défaillir. Elle n’avait pas vu venir le piège dans lequel l’archidiacre l’enfermait.
Bouche bée, elle bafouilla.
L’archidiacre enchaîna :
– Selon vous, nos offices sont des chansons puériles. Les paroles que l’on profère lors d’un baptême, d’un mariage, d’une ordination, se résument à un bourdonnement de guêpe. Vous n’imaginez pas que ces formules invoquent la bienveillance divine sur une personne ?
Anne s’emmura dans le silence.
– Logique, finalement. Si vous ne croyez pas que la malédiction appelle Satan, vous ne croyez pas non plus que la bénédiction sollicite Dieu. Vous vivez en dehors de l’Église.
Il souleva un livre qu’il exhiba devant la cour et le public.
– Si je m’en tiens au Malleus Maleficarum, ce traité de deux dominicains qui fait autorité depuis cinq décennies, l’accusée accumule les critères qui définissent la sorcière : glossolalie – la sorcière utilise un idiome inconnu de nous comme en a témoigné sa cousine, ainsi que le montre sa critique constante de notre langage –, trafic de simples – à l’évidence, elle ne soignait sa cousine qu’afin d’expérimenter de nouvelles recettes –, élaboration de poisons – destinés à la Grande Demoiselle et au médecin de Saint-Côme, lequel s’apprêtait probablement à la dénoncer –, usage de maléfices contre sa cousine qu’elle a rendue infirme – il suffit d’apercevoir celle-ci pour en vérifier l’effrayante efficacité. Cela prouve sa sorcellerie et, bien sûr, son hérésie, puisque, dans sa bulle Super illius specula, le pape Jean XXII a qualifié ainsi cette pratique !
Braindor voulut intervenir. Si l’archidiacre poursuivait la chasse aux sorcières qu’avait initiée Innocent VIII en 1484, par son ton ronflant et sa voix péremptoire, il occultait l’ambiguïté du Malleus Maleficarum, Le Marteau contre les sorcières, de Henri Institoris et Jacques Sprenger, un traité qui permettait la chasse, l’identification, la détention puis l’exécution des sorcières. Malgré son succès, malgré ses rééditions permanentes, Rome l’avait interdit dès 1490 en dénonçant ses contradictions avec la démonologie catholique.
Prévenant ces objections, l’archidiacre vira, théâtral, vers le tribunal.
– Cependant, je soupçonne qu’au-delà de cette hérésie, il s’en cache une autre. Aussi grave, voire plus grave. Puis-je, messieurs les juges, en tant que consultant théologique, poser une question ?
Soucieux de ne pas s’aliéner ce nouvel archidiacre qui s’apparentait de plus en plus à un inquisiteur, les juges donnèrent leur accord.
Il se tourna vers la jeune fille et, lui qui se montrait si sobre, si peu concupiscent, la contempla comme un pâté de volaille qu’il allait dévorer.
– Que pensez-vous, Anne, des indulgences ?
Instruite par Braindor, Anne saisit où le prélat l’amenait. Elle réfléchit vite et rétorqua :
– Vous l’avez deviné, Monseigneur.
– Ah oui ?
– Vous savez bien que je les réprouve.
– Ainsi que les luthériens ?
– Qu’importe ! On n’achète pas son salut avec de l’argent. On ne négocie pas avec Dieu. Les indulgences ne profitent ni à Dieu ni au pécheur.
– À qui, alors ?
– À ceux qui se trouvent entre eux.
La salle frémit.
Braindor se retint contre le pilier. À cet instant, il venait de comprendre qu’Anne ne plierait pas. Incapable de compromission, elle continuerait à énoncer, de façon droite, fatale, ce que lui dictait sa croyance.
– Notre opinion est formée, conclut le prélat, pourtant je vous offre une dernière occasion de vous amender. Cette foi dont vous vous glorifiez, pourriez-vous la nourrir sans les saints sacrements ?
– Oui.
Le public s’indigna, les juges se regardèrent en hochant la tête.
Quant à l’archidiacre, il exultait. Par un large geste de sa main ouverte, il semblait proclamer à l’assemblée : « Voilà ! La deuxième hérésie est certifiée. »