Anne se précipita, posa une chaise sur le coffre et tenta de décrocher Ida.
En vain.
La corde résistait, d’autant que le poids du corps gênait la manœuvre. En appelant au secours, Anne soutint la suicidée entre ses bras pour relâcher la pression du chanvre sur le cou.
À ses cris, Braindor accourut. Grâce à sa taille gigantesque, il délivra Ida du nœud coulant.
Celle-ci suffoquait mais respirait encore.
Ils l’allongèrent sur le sol en maintenant sa tête dans l’axe du dos.
Une jeune béguine bondit chercher un médecin ; avant qu’elle ne quitte l’enceinte, Anne lui conseilla Sébastien Meus, l’homme de l’hospice Saint-Côme, plutôt que les paresseux docteurs de l’hôpital Saint-Jean.
Mal en point, au bord de l’inconscience, Ida, muette, considérait de son œil unique ses sauveteurs avec tristesse. « Pourquoi avez-vous fait cela ? disait le globe exorbité. Je suis si malheureuse que j’aurais aimé mourir. »
Face à ce désespoir, si loin des insultes, des rebuffades, des vitupérations habituelles, Anne, bouleversée, débordant d’un amour impuissant, ne retenait pas ses larmes.
– Pourquoi, Ida, pourquoi ?
Au soir, le médecin de l’hospice estima Ida hors de danger : elle s’en tirait avec des bleus, quelques égratignures dues au filin, des douleurs dans la trachée, des difficultés à déglutir et une voix éraillée. Habilement, avec du cuir qu’il humidifia afin que la peau de vache prenne la forme des épaules et du cou, il constitua une sorte de collier rigide qu’il sécha ensuite et consolida avec de l’osier ; elle devrait le porter durant les deux semaines à venir.
La nuit, Anne récupéra sa cousine dans leur maisonnette. À la lumière d’une unique bougie, Ida, abattue, dolente, calme comme jamais, vidée de son venin, raconta à sa cousine ce qui s’était passé :
– Ce matin, une fois que tu es partie avec Braindor et la Grande Demoiselle, je n’ai pas écouté ton conseil, j’ai décidé de me rendre à Bruges. Tu comprends, je n’avais pas marché depuis trop longtemps le nez en l’air dans ma ville. Oh, j’étais si contente. Il m’a semblé qu’en franchissant le pont, j’effaçais tout, j’annulais l’incendie, je cicatrisais mes blessures, je me retrouvais la même qu’avant. Hélas, sitôt sur le quai, j’ai remarqué les grimaces des badauds, certains me fixaient avec stupeur, d’autres déviaient leur tête ; au début, je me suis retournée pour voir quel spectacle, quel carême-prenant, provoquait ces réactions ; malheureusement, c’était moi, moi seule. J’ai aperçu alors Wilfried, un de mes fiancés. J’ai galopé vers lui en lançant son prénom, joyeuse de le voir. Non seulement il ne m’a pas remise mais il a pris ses jambes à son cou. Pire qu’une imbécile, j’ai insisté, je l’ai pisté à travers les rues : « Wilfried ! Wilfried ? » Sur la place Saint-Christophe, il a rejoint ses amis. Il y avait là Rubben, Mathys, Faber, Pieter, Babtiste et Aalbrecht. En vérité, j’avais couché avec la moitié, flirté avec le reste. Quand ils virent débouler leur compagnon poursuivi par une folle qui braillait, ils éclatèrent de rire ; lorsque je me plantai devant eux, que je les nommai, ils changèrent. Ce n’était pas que du dégoût, Anne, c’était de la haine que j’ai vue dans leurs yeux. Des regards impitoyables. Des regards qui criaient que j’étais hideuse, repoussante. « Dégage, sorcière, on ne te connaît pas. » J’ai redit : « Ida. » Ils m’ont rétorqué en ricanant qu’ils ne couchaient pas avec les goules ou les succubes, ils m’ont conseillé de replonger en enfer. J’ai pleuré. J’imagine que je devais être encore plus épouvantable avec mon œil fermé qui laissait goutter des larmes. Ils se sont écartés en criant : « Dégage, sorcière ! » Ce mot-là, les gosses l’ont repris. « Sorcière ! » Comme j’étais trop choquée pour bouger, les six garçons se sont éclipsés et des dizaines de gamins se sont attroupés en scandant « Sorcière, sorcière, sorcière ! ». Ils formaient une farandole. Des nains démoniaques. Au moment où j’ai eu la force d’avancer, ils m’ont suivie. J’ai accéléré. Ils ont continué. Du coup, je me suis mise à cavaler, rattrapée par les morveux de Bruges qui se vantaient de chasser la sorcière. Je me suis réfugiée chez les béguines et j’ai foncé dans la maison de la Grande Demoiselle.
– Mais…
– Oui, je savais qu’elle n’était pas là. Je suis entrée chez elle parce que je me doutais qu’elle en avait un.
– Quoi ?
– Un miroir.
Ida se tut, Anne aussi : la suite paraissait évidente, inutile de la raconter.
En silence, les lèvres tremblantes, Ida resongeait à la découverte de son visage estropié. Ce qui l’avait bouleversée, c’était de déceler sur elle les « marques du diable », une patte de crapaud inscrite au blanc de son œil, des taches sur la peau, des zones du corps devenues insensibles, sa sidérante maigreur, bref, les signes qui, authentifiant la sorcière, justifiaient les réactions des gamins.
– Voilà. J’ai eu le temps de voler la corde dans la salle des outils puis…
– Que penses-tu faire, Ida ? Vas-tu recommencer ?
Ida gémit.
– Je ne suis pas bonne à mourir. À chaque fois, je survis. Les flammes, la corde, rien ne vient à bout de moi.
– Donc, tu vas vivre ?
– Comment ?…
– Je t’aiderai, je te le jure.
Droguée, sonnée par la révélation de sa disgrâce autant que par les conséquences de sa pendaison, Ida reçut avec bienveillance le dévouement de sa cousine. Elles s’embrassèrent comme jamais depuis leur tendre enfance.
Les deux jeunes filles, ce soir-là, pleurèrent longuement ensemble. Ces sanglots les pacifièrent, les rapprochèrent. Pour la première fois, Anne pressentit qu’elle pourrait bientôt couler des jours heureux en compagnie d’Ida.
De son côté, à cinquante toises de là, la Grande Demoiselle s’intéressait peu au destin d’Ida, celui d’Anne la préoccupait trop. Après l’entretien avec l’archidiacre, elle avait perçu un écueil : Anne était inaudible aux oreilles de Bruges. Son époque ne possédait pas une maturité suffisante ; pis même, les préjugés entendaient un discours différent de celui qu’Anne énonçait. « Ce n’est pas elle qui est loin de nous. C’est nous qui sommes loin d’elle. »
Si la Grande Demoiselle avait une conscience claire de ce hiatus, cela venait des nombreuses époques qu’elle avait parcourues en lisant et en étudiant. Par la chair, elle appartenait à son siècle ; par l’esprit, elle était de beaucoup d’autres. Les discordes de ce XVIe siècle agité ne constituaient pas son unique référence. Les Grecs Platon, Aristote, Plotin – surtout Plotin –, Origène ou les Latins – essentiellement saint Augustin – alimentaient sa réflexion, ainsi que les mystiques rhénans, Mathilde de Magdebourg, Maître Eckhart, voire les illuminés de Flandre, Jan Van Ruysbroeck, Jan Van Leeuwen. Mais elle préférait le cœur pur d’Anne aux traités savants. Parce qu’elle avait passé sa vie dans les livres, elle ne se forgeait plus d’illusions sur eux, elle savait que les livres mentent, crient, se contredisent ; ils ont la bouche sale, les livres, ils ont trop mangé, trop vomi, trop mâché, trop régurgité, trop baisé, trop étreint. Quand elle entrouvrait un volume, elle en trouvait désormais l’odeur nauséabonde.
Vingt ou trente ans plus tôt, elle n’aurait pas su déceler en Anne une âme d’exception, car elle n’attendait merveilles que des prosopopées, des raisonnements, des échafaudages rhétoriques, des syllogismes en labyrinthe. Aujourd’hui, elle accueillait cette ingénue avec un étonnement respectueux, approuvant sa défiance envers le langage :
« Les mots ont été inventés pour les usages ordinaires de la vie ; ils peinent à décrire l’extraordinaire. »
Elle aimait cette jeune fille qui combinait l’ignorance d’un enfant et la sagesse d’un vétéran revenu de tous les voyages.
Or l’époque se montrait querelleuse plus que mystique : la réforme dirigée par Luther ou Calvin n’avait pas pu s’opérer au sein de l’Église, elle avait amené la création d’une autre Église, le Temple. L’affrontement sur les points de foi ou de théologie ne se limitait pas au champ de la disputatio théorique, il nécessitait des armes, des sièges, du sang, et menait les hommes à la mort. Anne risquait d’être prise en otage de la tourmente.
Cette nuit-là, alors que les deux cousines pleuraient main dans la main, la Grande Demoiselle passa des heures en oraisons, priant sainte Elizabeth, la patronne du béguinage.
Au matin, craignant que la protection d’une sainte n’arrange pas ses affaires terrestres, elle envoya un coffret rempli de pièces d’or à l’archidiacre en y attachant le mot suivant :
« Monseigneur, veuillez recevoir ce présent avec mes excuses pour avoir dilapidé votre temps. Votre bonté saura, je l’espère, accorder l’indulgence à cette pauvre d’esprit et la laisser à sa place, c’est-à dire dans l’ombre. De mon côté, je m’engage à ce que vous n’entendiez plus jamais parler d’elle. Croyez, Monseigneur, à mon profond respect et à mon admiration pour votre piété ardente. »
En signant, elle estima, avec le cynisme souriant de l’aristocrate : « Des compliments, des écus… c’est usuellement une monnaie suffisante. »
Une fois le coffret parti, elle se rendit compte que dans son ventre enflé, ses entrailles brûlaient. Sans prévenir quiconque, elle s’alita.
Les semaines s’écoulèrent. Le prélat n’avait pas donné suite à la visite d’Anne, au soulagement de Braindor qui n’eut pas la possibilité d’en discuter avec la Grande Demoiselle puisque celle-ci gardait la chambre.
Anne passait quotidiennement lui réciter ses poèmes. À mesure que son abdomen gonflait, la vieille dame déclinait.
À l’inverse, Ida allait mieux. Avec les forces, sa méchanceté lui revenait. L’angélique douceur qu’elle avait témoignée à Anne le soir de sa pendaison n’avait été qu’éphémère, due au choc, à l’accablement, aux remèdes ; plus elle guérissait, plus elle redevenait l’Ida envieuse, révoltée, haineuse.
En revanche, Anne n’avait pas oublié cette nuit de tendresse, pas assez, car elle en projetait les bénéfices au-delà de leur expiration : elle refusait de voir qu’Ida redevenait revêche et recommençait à la détester.
En vérité, la fureur d’Ida avait été relancée par un détail. Pendant ces jours où elle prisait la dévotion d’Anne, elle l’avait trouvée un soir en train de sangloter.
– Que se passe-t-il, Anne ?
– Rien.
– Sur quoi pleures-tu ?
– Ne t’en préoccupe pas.
Avec une extrême difficulté, luttant contre sa fierté, Ida parvint à articuler :
– Qu’ai-je fait pour te chagriner ?
Anne sourit à travers ses larmes.
– Oh, tu n’es pas responsable. Je m’inquiète car la Grande Demoiselle s’éteint de jour en jour.
Cette phrase fit l’effet d’une étincelle dans une grange : l’incendie courut sur la paille et, en un instant, ravagea l’ensemble. Ida ne pouvait accepter l’affection de sa cousine que si celle-ci s’avérait exclusive. Dès lors qu’Anne appréciait tout le monde, cela signifiait qu’elle la chérissait comme les autres, ni plus ni moins, qu’elle ne voyait en elle qu’un des nombreux humains en détresse à secourir. « Ah, tu l’aimes, ta Grande Demoiselle ? Eh bien, ce sera elle ou moi », décida-t-elle. Aussitôt, Ida rouvrit son cœur à la bile, aux rancœurs, aux colères antérieures.
Or, non seulement Anne s’abstenait de s’en apercevoir, mais, lorsqu’elle avait le nez sur l’évidence, elle soupirait en pensant : « Comme elle doit souffrir. » Aucune rebuffade n’entravait son affection ; pis, elle s’attachait davantage à Ida chaque fois que celle-ci devenait odieuse.
Anne progressait dans ses méditations. Elle approchait de l’essentiel, ce cœur vivant qui bat à l’intérieur du monde, dont le flux et le reflux nous rendent prospères, elle épousait cette pulsation occulte, ce par quoi nous sommes, ce vers quoi nous allons. Ce foyer fondamental, dans un poème, elle le nomma L’Amour nu :
En toi, je perds images et figures,
Je nage et je brasse. Oh toi, l’amour nu,
L’amour sans pourquoi, l’amour sans souillure,
Avec toi, moi-même je ne suis plus.
Entre ses extases, Anne s’occupait de la Grande Demoiselle.
Malgré son sommeil dense, Ida soupçonnait que, la nuit, Anne quittait leur maison. La première fois, elle crut s’être trompée. La deuxième, elle vit nettement la jeune fille s’enfuir au cœur des ténèbres et ne revenir qu’au matin, les vêtements trempés.
Ida en conclut qu’Anne avait un amant.
Cette idée la réjouit. Elle jubila. Elle s’émerveillait, non pas qu’Anne connût cette joie, mais de posséder un secret qui pourrait détruire la réputation de sa cousine, cette mijaurée que le peuple appelait toujours « la vierge de Bruges ».
– Vierge, tu parles ! Pas plus que moi, ricana Ida en se tournant sur sa couche. Cette hypocrite manipule la terre entière, pourtant je dévoilerai son jeu.
Malheureusement, encore trop faible pour la pister, risquant de se briser le cou au moindre faux mouvement, elle dut patienter douze semaines avant de réaliser son vœu.
Pendant cette attente, elle supposa que Braindor était l’amant qu’Anne rejoignait la nuit, traversant la rivière. Car les vêtements mouillés d’Anne au matin prouvaient qu’elle avait franchi le fossé d’eau ; elle ne restait donc pas dans le béguinage. D’ailleurs, il n’y avait aucun homme, la nuit, dans l’enceinte protégée.
Pour s’assurer qu’elle avait raison, elle interrogea – d’une façon qu’elle présumait subtile – sa cousine :
– Comment le trouves-tu, Braindor ?
– Pardon ?
– Le trouves-tu beau ?
Stupéfaite, Anne marqua un temps d’arrêt. Elle réfléchit puis prononça d’une voix moelleuse :
– Il est beau, sans doute. Très beau, même.
Selon Ida, cela constituait une confession. Elle insista néanmoins :
– Ne souffre-t-il pas de son état de moine ?
– Je ne crois pas.
– Non, tu ne me comprends pas. Un homme renonce difficilement à la chair.
– Ah oui ?
– Oui. Plus difficilement qu’une femme.
Ida commençait à dire n’importe quoi, en tout cas, le contraire de ce qu’elle sentait – la chasteté lui pesait furieusement depuis qu’elle était laide et malade.
Anne hocha la tête.
– Il faudrait lui demander.
– N’a-t-il jamais… avec toi… enfin, tu vois ce que…
Anne éclata de rire.
– Non, Ida. Il m’aime, je l’aime, mais pas de cette manière-là.
Ida se renfrogna. Était-ce un aveu ou non ? Oh, avec cette sainte, on ne savait jamais sur quel pied danser.
Plusieurs après-midi de suite, elle les scruta lorsqu’ils conversaient sous le tilleul. Malaisé d’en tirer une conclusion. Autant il était visible qu’ils raffolaient l’un de l’autre, autant cela manquait de gestes ou de regards révélant un commerce charnel. Enfin, Ida s’estima assez rétablie pour filer Anne si l’occasion se représentait. Elle disposait de deux indices afin de prévoir quand cette fugue aurait lieu : Anne s’enfuyait les nuits de pleine lune, à l’issue de journées éreintantes – il fallait qu’elle ait beaucoup travaillé, assisté les béguines, assuré la lecture à la Grande Demoiselle grabataire.
Justement, dans la période propice, une journée se déroula ainsi. La Grande Demoiselle donnant des signes de faiblesse accrue, Anne s’était fort activée. Comme les médecins attitrés des béguines et ceux de l’hôpital Saint-Jean se déclaraient impuissants, Anne décida de consulter Sébastien Meus, à l’hospice Saint-Côme, lequel avait toujours montré une efficacité supérieure.
Comme il n’était pas question qu’il vînt ausculter la malade – les docteurs habituels s’en seraient offensés –, Sébastien Meus se fit décrire les symptômes, réfléchit, puis demanda à la jeune fille de repasser. À vêpres, il confia une fiole verte à Anne et lui enjoignit d’en mettre dix gouttes dans un bol d’eau tiède.
Elle exécuta la prescription.
À la nuit, surmenée nerveusement autant que physiquement, elle annonça à Ida qu’elle se coucherait tôt.
Ida se frotta les mains.
De fait, après les vêpres, quand le béguinage s’endormit, Anne, à pas prudents, rasant le mur, prenant garde de ne pas tourmenter le bois des marches ou du parquet, s’échappa de la maison.
Ida sortit de son lit, habillée, et la suivit.
Anne avançait avec précaution car elle s’assurait qu’on ne la voyait pas ou qu’elle ne renversait pas un objet dont le bruit la dénoncerait. Elle descendit dans la rivière Reie en attrapant une des planches qui gisaient sur la berge. Là, appuyée sur le bois pour mieux nager, elle agita les pieds, se mit à fendre les eaux, quitta la ville.
Sans tergiverser, Ida, qui avait rivalisé dans les étangs avec Anne pendant son enfance, fit de même ; à demi couchée sur une autre planche, elle reproduisit avec ses jambes les mouvements d’une grenouille.
Évitant que des guetteurs ne la détectassent, Anne ralentit plusieurs fois, se cacha sous son flotteur, cessa de se propulser. À ce point d’obscurité, pour un garde qui aurait penché la tête vers l’affluent, il n’y avait qu’un bout de sapin à la dérive.
Ida l’imita, quoiqu’elle commençât à s’inquiéter, doutant d’avoir assez de forces si l’expédition durait.
« Pourquoi quitte-t-elle la ville ? Où donc a-t-elle rendez-vous avec Braindor ? »
Une fois qu’elle fut éloignée des dernières maisons, Anne se dirigea vers la rive, remonta sur la berge, se mit à marcher.
Soulagée de quitter l’onde froide, Ida aborda à son tour.
Anne déambula longtemps, d’abord sur le chemin, puis par les sentiers, enfin en coupant à travers les bois. À la sûreté de son allure, Ida conclut qu’elle connaissait bien la route.
À maintes reprises, Ida provoqua des craquements de branchages. Logiquement, Anne aurait dû les remarquer, or elle continua, indifférente.
Elle déboucha sur une clairière où la rivière venait s’amollir en un coude. Restant en arrière, Ida se hissa comme elle put sur la branche d’un arbre et observa.
Anne s’était déshabillée.
Nue sous la lumière douce de la lune, elle avançait, frémissante, vers la Reie.
Depuis qu’elle méditait mieux, elle avait besoin de fuir le monde des humains, ses bruits, ses repères, ses limitations, ses vêtements. Il lui fallait se donner à la nature, en épouser les éléments, l’air, la terre, le ciel, l’eau. Elle descendit lentement dans les flots noirs et s’y allongea. Désormais, ses oreilles envahies par le liquide entendaient les émois des truites, le frémissement des têtards, la respiration de la vase. Ses cheveux, en couronne autour d’elle, s’emmêlaient aux joncs. Au-dessus, les étoiles lui paraissaient faciles à cueillir, pas plus hautes que des cerises argentées ; non, elle ne les décrocherait pas, elle n’enlèverait rien au monde, les autres hommes s’en chargeaient assez.
Ida, de loin, ne soupçonnait pas ce qui se passait.
Elle comprit encore moins lorsque le loup surgit, un loup monumental, aux muscles puissants, qui s’approcha en sautillant, tel un chat qu’on va nourrir. Il s’assit sur la berge et contempla Anne.
Elle vint le rejoindre. Ils regardèrent la nuit ensemble.
Ida n’en croyait pas son unique œil. Plusieurs fois, elle se pinça, vérifia qu’elle ne cauchemardait pas. Quoi ? Anne quittait le couvent pour se baigner en compagnie d’un loup, le fameux loup qui avait fondé sa légende.
Et où était Braindor ?
Le voyage du retour s’avéra compliqué puisque Ida savait qu’une terrible bête rôdait. Du coup, elle talonna sa cousine, quitte à se faire repérer.
Un instant, elle aperçut une ombre démesurée qui fourrageait tout près dans les buissons ; deux yeux jaunes éclairèrent la nuit. Paniquée, elle soutint néanmoins son effort.
Elle rejoignit le béguinage une heure après Anne, car nager une deuxième fois dans la Reie l’avait exténuée. Juste avant que le soleil ne la rende visible à chacun, elle parvint au béguinage. Là, elle décida de s’attarder dehors, Anne se levant toujours pour chercher le lait et le pain du premier repas. Ida profita de cette courte absence pour remonter dans sa chambre, cacha ses vêtements trempés sur le rebord de la fenêtre, se jeta dans sa couche. Elle s’endormit, lourde.
Ce matin-là, la Grande Demoiselle se sentit mieux. Reprenant espoir, Anne lui administra encore le contenu de la fiole verte.
Progressivement, les jours suivants, la Grande Demoiselle revint des morts chez les vivants.
Anne, sitôt dans leur maisonnette, ne cachait pas sa joie à Ida. Elle riait, dansait, exhibait à sa cousine la potion miraculeuse. Devant tant de félicité, inutile de préciser qu’Ida remâchait son fiel.
Aussi, quand Anne annonça que le médecin lui préparait un nouveau remède en fin de matinée, Ida conçut-elle son plan.
Elle escorta Anne en tapinois jusqu’au couvent des Cordeliers. Là, elle attendit qu’Anne ressortît de l’hospice, sa fiole verte à la main, puis que les apprentis et les infirmiers s’éloignassent pour croquer des beignets place du Marché ; alors elle se précipita chez le médecin.
Sébastien Meus, qui venait d’attaquer une assiette de ragoût, s’interrompit, accueillit la jeune femme qu’il avait soignée deux fois, après l’incendie et après la pendaison.
Même si Ida lui annonça qu’elle ne venait pas dans ce dessein, elle le laissa examiner le résultat de son travail, le flatta en minimisant ses gênes ou ses douleurs. Ravi – sauf en ce qui concernait la peau de ses jambes, qui se desséchait trop –, le médecin s’enquit :
– Pourquoi viens-tu me voir ?
– Nous avons des rats chez les béguines. Énormes rats. C’est moi qui suis chargée de veiller à la propreté des caves et des garde-manger. Or je ne sais plus quoi inventer. Boucher les trous, les poursuivre à coups de balai ne les convainc pas de décamper. D’ailleurs, je me suis blessée plusieurs fois car, avec un seul œil, je me cogne dès que j’accélère.
– N’avez-vous pas de chats ?
– Des chats à souris, pas des chats à rats. Vu leur taille, si la chasse s’engage, ce seront les rats qui pisteront les chats.
Il hocha la tête, hésita quelques instants, puis, jetant un œil à la pitoyable infirme, prit sa résolution :
– Je vais t’aider. Tu vas poser des gouttes de poison sur une croûte de fromage ou une pomme blette. Les rats crèveront rapidement. Attention, Ida : ce qui peut tuer des gros rats peut tuer des hommes. Ne touche jamais la solution avec tes doigts, lave-toi les mains sitôt après, n’approche pas tes narines. Tu me le jures ?
– Oh merci, je vous le jure.
Il disparut puis revint avec un pot qu’il lui confia. Ensuite, repensant aux mollets de la brûlée, il lui demanda de surseoir encore, le temps qu’il amalgame deux substances qu’elle devrait appliquer tous les jours.
Il repartit dans son laboratoire.
Pendant qu’elle l’entendait broyer des grains à l’aide d’un pilon, elle ouvrit le pot, déposa du poison dans l’assiette du médecin. Se souvenant qu’elle ne devait pas le manipuler, elle arracha une brindille aux provisions de bois jouxtant la cheminée, remua la nourriture jusqu’à effacer les traces de son intervention, balança la brindille dans les braises.
Le médecin revint avec un récipient en terre cuite recouvert d’un voile de coton.
– Scelle bien le produit.
Ida le remercia aussi gracieusement qu’elle pouvait. Avant de quitter la pièce, elle se retourna, demandant tout à trac :
– Est-ce que vous me trouvez jolie ?
– Pardon ?
– Je me demande si vous êtes content de ce que vous avez réalisé sur moi.
Le médecin approuva lentement de la tête.
– Je m’en félicite, oui.
Ida songea : « Tu es donc heureux de m’avoir transformée en monstre que les enfants traitent de sorcière. Pour ta récompense, crève ! » Elle salua d’une courte génuflexion et s’éloigna, preste. Elle redoutait les cris d’agonie que le médecin allait bientôt pousser.
La tête baissée afin qu’on ne la dévisageât pas, le pas vif, dissimulant dans son châle les drogues qu’elle emportait, elle rentra au béguinage.
Quand elle aperçut Anne en méditation sous son tilleul, elle frémit de plaisir. Manifestement, le hasard l’aidait.
Une fois à la maison, elle crocheta l’écritoire de sa cousine, saisit la fiole verte, en vida la moitié sur un torchon usagé, mit à la place du poison à rats, renfonça le bouchon de liège, agita pour mélanger les liquides.
Le plus discrètement possible, elle se débarrassa du linge dans le canal et reprit ses tâches.
Ce jour-là, elle guetta chaque bruit, espérant apprendre qu’elle avait réussi.
À l’angélus, le béguinage boucla son accès. Ida languissait.
Elle partagea un repas frugal avec Anne qui venait de visiter la vieille aristocrate.
Au milieu de la nuit, des cris retentirent. Anne et Ida se levèrent, coururent vers eux : la Grande Demoiselle venait de trépasser dans d’atroces souffrances.
Puisqu’elles savaient qu’aucune aide ne viendrait plus de l’extérieur, les béguines, réunies autour du cadavre, prièrent jusqu’au matin pour son salut et le repos de son âme.
À l’aube, lorsqu’on désenclava les portes, elles purent aller se coucher. Si Ida s’endormit, Anne resta agenouillée, pensant à cette honorable dame à qui elle devait son statut de béguine.
Quand Ida se réveilla, elle découvrit Anne dans la position où elle l’avait laissée. Seule différence : Anne avait beaucoup pleuré.
Cet amour sans pudeur pour une autre déclencha une nouvelle bouffée de rancune en Ida. Excédée, elle estima qu’Anne méritait une punition radicale.
Ida attrapa un manteau – car le ciel plombé coupait la terre du soleil –, se dissimula sous un capuchon et fonça à travers les rues de Bruges.
Rencontrant deux gardes communaux, elle les apostropha et leur raconta ce qu’elle avait sur le cœur.
Effrayés, ils la conduisirent auprès des autorités compétentes.
Quelque temps plus tard, alors que les cloches de Bruges sonnaient la mi-journée, des hommes frappèrent à la porte d’Anne.
Quand elle se présenta, ils la saisirent sans ménagement.
Le lieutenant chargé des poursuites lui annonça pourquoi on l’arrêtait. Le mandat d’amener contre elle comportait trois allégations : sorcellerie, impiété, meurtres par empoisonnement.